-
Notifications
You must be signed in to change notification settings - Fork 0
Expand file tree
/
Copy pathOC_9.txt
More file actions
1442 lines (495 loc) · 298 KB
/
OC_9.txt
File metadata and controls
1442 lines (495 loc) · 298 KB
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000
Tous ceux qui posent comme unique élément l'eau, l'air ou quelque chose de plus subtil que l'eau et de plus dense que l'air, [15] et qui ensuite font naître tout le reste par condensation et raréfaction de cet élément, ces gens-là sans s'en apercevoir imaginent quelque chose d'autre antérieur à leur élément. En effet, il y a, disent-ils, la génération qui part des éléments et qui est composition, et une autre génération qui aboutit aux éléments, la dissolution, en sorte qu'il est nécessaire que ce qui a les parties les plus subtiles soit antérieur par nature. Puisque donc, [20] selon eux, le feu est le plus subtil des corps, c'est le feu qui sera premier par nature. Mais peu importe que ce soit lui, car ce qui est nécessaire, c'est qu'il y ait un corps unique par rapport aux autres, qui soit premier et qui ne soit pas intermédiaire <en densité>.
De plus, faire naître les autres choses « par condensation » et « par raréfaction » revient à les faire naître « par épaisseur » et « par subtilité », en effet par subtil ils veulent dire rare, et [25] par épais ils veulent dire condensé. Mais à nouveau « par épaisseur » et « par subtilité » c'est la même chose que « par grandeur » et « par petitesse ». En effet, ce qui a des petites parties, c'est « subtil », ce qui a des grosses parties, c'est « épais ». En effet, le subtil, c'est ce qui s'étend sur un large espace, et tel est ce qui est composé de petites parties ; il en résulte donc que c'est par la grandeur et la petitesse [30] que ces gens-là distinguent l'essence des choses autres que l'élément. Mais ceux qui font ces distinctions en arriveront à dire que tout est relatif, autrement dit il n'y aura ni feu, ni eau, ni air au sens absolu, mais le même corps sera [304a] feu par rapport à un autre, et air par rapport à un autre, résultat auquel aboutissent aussi ceux qui disent qu'il y a plusieurs éléments, mais qu'ils ne diffèrent que par grandeur et petitesse. En effet, puisque chaque corps est défini par la quantité, les grandeurs des corps seront dans un certain rapport, de sorte que les corps qui sont dans [5] ce rapport sont nécessairement air, feu, terre et eau, puisque les rapports entre les plus petits corps sont contenus dans les rapports entre les corps les plus grands.
Tous ceux qui posent le feu comme élément échappent à cette difficulté, mais ils arrivent nécessairement à d'autres conséquences irrationnelles. Certains d'entre eux revêtent le feu d'une forme, [10] comme ceux qui en font une pyramide. Parmi eux, les uns soutiennent cette thèse un peu simpliste que la pyramide est la plus coupante des formes, et que le feu est le plus coupant des corps ; d'autres, plus raffinés, vont plus loin avec le raisonnement suivant : tous les corps sont composés du corps le plus subtil, les figures [15] solides sont composées de pyramides, de sorte que, puisque le feu est le plus subtil des corps, que parmi les figures la pyramide est celle qui a les parties les plus petites et qui est première, et que la figure première est celle du corps premier, le feu sera pyramide. D'autres n'affirment rien de la forme du feu, mais en font seulement ce qui a les parties les plus subtiles, [20] et disent que de lui en composition naît ensuite tout le reste, à la façon de la fusion de particules.
Les deux groupes se heurtent aux mêmes difficultés. En effet, s'ils font du corps premier un insécable, nos arguments antérieurs vont encore une fois contre leur hypothèse. De plus, on ne peut pas dire cela quand [25] on veut mener une étude physique. Car si tous les corps sont comparables quantitativement, et que les grandeurs des homéomères sont dans le même rapport d'analogie que les grandeurs des éléments (ainsi la grandeur de l'ensemble de l'eau est avec celle de l'ensemble de l'air dans le même rapport que celle de leurs éléments, et de même pour les autres), [30] et si d'autre part il y a plus d'air que d'eau, et en général plus de ce qui a des parties plus subtiles que de ce qui a des parties plus épaisses, il est manifeste aussi que l'élément de l'eau sera plus petit que celui de l'air. Si donc la plus petite grandeur est contenue dans la plus grande, l'élément de l'air serait divisible. [304b] Il en va de même aussi pour l'élément du feu et de façon générale pour ce qui a les parties les plus subtiles.
Mais dans l'hypothèse d'un corps premier divisible, ceux qui attribuent une figure au feu aboutiront à ce que la partie composante du feu ne soit pas du feu du fait qu'une pyramide n'est pas composée de pyramides, et de plus [5] qu'il ne soit pas vrai que tout corps est soit un élément, soit composé d'éléments (en effet la partie composante du feu n'est ni du feu ni aucun autre élément). Quant à ceux qui établissent des distinctions selon la grandeur, ils arrivent à ce qu'il y ait un élément antérieur à l'élément, ce qui est une régression à l'infini, puisque tout corps serait divisible, même l'élément qui a les parties les plus petites. De plus, ils en viennent aussi [10] à dire que le même corps est feu relativement à quelque chose et air relativement à autre chose, et derechef pour l'eau et la terre.
Par ailleurs, l'erreur commune de tous ceux qui supposent un élément unique, c'est d'imaginer un seul mouvement naturel, le même pour tout. En effet, nous voyons que tout corps naturel a un principe de mouvement. Donc, si tous les [15] corps se réduisent à une seule chose, il n'y aura qu'un seul mouvement pour tous. Et nécessairement ce mouvement augmentera d'autant que cet élément sera en plus grande quantité, de même que plus il se produit de feu, plus vite se fait son transport vers le haut. Or il se trouve que beaucoup de choses sont transportées plus vite vers le bas.
De sorte que, pour ces raisons et, en outre, parce que l'on a [20] établi plus haut qu'il y a plusieurs mouvements naturels, il est clair qu'il est impossible qu'il y ait un élément unique. Et puisqu'il n'y a ni un nombre infini d'éléments ni un élément unique, il est nécessaire qu'ils soient plusieurs et en nombre fini.
Chapitre 6
La génération des éléments
Il faut d'abord examiner si les éléments sont éternels ou en devenir. Car, une fois qu'on l'aura montré, [25] leur nombre et leurs qualités seront manifestes.
Les éléments ne sont pas éternels
Qu'ils soient éternels, c'est impossible. En effet, nous voyons que le feu, l'eau et chacun des corps simples se décomposent. Or il est nécessaire que cette décomposition ou bien soit infinie ou bien s'arrête. Si elle est infinie, sa durée sera aussi infinie, et derechef celle de la composition. En effet, chacune [30] des parties se décompose et se recompose en des temps différents. De sorte qu'on aboutira à ce qu'il y ait un autre temps infini en dehors du temps infini, lorsque le temps de la composition sera infini ainsi que celui de la décomposition qui le précède. De sorte qu'on obtiendra un infini en dehors de l'infini, [305a] ce qui est impossible. Si, par contre, la décomposition s'arrête à un moment donné, ou bien le corps sera insécable au moment où elle s'arrête, ou bien il sera divisible sans jamais devoir être divisé, ce qui est apparemment l'opinion d'Empédocle. Indivisible, il ne le sera pas du fait de ce que nous avons dit plus haut. [5] Mais il n'est pas non plus divisible sans jamais devoir être divisé. En effet, un corps plus petit se corrompt plus facilement qu'un plus grand. Si donc le grand subit la corruption qui le décompose en un plus petit, il est encore plus logique que le plus petit subisse ce processus. Or nous voyons que le feu subit deux modes [10] de corruption. Il peut être éteint par son contraire, et il peut se consumer de lui-même. C'est ce que subit le corps le plus petit de la part du plus grand, et d'autant plus vite qu'il est plus petit. Il est donc nécessaire que les éléments des corps soient sujets à la corruption et à la génération.
Les éléments s'engendrent les uns des autres
Puisqu'ils sont générables, leur génération se fera à partir d'un incorporel ou à partir [15] d'un corps, et si c'est à partir d'un corps, ce sera à partir d'un corps différent, ou ils s'engendreront les uns des autres. La doctrine qui les fait naître d'un incorporel suppose un vide. En effet, ou bien tout ce qui devient sera un incorporel dans lequel a lieu le devenir, ou bien il aura un corps. Et s'il a un corps, on aura deux corps ensemble au même endroit, ce [20] qui est en train de naître, et le corps préexistant. Si c'est un incorporel, on aura nécessairement un vide distinct. Or que cela soit impossible, on l'a montré plus haut. Par ailleurs, les éléments ne peuvent pas non plus naître d'un corps, car cela entraînerait l'existence d'un autre corps antérieur aux éléments. Et si ce corps a une pesanteur ou une légèreté, il sera [25] l'un des éléments ; mais s'il n'a aucune impulsion, il sera immobile et mathématique et, étant tel, il ne sera pas dans un lieu. En effet, là où un corps est en repos, c'est là aussi qu'il est possible qu'il se meuve. Et s'il y est par contrainte, il se mouvra contrairement à la nature, s'il n'y est pas par contrainte, il se mouvra naturellement. Par conséquent, s'il est dans un lieu, c'est-à-dire quelque part, il sera l'un des éléments ; s'il n'est pas dans un lieu, rien ne [30] viendra de lui. En effet, ce qui naît et ce à partir de quoi il naît sont nécessairement ensemble.
Et puisque les éléments ne peuvent naître ni d'un incorporel ni d'un autre corps, il reste qu'ils naissent les uns des autres.
Chapitre 7
Génération des éléments les uns à partir des autres.
Critiques des théories antérieures
Il faut revenir sur le mode de la génération mutuelle des éléments : se fait-elle comme Empédocle et Démocrite le disent, [35] ou bien comme ceux qui décomposent les corps en surfaces, ou existe-t-il un autre mode [305b] différent de ces deux manières-là ?
Critique d'Empédocle et de Démocrite
Les partisans d'Empédocle et de Démocrite ne se rendent pas compte qu'ils ne posent pas une génération des uns à partir des autres, mais seulement une génération apparente. En effet, selon eux, chaque corps préexistant subit une séparation comme si la génération se faisait à partir d'un récipient et [5] non à partir d'une matière, et comme si elle ne s'accompagnait pas d'un changement. Ensuite, même dans cette hypothèse, les résultats n'en seraient pas moins absurdes. En effet, il ne semble pas que la même grandeur devienne plus pesante après compression. C'est pourtant ce que doivent nécessairement affirmer ceux qui prétendent que l'eau qui préexistait dans l'air en sort par séparation. En effet, lorsque l'eau naît de l'air, elle est plus pesante [10] <que l'air dont elle est née>.
De plus, dans le cas d'un mélange de corps, il n'est pas nécessaire qu'un corps séparé des autres occupe toujours un lieu plus grand que celui du mélange. Or, chaque fois que l'air naît de l'eau, il occupe plus d'espace ; en effet, plus les parties d'un corps sont subtiles, plus vaste est le lieu dans lequel il naît. C'est manifeste dans le processus de transformation : quand un liquide devient vapeur ou souffle, [15] les récipients qui contiennent les masses liquides se brisent par manque d'espace. De sorte que si, d'une manière générale, il n'y a pas de vide et si les corps ne s'étendent pas, comme le disent ceux qui soutiennent cette théorie, l'impossibilité est manifeste. D'un autre côté, s'il y a du vide et de l'extension, il est irrationnel que le corps qui se sépare occupe nécessairement toujours un lieu plus [20] grand.
Mais il est aussi nécessaire que la génération mutuelle des éléments cesse s'il est vrai que dans une grandeur finie il n'y a pas un nombre infini de grandeurs finies. En effet, chaque fois que de l'eau est née de la terre, quelque chose a été soustrait de la terre, puisque la génération se fait par séparation. Et il en va encore de même chaque fois que la génération se produit à partir de la terre restante. Par conséquent, si c'est une génération éternelle, [25] il s'ensuivra que des choses en nombre infini existeront dans un être fini. Et puisque cela est impossible, la génération mutuelle des éléments ne saurait être éternelle. Que donc la transformation d'un élément à l'autre ne se produit pas par séparation, on l'a dit.
Critique des théories qui font naître les éléments
par changement de figure ou par décomposition en surfaces
Il reste que les éléments naissent en se changeant les uns dans les autres. Ce qui s'entend de deux façons : par changement de figure, comme à partir [30] du même morceau de cire pourraient venir une sphère ou un cube, ou par décomposition en surfaces, comme le disent certains.
Si donc les éléments naissent par changement de figure, il s'ensuit nécessairement que l'on doit reconnaître que les corps <élémentaires> sont insécables. En effet, s'ils sont divisibles, la partie de feu ne sera plus du feu, ni la partie de terre de la terre, du fait que [35] la partie de pyramide n'est pas dans tous les cas une pyramide, ni la partie de cube un [306a] cube.
Par ailleurs, s'ils naissent par décomposition en surfaces, tout d'abord il est étrange que tous ne puissent pas s'engendrer les uns des autres ; c'est pourtant ce que ces philosophes sont contraints de dire et qu'ils disent. En effet, il n'est pas rationnel qu'il y ait une unique exception à la transformation, et ce n'est pas ce que l'on constate par la perception : [5] tous de la même manière se changent les uns dans les autres. Traitant des phénomènes, ils en arrivent à dire des choses qui ne sont pas en accord avec les phénomènes. La raison en est qu'ils ont une mauvaise conception des premiers principes, et qu'ils veulent que tout se plie à certaines opinions déterminées. En effet, il faut sans doute que les principes des choses sensibles soient [10] sensibles, ceux des choses éternelles éternels, ceux des choses périssables périssables, et de manière générale les principes sont du même genre que ce qui leur est subordonné. Mais à cause de leur attachement à leurs principes, ils semblent faire la même chose que ceux qui, dans les débats, défendent leurs thèses jusqu'au bout. Car ils soutiennent n'importe quelle conséquence sous prétexte qu'ils possèdent des principes vrais, comme s'il ne fallait pas [15] juger certains principes d'après leurs conséquences et en particulier d'après leur résultat final. Or le résultat final d'une science productrice, c'est l'œuvre, et pour la science physique, c'est l'évidence sensible qui toujours l'emporte. Et il en résulte pour eux que c'est principalement la terre qui est élément, qu'elle seule est incorruptible, puisque l'incorruptible et l'élément, c'est ce qui ne peut pas être décomposé. [20] En effet, la terre seule ne peut pas être décomposée en un autre corps.
Mais, même lorsqu'on décompose les corps, il n'est pas rationnel de laisser des triangles en suspens. Cela pourtant doit arriver dans le cas de la transformation d'un corps à l'autre du fait de l'inégalité numérique des triangles qui les composent.
De plus, nécessairement pour ceux qui soutiennent cette doctrine, la génération ne procède pas d'un corps ; [25] en effet, chaque fois que la génération s'est produite à partir de surfaces, elle ne sera pas produite à partir d'un corps.
En outre, ils sont obligés de dire que tout corps n'est pas divisible et d'entrer en conflit avec les sciences les plus exactes. En effet, les sciences mathématiques conçoivent même l'intelligible comme divisible, alors que ces gens-là, dans leur désir de sauver leur hypothèse, n'admettent même pas que tout sensible soit divisible [30]. En effet, tous ceux qui assignent une figure à chacun des éléments et définissent ainsi leur essence en font nécessairement des indivisibles. Car une fois une pyramide ou une sphère divisée d'une certaine façon, ce qui reste ne sera pas une sphère ou une pyramide. De sorte que, ou bien la partie du feu ne sera pas du feu et l'on aura quelque chose d'antérieur [306b] à l'élément, puisque tout est élément ou fait d'éléments, ou bien il n'est pas vrai que tout corps est divisible.
Chapitre 8
Critique de la réduction des éléments à des figures
D'une manière générale, tenter d'attribuer une figure aux corps simples est déraisonnable, d'abord parce qu'on n'arrivera pas à [5] remplir la totalité de <l'espace>1 ; en effet, on est d'avis que parmi les surfaces trois figures peuvent remplir un lieu, le triangle, le quadrilatère et l'hexagone, et que parmi les solides il n'y en a que deux, la pyramide et le cube. Mais il est nécessaire d'en supposer plus, parce que cette doctrine pose des éléments en nombre plus grand. Ensuite il semble bien que tous les corps [10] simples, en particulier l'eau et l'air, sont mis en forme par le lieu qui les contient. Il est donc impossible que la forme de l'élément perdure, car la totalité de l'élément ne serait pas partout en contact avec le contenant. Et s'il y a modification de forme, ce ne sera plus de l'eau, puisque c'est sa figure qui la caractérisait. De sorte qu'il est manifeste qu'il n'y a pas de [15] figures déterminées des éléments.
Mais il semble bien que la nature elle-même nous signifie ce qui est aussi conforme à la raison. Car, de même que dans les autres cas le substrat doit être sans forme ni figure (car c'est ainsi que le « réceptacle universel », selon l'expression du Timée, sera le plus capable de recevoir une forme), de même on doit aussi considérer les éléments [20] comme étant une matière pour les choses composées. C'est pourquoi aussi les éléments peuvent se changer l'un en l'autre en se séparant de leurs différences qualitatives.
En outre, comment est-il possible que naissent la chair, l'os et n'importe lequel des corps continus ? En effet, ils ne peuvent pas naître des éléments eux-mêmes, puisque rien de continu ne naît d'une [25] composition, et ils ne peuvent pas non plus naître d'une composition de surfaces ; en effet, ce sont les éléments qui naissent par la composition, et non ce qui est constitué d'éléments. De sorte que si on veut bien y penser avec précision et ne pas accepter à la légère de telles doctrines, on verra qu'elles annulent la génération qui se fait à partir des étants.
D'ailleurs, [30] les figures attribuées aux corps ne sont pas en accord avec leurs propriétés, leurs puissances et leurs mouvements, qu'ils avaient justement en vue quand ils leur ont attribué ces figures. Par exemple, puisque le feu est mobile, mais aussi qu'il chauffe et qu'il brûle, certains en ont fait une sphère et d'autres une pyramide. En effet, ce sont les figures les plus mobiles parce qu'elles ont le moins de points de contact et [307a] qu'elles sont les moins stables ; elles sont les plus capables de chauffer et de brûler parce que l'une est complètement angulaire et que l'autre a les angles les plus aigus et que, selon eux, c'est par leurs angles qu'elles brûlent et chauffent.
D'abord les uns et les autres ont commis une erreur complète relative au mouvement. En effet, même si [5] ce sont là les plus mobiles des figures, elles ne se meuvent pourtant pas facilement du mouvement du feu, car le mouvement du feu est rectiligne vers le haut, alors que ces figures se meuvent facilement en cercle, du mouvement appelé roulement. Ensuite, si la terre est un cube parce qu'elle est stable et immobile, et que par ailleurs elle ne demeure pas immobile n'importe où, mais dans son lieu propre, et qu'elle s'éloigne d'un lieu [10] étranger si rien ne l'en empêche, comme il en va de même pour le feu et les autres éléments, il est clair que le feu comme chacun des éléments sera une sphère ou une pyramide quand il sera dans un autre lieu, et un cube dans son lieu propre.
Mais, de plus, si le feu échauffe et brûle à cause de ses angles, tous les éléments seront échauffants, [15] bien que sans doute à des degrés divers. En effet, tous ont des angles, par exemple l'octaèdre et le dodécaèdre. Pour Démocrite, la sphère elle-même est une sorte d'angle qui coupe parce qu'elle est facilement mobile. De sorte que les éléments différeront selon le plus et le moins. Et que cela soit faux, c'est manifeste.
Il s'ensuivra d'ailleurs en même temps que même les corps mathématiques [20] brûleront et échaufferont. En effet, eux aussi ont des angles et il y a en eux des sphères et des pyramides indivisibles, d'autant plus que, à ce qu'ils disent, il existe des grandeurs insécables. Et s'il est vrai que certains corps possèdent cette faculté et les autres pas, il fallait dire la différence et non pas l'affirmer purement et simplement, comme ils le font.
De plus, si ce qui se consume produit [25] du feu, et que le feu est sphère ou pyramide, il est nécessaire que ce qui brûle devienne des sphères ou des pyramides. Admettons donc que le fait de couper et de diviser de cette façon soit une conséquence logique de la figure : que nécessairement une pyramide produise des pyramides et une sphère des sphères, c'est complètement illogique, et c'est comme [30] si on croyait qu'un couteau produit des couteaux en coupant et que la scie produit des scies.
De plus, il est ridicule d'attribuer au feu une figure seulement pour diviser, car on est d'avis que le feu rassemble et réunit plus qu'il ne divise. En effet, il divise les choses qui ne sont pas [307b] de même nature, mais il rassemble les choses de même nature. Et c'est même le rassemblement qui lui est essentiel (réunir et unifier est le fait du feu), alors que la division lui est accidentelle (en rassemblant ce qui est de même nature, il expulse ce qui lui est étranger). De sorte qu'il aurait fallu [5] lui attribuer une figure pour les deux fonctions, ou mieux lui en attribuer pour le seul rassemblement.
En outre, puisque le froid et le chaud sont contraires par leur puissance, il est impossible d'attribuer au froid une figure ; en effet, c'est une figure contraire <à celle du chaud> qu'il faudrait lui attribuer, or rien ne peut être contraire à une figure. Voilà pourquoi aussi ils y ont tous renoncé2. Pourtant, il aurait fallu [10] tout définir par des figures, ou rien du tout. Quelques-uns qui ont tenté de parler de la puissance du froid se contredisent eux-mêmes. En effet, selon eux le froid, c'est ce qui a de grandes parties, en raison de la compression et du fait que cela ne passe pas à travers les pores. Il est donc clair que le chaud serait ce qui passe à travers, et ce serait donc toujours ce qui a de petites parties. Il en [15] résulte donc que le froid et le chaud diffèrent par la petitesse et la grandeur, et non par leurs figures. De plus, s'il est vrai que les pyramides ne sont pas de taille égale, les grandes pyramides ne seraient pas du feu et leur figure ne serait pas cause de la combustion mais de son contraire.
Que donc les éléments ne diffèrent pas par la forme, c'est manifeste d'après ce qui précède. Et puisque [20] les différences principales des corps sont les qualités, les fonctions et les puissances (en effet, nous disons de chaque corps naturel qu'il a des fonctions, des qualités et des puissances), c'est d'abord de ces choses qu'il faudrait parler, en sorte que, après les avoir considérées, nous puissions saisir les différences entre les corps.
LIVRE IV
Chapitre 1
Le pesant et le léger
À propos du pesant et du léger, il faut examiner ce qu'est chacun d'eux, quelle est leur nature, et pour quelle cause ils possèdent [30] ces puissances. L'étude de ces problèmes est en effet appropriée aux traités sur le mouvement. Car nous disons que quelque chose est « pesant » et « léger » par son aptitude à se mouvoir naturellement d'une certaine façon. (Il n'y a pas de nom établi pour la réalisation de ces mouvements, à moins que l'on ne pense que le terme « impulsion » en soit un.) [308a] Mais comme la science de la nature traite du mouvement, et que le pesant et le léger ont en eux comme certaines étincelles de mouvement, tous les physiciens se sont servis de leurs puissances, sans pour autant, [5] à part quelques-uns, les avoir définis. Par conséquent, après avoir vu ce que les autres ont dit, et avoir exposé toutes les difficultés qu'il faut nécessairement distinguer pour cet examen, nous dirons quel est notre avis à ce sujet.
Pesanteur et légèreté absolues et relatives
On parle de pesant et de léger de façon absolue et de façon relative. De deux corps pesants nous disons que l'un est plus léger et l'autre plus pesant, par exemple que le bronze est plus pesant que le bois. Sur [10] l'emploi des termes de façon absolue, nos prédécesseurs n'ont rien dit, mais ils ont traité de leur emploi relatif. En effet, ils ne disent pas ce que c'est que le pesant et le léger, mais ce qui est plus pesant et plus léger parmi les choses pesantes. Rendons nos propos plus clairs. Certaines choses, en effet, sont toujours transportées par nature loin du centre, [15] alors que d'autres le sont toujours vers le centre. Ce qui est transporté loin du centre, je dis qu'il l'est vers le haut, et je dis qu'est transporté vers le bas ce qui l'est vers le centre.
Il serait en effet étrange de penser qu'il n'y a pas dans le ciel un haut et un bas, comme certains voudraient le croire. Ils nient en effet l'existence du haut et du bas, puisque le ciel est partout semblable, [20] et que de quelque point que l'on procède chacun se retrouvera aux antipodes de soi-même. Quant à nous, nous appelons « haut » l'extrémité du tout, et c'est ce qui est haut par position et premier par nature. Or, puisque le ciel a une extrémité et un milieu, il est clair qu'il aura aussi un haut et un bas, comme beaucoup le disent, bien que de manière non satisfaisante. [25] La raison, c'est que les gens croient que le ciel n'est pas partout semblable, et qu'il n'y a qu'un seul hémisphère, celui qui est au-dessus de nous ; car, s'ils allaient jusqu'à se le représenter aussi de forme circulaire, en supposant que le centre est dans la même situation par rapport à tout, ils admettraient que l'extrémité est le haut, et le milieu le bas.
Nous appelons donc léger absolu ce qui est transporté vers le haut, c'est-à-dire [30] vers l'extrémité, et pesant absolu ce qui est transporté vers le bas, c'est-à-dire vers le centre. Et nous parlons de léger relatif, c'est-à-dire du plus léger de deux corps pesants de masse égale qui sont portés vers le bas, lorsque l'autre est par nature plus rapide.
Chapitre 2
Doxographie
De nos devanciers qui en sont venus à examiner ces problèmes, [35] on peut dire que la plupart n'ont traité des corps pesants et légers qu'en ce dernier sens où, deux corps étant pesants, l'un est [308b] plus léger que l'autre. En procédant ainsi, ils pensaient avoir défini aussi le léger et le pesant absolus. Mais leur raisonnement ne convient pas au sens absolu. On le verra clairement en allant plus avant.
Critique des platoniciens
Certains définissent le « plus léger » et le « plus pesant » comme on le trouve écrit dans le Timée : [5] « plus pesant », c'est ce qui est composé du plus grand nombre de parties identiques, alors que « plus léger », c'est ce qui en a moins ; ainsi, une masse de plomb plus grande qu'une autre et une masse d'airain plus grande qu'une autre sont plus pesantes ; de même pour chacun des autres corps homogènes. En effet, c'est de la supériorité numérique des parties égales que dépend la pesanteur relative de chacun. De la [10] même façon aussi, ils disent que le plomb est plus pesant que le bois : en effet, tous les corps seraient constitués de certains composants identiques et d'une même matière, contrairement à l'opinion courante.
Ce genre de définition ne nous dit rien du léger et du pesant au sens absolu. En réalité, en effet, le feu est toujours léger et se transporte toujours vers le haut, alors que la terre et toutes les choses terreuses vont vers le bas, c'est-à-dire vers le [15] centre. De sorte que ce n'est pas en raison du petit nombre de triangles dont, selon eux, est composé chacun de ces corps que le feu est transporté naturellement vers le haut. En effet, si c'était le cas, un plus grand feu subirait un transport moindre et serait plus pesant, composé qu'il est d'un plus grand nombre de triangles. Mais en réalité, c'est le contraire que l'on constate. En effet, plus grand est le feu, plus léger il est et plus vite il se porte vers le haut. Et [20] un petit feu sera porté plus vite du haut vers le bas, alors qu'une grande quantité le fera plus lentement1.
Outre cela, puisque selon eux ce qui contient moins de parties homogènes est plus léger, et que ce qui en contient plus est plus pesant ; puisque l'air, l'eau et le feu sont composés des mêmes triangles et ne diffèrent que par le nombre plus ou moins grand de ces triangles (différence qui rend [25] ces corps tantôt plus légers, tantôt plus pesants), il pourra y avoir une certaine quantité d'air qui sera plus pesante que l'eau. Mais c'est tout le contraire qui se produit. En effet, plus la quantité d'air est grande, plus elle se porte toujours vers le haut, et d'une manière générale l'air quelle que soit sa quantité s'élève à partir de l'eau. C'est donc ainsi qu'ils ont défini le léger et le pesant.
Critique des atomistes
[30] Mais d'autres n'ont pas jugé suffisantes ces distinctions et, bien qu'ils fussent antérieurs aux premiers, ils ont, sur les sujets dont nous traitons présentement, des idées plus modernes. Manifestement, en effet, certains corps tout en ayant une masse moindre sont pourtant plus pesants. Il est donc clair qu'il ne suffit pas de dire que les premiers constituants des corps de pesanteur égale sont en nombre égal [35] (dans ce cas, en effet, ils auraient une masse égale). Par ailleurs, parler de constituants premiers et insécables quand on soutient que les corps pesants sont composés de surfaces, [309a] c'est étrange. Quand on parle de solides, il est plus facile de dire que celui qui est plus grand est plus pesant. Pour les corps composés, puisqu'on constate que chacun ne se comporte pas de cette façon, et que nous voyons beaucoup de corps plus pesants qui ont une masse moindre [5] (comme l'airain par rapport à la laine), certains trouvent et exposent une autre cause. Pour eux, en effet, c'est le vide contenu en eux qui rend légers les corps et qui fait que parfois des corps plus grands sont plus légers : c'est qu'ils contiennent plus de vide. C'est, en effet, ce qui fait aussi que souvent des corps composés plus grands par la masse sont pourtant constitués de solides en nombre égal [10] ou même moindre. Et de façon générale pour toute chose la cause d'une légèreté plus grande, c'est la présence de plus de vide.
Voilà donc leur raisonnement, mais il est nécessaire d'ajouter à leur explication que non seulement c'est ce qui contient le plus de vide qui est le plus léger, mais que c'est aussi ce qui contient le moins de solide. Si, en effet, la proportion de solide l'emporte sur la proportion de vide, le corps ne [15] sera pas plus léger. Ainsi, la raison pour laquelle, selon eux, le feu est le plus léger des corps, c'est qu'il contient le plus de vide. Il arriverait donc qu'une grande quantité d'or ayant plus de vide <qu'une petite quantité de feu> serait plus légère, à moins d'ajouter qu'elle a aussi une quantité de solide plusieurs fois plus grande. Voilà donc ce qu'il aurait fallu dire.
Certains de ceux qui nient l'existence du vide n'ont donné aucune explication [20] du léger et du pesant, par exemple Anaxagore et Empédocle. Et ceux qui en ont donné une en niant bien l'existence du vide n'ont donné aucune raison du fait que certains corps sont absolument légers et d'autres absolument pesants, c'est-à-dire pourquoi certains sont toujours portés vers le haut et d'autres toujours vers le bas ; de plus, ils n'ont aucunement fait mention du fait que certains corps dont la masse est plus grande sont plus légers que des corps plus petits ; [25] d'ailleurs, la façon dont leurs doctrines peuvent être en accord avec les phénomènes n'est pas claire.
D'autre part, il est nécessaire que ceux qui rendent l'abondance du vide responsable de la légèreté du feu se trouvent pris dans à peu près les mêmes difficultés. En effet, le feu aura moins de solide [30] que les autres corps, et plus de vide. Néanmoins, il pourra y avoir une quantité de feu dans laquelle le solide et le plein excèdent les solides contenus dans une petite quantité donnée de terre. Et s'ils disent aussi que le vide l'emporte, comment définiront-ils le pesant absolu ? Ce sera soit par plus de solide, soit par moins de vide. Mais s'ils [309b] disent cela, il y aura nécessairement une quantité de terre assez petite dans laquelle on aura moins de solide que dans une grande quantité de feu. Et semblablement, même s'ils utilisent le vide dans leur définition, il y aura quelque chose de plus léger que l'absolument léger qui est toujours transporté vers le haut, et ce plus léger sera toujours transporté vers le bas, ce qui est impossible. [5] En effet, ce qui est absolument léger est toujours plus léger que les corps qui ont de la pesanteur et qui vont vers le bas, alors que ce qui est plus léger n'est pas toujours léger parce que, parmi les choses qui ont une pesanteur, on dit plus légère une chose par rapport à une autre, par exemple l'eau par rapport à la terre.
Par ailleurs, cela ne suffit pas non plus qu'il y ait un rapport entre le vide et le plein pour résoudre la difficulté présente [10]. En effet, même en raisonnant de cette façon, on aboutira à la même impossibilité. En effet, dans une plus ou moins grande quantité de feu on aura la même proportion de plein par rapport au vide. Mais une plus grande quantité de feu est transportée vers le haut plus vite qu'une quantité moindre, et c'est la même chose en sens inverse vers le bas pour une plus grande quantité d'or ou de plomb. De même [15] aussi pour chacun des autres corps pesants. Ce qui ne devrait pas se produire avec la distinction qu'ils font entre le pesant et le léger.
Il est étrange aussi que, si c'est à cause du vide que les corps sont mus vers le haut, le vide ne s'y meuve pas lui-même. Mais, à supposer que le vide se meuve naturellement vers le haut et le plein vers le bas, et que ce soit la raison des différents mouvements [20] des autres corps, on n'avait pas besoin de regarder pourquoi certains des corps composés sont légers et d'autres pesants, mais il fallait plutôt dire pourquoi le vide est léger et le plein pesant, et de plus quelle est la cause pour laquelle le plein et le vide ne se tiennent pas à distance l'un de l'autre.
Il est irrationnel aussi d'imaginer un espace pour le vide, [25] comme s'il n'était pas lui-même une sorte d'espace. Mais il est nécessaire, si le vide se meut, qu'il ait un lieu à lui, d'où et vers où il effectue son changement. En outre, qu'est-ce qui est la cause du mouvement ? En tout cas, ce n'est sûrement pas le vide, car il n'est pas seul à être mû, mais le solide l'est aussi.
On arrive aux mêmes résultats si l'on fait la distinction autrement, en disant que c'est la grandeur et la [30] petitesse qui font la pesanteur et la légèreté relatives, et en imaginant n'importe quel raisonnement qui ne fait qu'attribuer en tout cas la même matière à tous les corps, ou plusieurs matières mais seulement des matières fondamentalement contraires. En effet, en ne supposant qu'une seule matière, comme le font ceux qui composent les corps à partir de triangles, on n'aura pas de pesant et de léger absolus ; en supposant des matières contraires, [310a] comme ceux qui posent le vide et le plein, on ne pourra pas dire pour quelle cause les intermédiaires entre les corps absolument pesants et les corps absolument légers sont plus pesants et plus légers les uns que les autres, et pourquoi ils sont plus pesants ou plus légers que ceux qui sont absolument pesants et légers.
La distinction par la grandeur et la petitesse ressemble encore plus que les doctrines précédentes à une fiction ; [5] pourtant, parce qu'elle permet d'imaginer une différence pour chacun des quatre éléments, elle offre plus de sécurité contre les difficultés antérieures. Mais on arrive nécessairement au même résultat que ceux qui n'imaginent qu'une seule matière en imaginant une seule nature pour des choses différentes en grandeur : rien ne serait au sens absolu léger ni porté vers [10] le haut, sinon en étant retardé ou expulsé, et une multitude de petits corps seraient plus pesants que quelques grands. S'il en est ainsi, on aura une grande quantité d'air et une grande quantité de feu qui seront plus pesants qu'une petite quantité d'eau ou de terre. Ce qui est impossible.
Voilà ce qui a été soutenu par les autres et la [15] façon dont ils raisonnent.
Chapitre 3
Le mouvement des corps pesants et des corps légers.
Théorie d'Aristote
Quant à nous, commençons par un point qui a particulièrement mis certains philosophes dans l'embarras, en distinguant pourquoi certains corps sont toujours naturellement portés vers le haut, d'autres vers le bas, et certains à la fois vers le haut et vers le bas ; après quoi nous parlerons du pesant et du léger et des [20] propriétés qui leur sont liées, et nous donnerons la cause de chacune.
Au sujet du transport de chaque corps vers son lieu propre, il faut faire la même supposition que l'on a faite à propos des autres générations et changements. De fait, puisqu'il y a trois mouvements (le mouvement selon la grandeur, celui selon la forme et celui selon le lieu), dans chaque [25] cas nous voyons que le changement se produit de contraire à contraire ou vers des intermédiaires, et qu'il ne se fait pas vers n'importe quoi pour n'importe quoi. De même, n'importe quoi ne meut pas n'importe quoi, et de même que ce qui peut être altéré est une chose et ce qui peut être augmenté en est une autre, de même aussi ce qui altère est une chose et ce qui fait augmenter en est une autre. [30] Il faut donc faire la même supposition pour ce qui meut et le mobile selon le lieu : n'importe quoi ne meut pas n'importe quoi. Admettons donc que ce qui meut vers le haut c'est ce qui allège, que ce qui meut vers le bas, c'est ce qui appesantit, que le mobile c'est ce qui est pesant ou léger en puissance, et que le transport de chaque corps vers son lieu propre, c'est le transport vers sa forme propre. [310b] (C'est ainsi que l'on pourrait mieux comprendre ce que disent les Anciens quand ils parlent du transport du semblable vers le semblable. En effet, cela n'arrive pas dans tous les cas. Il n'est pas vrai que, si on déplaçait la Terre là où se trouve actuellement la Lune, chacune de ses parties se transporterait vers elle et non [5] vers où elle se trouve à présent. Certes, de manière générale, c'est ce qui se produit nécessairement pour des corps semblables et indifférenciés soumis au même mouvement : là où, par nature, une partie déterminée est transportée, le tout l'est aussi. Mais puisque le lieu, c'est la limite de ce qui enveloppe, et que l'extrémité et le centre sont des enveloppes pour tous les corps mus vers le haut et vers le bas et que, [10] d'une certaine façon, cela devient la forme de ce qui est enveloppé, le fait d'être transporté vers son propre lieu revient à être transporté vers le semblable. En effet, les consécutifs sont semblables les uns aux autres, par exemple l'eau est semblable à l'air et l'air au feu. Il est possible d'inverser la relation entre les intermédiaires, mais pas entre les extrêmes. Par exemple, l'air est semblable à l'eau, mais l'eau est semblable à la terre, car toujours le corps supérieur est à celui [15] qui est au-dessous de lui ce que la forme est à la matière.) Ainsi, chercher pourquoi le feu se transporte vers le haut et la terre vers le bas revient à se demander pourquoi le guérissable quand il change en tant que guérissable procède vers la santé et non pas vers la blancheur. Et il en va de même pour tous les autres sujets d'altération. [20] D'autre part, ce qui augmente chaque fois qu'il change en tant qu'il peut augmenter ne procède pas vers la santé mais vers une augmentation de grandeur. Et il en va de même pour chaque chose : l'une change en qualité et l'autre en quantité, d'autres selon le lieu, les légères vers le haut et les pesantes vers le bas.
On est toutefois d'avis que ces dernières choses (je veux dire le pesant et le léger) ont en elles-mêmes un principe [25] de changement, alors que pour les autres (ce qui est guérissable et ce qui peut augmenter) on est d'avis que ce principe n'est pas en elles, mais qu'il vient de l'extérieur. Néanmoins, parfois, même celles-là changent d'elles-mêmes, et un petit mouvement s'étant produit à l'extérieur, elles procèdent les unes vers la santé, les autres vers l'accroissement. Et puisque c'est la même chose qui est guérissable et susceptible d'être malade, [30] si cette chose subit un mouvement en tant que guérissable, elle procède vers la santé, si elle subit un mouvement en tant que susceptible d'être malade, elle procède vers la maladie.
Mais le pesant et le léger, plus que les autres, ont manifestement en eux leur principe de mouvement parce qu'ils sont très proches de l'essence par leur matière. Un signe en est que la translation appartient à des entités indépendantes, et que du point de vue de la génération elle est le dernier des mouvements, de sorte qu'elle est le premier mouvement [311a] selon l'essence. Donc lorsque l'air naît de l'eau et le léger du pesant, ils vont vers le haut. Au même moment, il est léger, n'est plus en devenir mais en ce lieu il est. Il est manifeste que, quand il est en puissance, allant vers l'entéléchie, c'est vers ce lieu, [5] vers telle quantité ou telle qualité, là où se trouve l'entéléchie de sa quantité, de sa qualité [et de son lieu] qu'il procède. Pour la même raison, la terre et le feu qui sont déjà existants se meuvent vers leur propre lieu quand rien ne les en empêche. En effet, la nourriture elle aussi quand rien ne l'en empêche, et le guérissable quand rien ne l'arrête, effectuent immédiatement leur mouvement. Mais [10] ce qui meut, c'est à la fois ce qui a mû dès le début et ce qui a levé l'obstacle ou ce sur quoi la chose a rebondi, comme nous l'avons dit dans nos traités précédents, dans lesquels nous établissons qu'aucune de ces choses ne se meut d'elle-même.
On a donc exposé la raison du transport de chaque chose transportée, et donné la définition du transport d'un corps vers son propre lieu.
Chapitre 4
Différences entre les corps pesants et les corps légers
[15] À présent, traitons des différences et des propriétés qui concernent <le pesant et le léger>.
Léger et pesant au sens absolu et au sens relatif
Faisons d'abord les distinctions qui sont manifestes pour tout le monde : l'absolument pesant, c'est ce qui est au-dessous de tout le reste, et l'absolument léger, ce qui est à la surface de tout. Quand je dis « absolu », je considère le genre et sans considérer les corps qui ont l'un et l'autre attribut. Ainsi, il est manifeste que [20] n'importe quelle quantité de feu se transporte vers le haut, s'il ne se trouve rien d'autre pour l'empêcher, et que la terre va vers le bas. Et une quantité supérieure fait de même mais plus vite.
C'est en un autre sens que j'emploie pesant et léger pour les corps qui ont les deux attributs. En effet ils sont à la surface de certains corps et au-dessous de certains autres ; ainsi l'air et l'eau : aucun des deux n'est absolument léger ou absolument pesant ; en effet, [25] tous les deux sont plus légers que la terre (car n'importe laquelle de leur parties reste à la surface de la terre), mais plus pesants que le feu (car une de leurs parties en n'importe quelle quantité se place au-dessous de lui), mais rapportés l'un à l'autre ils sont l'une absolument pesante, l'autre absolument léger. L'air en n'importe quelle quantité reste à la surface de l'eau, et l'eau en n'importe quelle quantité reste au-dessous de l'air.
Mais, puisque parmi les autres corps [30] certains ont de la pesanteur et d'autres de la légèreté, il est clair que la raison en est la différence de leurs parties non composées. En effet, selon que les corps se trouvent contenir plus d'un non-composé et moins de l'autre, les uns seront légers, les autres pesants. De sorte que c'est des non-composés qu'il faut parler. Car les autres corps dépendent des corps premiers, ce qu'auraient dû dire, nous l'avons signalé, [35] ceux qui expliquent le pesant par le plein [311b] et le léger par le vide.
Il se trouve donc que, du fait de la différence entre les corps premiers, les mêmes corps ne paraissent pas partout pesants ou légers. Je veux dire, par exemple, que dans l'air un talent de bois sera plus pesant qu'une mine de plomb1, alors que dans l'eau il sera plus léger. La raison, c'est que [5] tous les corps ont de la pesanteur, sauf le feu, et tous ont de la légèreté, sauf la terre. La terre et tous les corps qui ont une majeure partie de terre ont nécessairement partout de la pesanteur ; l'eau en aura partout, sauf dans la terre, et l'air partout, sauf dans l'eau et la terre. En effet, dans son espace propre tout corps, même l'air, a de la pesanteur, sauf le feu. Un signe en est qu'une outre [10] gonflée tire plus qu'une outre vide. De sorte que, si quelque chose contient plus d'air que de terre et d'eau, dans l'eau il peut être plus léger que quelque chose d'autre et dans l'air plus pesant que ce quelque chose. En effet, il ne se tient pas à la surface de l'air, mais il se tient à la surface de l'eau.
Il existe un léger et un pesant absolus
Qu'il existe un léger absolu et un pesant absolu, c'est manifeste pour les raisons que voici. Par léger absolu, [15] j'entends ce qui toujours, par nature, est porté vers le haut ; par pesant absolu, ce qui toujours est porté naturellement vers le bas s'ils n'en sont pas empêchés. En effet, ces deux sortes de corps existent, et il n'est pas vrai, comme le pensent certains, que tout ait de la pesanteur. Car certains sont d'avis que le pesant existe et qu'il se transporte toujours vers le centre. Mais il en est aussi de même pour le léger. Nous voyons en effet, comme nous l'avons dit plus haut, que les [20] corps terreux se trouvent sous tous les autres et qu'ils se portent vers le centre. Or le centre est un lieu déterminé. Eh bien donc, s'il existe quelque chose qui va à la surface de tout, comme on le constate pour le feu qui se porte vers le haut même dans l'air, alors que l'air est en repos, il est clair que ce corps se porte vers l'extrémité. De sorte qu'il n'est lui-même susceptible d'avoir aucune pesanteur, sinon il serait sous [25] quelque chose. Et s'il en était ainsi, ce serait un autre corps qui serait transporté vers l'extrémité et qui irait se placer à la surface de tous les corps transportés. Mais on ne constate rien de tel. Donc le feu n'a aucune pesanteur et la terre aucune légèreté puisqu'elle se trouve sous tous les corps et que ce qui se trouve sous les corps se transporte vers le centre.
Par ailleurs, l'existence d'un centre vers lequel [30] se fait le transport des corps qui ont de la pesanteur et d'où partent les corps légers est claire de bien des façons. D'abord parce que rien ne peut être transporté à l'infini. De même que rien d'impossible ne peut exister, de même rien d'impossible non plus ne peut se produire. Or le transport est un devenir qui va d'un point à un autre. Ensuite, le feu, quand il se porte vers le haut, le fait manifestement selon les mêmes angles ; [35] de même pour la terre, quand elle se porte vers le bas, ainsi que pour tout corps qui a de la pesanteur. De sorte que nécessairement un tel corps est transporté [312a] vers le centre. (Est-ce que ce mouvement se produit vers le centre de la Terre ou vers le centre du Tout, puisque ces deux centres n'en font qu'un, c'est un autre sujet.) Mais, puisque ce qui est au-dessous de tout le reste se porte vers le centre, nécessairement ce qui se met à la surface de tout se porte vers l'extrémité [5] de l'espace dans lequel se font les mouvements de ces corps. En effet, le centre est le contraire de l'extrémité, et le corps qui se place toujours au-dessous de tout le reste est le contraire de celui qui est à la surface de tout. C'est pourquoi aussi il est rationnel que le pesant et le léger soient deux choses différentes, car il y a deux lieux, le centre et l'extrémité.
Mais il existe aussi un lieu intermédiaire entre eux dont on dit qu'il est l'un de deux par rapport à l'autre2. [10] Car l'intermédiaire est d'une certaine façon centre et extrême des deux lieux. Voilà pourquoi il existe aussi quelque chose d'autre qui est à la fois pesant et léger, à savoir l'eau et l'air.
Nous affirmons par ailleurs que ce qui enveloppe relève de la forme, et ce qui est enveloppé de la matière. Cette distinction existe dans tous les genres3 : aussi bien dans la qualité que dans la quantité, il y a ce qui est plutôt [15] comme forme et ce qui est plutôt comme matière. Et de même en ce qui concerne le lieu : ce qui est en haut relève du déterminé, ce qui est en bas relève de la matière. De sorte que c'est vrai aussi dans le cas de la matière même de ce qui est à la fois pesant et léger : en un sens elle est déterminée en puissance et matière du pesant, et en un autre sens elle est déterminée et matière du léger. C'est une même matière, mais l'être est différent, comme dans le cas de ce qui peut être à la fois malade et [20] guérissable : leur être n'est pas le même ; c'est pourquoi l'essence de la maladie n'est pas non plus identique à l'essence de la santé.
Chapitre 5
L'unité de la matière des différents corps
Ce qui possède la matière dont nous venons de parler est léger et se porte toujours vers le haut, alors que ce qui a la matière contraire est pesant et se porte toujours vers le bas, et ce qui a des matières autres <que ces deux-là> qui sont dans le même rapport que les matières absolues entre elles [25] est porté à la fois vers le haut et vers le bas. Voilà pourquoi l'air et l'eau ont chacun aussi bien légèreté que pesanteur, l'eau se trouvant au-dessous de tout sauf de la terre, et l'air allant à la surface de tout sauf du feu. Or, puisqu'il n'y a qu'un seul corps qui est à la surface de tout et un seul qui est au-dessous de tout le reste, nécessairement il y en aura deux autres qui seront à la fois sous quelque chose et [30] à la surface de quelque chose. De sorte que nécessairement il y aura autant de matières que de corps, c'est-à-dire quatre, mais quatre avec cette restriction qu'il y a une matière unique commune à toutes, particulièrement puisqu'ils s'engendrent l'un l'autre, mais que leur être est différent. En effet, rien n'empêche qu'entre des [312b] contraires il y ait un ou plusieurs intermédiaires, comme dans le cas des couleurs. En effet, « intermédiaire » et « médian » se disent de plusieurs façons.
Donc, dans son propre espace, chacun des corps ayant pesanteur et légèreté a de la pesanteur (alors que la terre en a partout) ; mais il n'a de légèreté [5] que là où il est à la surface.
C'est aussi pourquoi, si le corps du dessous est retiré, chacun se porte vers ce qui est immédiatement au-dessous, l'air vers l'espace de l'eau, l'eau vers celui de la terre. Par contre, si on enlève le feu, l'air, sauf par contrainte, ne se portera pas dans l'espace du feu, comme l'eau est attirée lorsque [10] les surfaces <de l'eau et de l'air> ne font qu'une, et qu'on la tire vers le haut d'un transport plus rapide que celui qui porte l'eau vers le bas. L'eau non plus ne se portera pas vers l'espace de l'air, sinon comme on vient de le dire. Quant à la terre, ceci ne lui arrive pas, parce que sa surface ne peut pas être une avec une autre. Voilà pourquoi l'eau est attirée dans un récipient qui a été chauffé, alors que la terre ne l'est pas. Mais, de même que la terre ne va pas vers le haut, le feu non plus ne va pas [15] vers le bas si l'on enlève l'air ; car il n'a pas de pesanteur, même dans son propre espace, de même que la terre n'a pas de légèreté. Mais les deux autres corps sont portés vers le bas quand on retire les obstacles, parce que le pesant absolu est ce qui se place au-dessous de tout le reste, et que le pesant relatif va dans son propre espace ou dans celui des corps à la surface desquels il est situé, en raison de la similitude de matière.
Les espèces de matière sont en nombre égal à celui des corps
Qu'il [20] soit nécessaire de poser les différences en nombre égal à celui de ces corps, c'est clair. En effet, s'il y a une seule matière pour toutes choses, par exemple le vide ou le plein ou la grandeur ou les triangles, tout se portera soit vers le haut, soit vers le bas, à l'exclusion de l'autre translation. De sorte que ou bien il n'y aura rien d'absolument léger, puisque tout pèsera en proportion de la taille, [25] ou du nombre des corps premiers, ou parce que les corps sont pleins. (Or nous voyons bien et nous avons démontré qu'il y a aussi bien un transport qui se fait toujours vers le bas de tous les points qu'un transport qui se fait vers le haut de la même manière ; si c'était le vide ou quelque chose de tel qui se mouvait toujours vers le haut, il n'y aurait rien pour se mouvoir toujours vers le bas. Et certains des intermédiaires iraient vers le bas plus vite que la terre, car dans une grande quantité d'air il y aurait plus de triangles ou plus de [30] solides ou plus de petites parties. Mais on constate que pas une seule portion d'air n'est portée vers le bas. Il en va de même aussi à propos du léger, si on le fait dépendre d'une plus grande quantité de matière.)
S'il y a deux matières, comment y aura-t-il des intermédiaires qui feront ce que font l'air et l'eau ? Par exemple, supposons [313a] qu'on dise qu'il y a le vide et le plein : dans ce cas le feu, c'est du vide, puisqu'il va vers le haut, et la terre, c'est du plein puisqu'elle va vers le bas. Et l'air contient une majorité de feu, et l'eau une majorité de terre. Il pourra alors y avoir une certaine quantité d'eau qui contiendra une quantité de feu plus grande que n'en contient une petite quantité d'air, et de l'air en grande quantité qui contiendra plus de terre que n'en contient une petite quantité d'eau, [5] si bien que nécessairement une certaine quantité d'air ira plus rapidement vers le bas qu'une petite quantité d'eau. Or manifestement on ne voit jamais cela nulle part.
Eh bien donc, tout comme le feu va vers le haut parce qu'il contient une matière donnée (par exemple le vide) que les autres n'ont pas, et comme la terre va vers le bas parce qu'elle possède le plein, l'air va nécessairement vers son propre lieu qui est aussi plus haut que celui de l'eau, parce qu'[10] il possède telle chose, et l'eau va vers le bas parce qu'elle en possède telle autre.
Mais si l'air et l'eau n'avaient qu'un ou deux constituants appartenant ensemble à chacun des deux à la fois, il pourrait y avoir une certaine quantité de l'un des deux corps telle que de l'eau dépasserait, en allant vers le haut, une petite quantité d'air, et que de l'air dépasserait une quantité d'eau en allant vers le bas : nous en avons parlé à plusieurs reprises.
Chapitre 6
Figure et mouvement des corps
Les figures ne sont pas cause du transport absolu [15] vers le bas ou le haut, mais cause de son accélération ou de son ralentissement. Pour quelles raisons, ce n'est pas difficile à voir. De fait, ce qui cause de l'embarras, c'est pourquoi les objets de fer ou de plomb qui sont plats flottent sur l'eau, alors que d'autres qui sont plus petits et moins pesants, s'ils sont arrondis ou longs, comme une aiguille, se portent vers le bas, et pourquoi certains corps flottent en raison de leur petitesse, [20] par exemple les copeaux ou d'autres poussières terreuses qui flottent dans l'air.
Dans tous ces cas, on ne peut pas adhérer à la raison que donne Démocrite. Selon lui, en effet, ce sont des corpuscules chauds portés vers le haut en sortant de l'eau qui soutiennent [313b] les corps plats qui ont de la pesanteur, alors que les corps étroits tombent au fond, parce qu'ils ont peu de particules qui opposent une résistance. Mais cela devrait plus encore se produire dans l'air, comme Démocrite se l'est lui-même objecté, en y apportant d'ailleurs une solution médiocre. Selon lui, en effet, [5] la poussée ne s'élance pas dans une seule direction ; par « poussée » il entend le mouvement des corps qui sont portés vers le haut.
Puisque certains des continus sont plus facilement divisibles que d'autres, et que, de la même façon, les corps sont plus ou moins agents de division, il faut penser que là réside l'explication. Est facilement divisible ce qui est facile à limiter. L'air l'est plus que l'eau, [10] et l'eau plus que la terre. Dans chaque genre, une quantité moindre est plus facilement divisible et se disperse plus facilement. Par conséquent, les corps larges demeurent stables à cause de la grande surface qu'ils recouvrent, parce qu'une grande quantité n'est pas facile à disperser. Et les corps qui sont de forme contraire se portent vers le bas parce qu'ils couvrent une petite surface, et [15] qu'ils divisent facilement. Et dans l'air, cela se produit d'autant plus facilement que l'air est plus facile à diviser que l'eau.
Mais, puisque la pesanteur comporte une certaine force qui porte vers le bas, et que les corps continus en possèdent une pour résister à la dispersion, il faut mettre en rapport ces deux forces. En effet, si la force du pesant l'emporte sur la force du continu contre [20] la dispersion et la division, elle contraindra le corps à descendre plus vite ; si elle est plus faible, il ira à la surface.
Voilà la définition que nous donnons du pesant et du léger et de leurs propriétés.
De la génération
et la corruption
LIVRE I
Chapitre 1
L'objet du traité
[314a] Des êtres par nature engendrés et corrompus, il faut maintenant, de la même façon pour tous, distinguer les causes et les raisons de la génération et la corruption ; de plus, concernant l'augmentation et l'altération, savoir ce qu'est chacune d'elles ; enfin, se demander s'il faut supposer [5] une nature unique à l'altération et à la génération, ou séparée, tout comme leurs noms aussi diffèrent.
Empédocle, Anaxagore et Leucippe
Car, parmi les Anciens, certains disent que ce qu'on appelle une génération absolue est une altération, tandis que, selon d'autres, l'altération et la génération sont deux choses différentes : tous ceux en effet qui disent que le tout est un et qui engendrent toutes choses à partir d'une seule sont contraints d'affirmer que la génération est une altération et que ce qui au sens propre est engendré [10] s'altère ; pour tous ceux, au contraire, qui posent la multiplicité de la matière, à la façon d'Empédocle, d'Anaxagore et de Leucippe, ce sont deux choses différentes (Anaxagore, toutefois, a ignoré le sens propre du mot : il dit bel et bien que le processus de génération-corruption est le même [15] que celui d'altération, tout en affirmant, exactement comme les autres, la multiplicité des éléments). Car, selon Empédocle, les éléments corporels sont quatre, ce qui, avec les éléments moteurs, donne un nombre total de six éléments ; chez Anaxagore, leur nombre est infini, ainsi que chez Leucippe et chez Démocrite. Le premier pose en effet les homéomères comme éléments – tels l'os, la chair, [20] la moelle et tout autre corps dont la partie est synonyme du tout – tandis que, d'après Démocrite et Leucippe, des corps indivisibles – infinis tant par leur multitude que par leurs formes – composent les autres corps, qui eux diffèrent les uns des autres par les choses dont ils proviennent, ainsi que par la position et la situation de ces dernières. De fait, la doctrine d'Anaxagore [25] est clairement contraire à celle d'Empédocle. Celui-ci affirme en effet que le feu, l'eau, l'air et la terre sont les quatre éléments simples, plutôt que la chair, l'os et les homéomères équivalents ; selon les partisans d'Anaxagore, ce sont ces corps qui sont élémentaires et simples, tandis que la terre, le feu, l'eau et l'air ne sont que des composés [314b] – car ils constituent selon eux une congrégation séminale des premiers.
Contre Empédocle et ses disciples
Quant à ceux qui produisent toutes choses à partir d'une seule, ils sont contraints d'affirmer que la génération-corruption est une altération, du fait que le substrat demeure toujours identique à lui-même (ce qui revient à la définition de l'altération) ; mais ceux qui posent des genres originels1 multiples [5] doivent affirmer que l'altération est différente de la génération, dès lors que c'est l'association et la dissociation de ceux-ci qui provoquent la génération et la corruption. C'est la raison pour laquelle Empédocle s'exprime ainsi : « Il ne saurait y avoir naissance… mais seulement mélange, et dislocation de ce qui fut mélangé2. »
Que leur3 discours soit approprié à leur hypothèse, si l'on peut ainsi parler, c'est clair, [10] et il est clair qu'ils discourent ainsi ; mais eux aussi, cependant, sont dans l'obligation d'affirmer que l'altération a quelque existence à côté de la génération, tout impossible que cela soit si l'on suit leurs affirmations. On peut facilement s'apercevoir du bien-fondé de notre propos : de même que nous voyons, dans la substance au repos, [15] un changement selon la grandeur – qu'on appelle augmentation-diminution – de même on voit en elle l'altération. Pourtant, d'après ce que disent ceux qui font les principes plus qu'un, le processus d'altération est impossible. Car les affections selon lesquelles nous disons que ce processus a lieu sont des différences des éléments, comme par exemple chaud-froid, blanc-noir, sec-humide, mou-dur, [20] etc. Comme justement le dit Empédocle : « Vois le Soleil blanc et chaud de toute part… la pluie partout ombreuse et froide » (et il définit ainsi tout le reste) ; de sorte que s'il est impossible que l'eau soit engendrée du feu ou la terre de l'eau, le noir ne proviendra pas davantage du blanc, ni le dur du mou, et ainsi de suite… [25] Mais c'est en cela, nous l'avons dit, que consiste l'altération. Il est par là manifeste aussi qu'il faut toujours supposer une matière unique aux contraires, que le changement se produise selon le lieu, selon l'augmentation-diminution ou selon l'altération. En outre, affirmer cette nécessité revient à affirmer celle de l'altération : si, en effet, l'altération [315a] se produit, alors le substrat est un élément unique et il y a une seule matière pour tous les termes qui comportent un changement mutuel ; et si le substrat est un, il y a altération.
Ainsi, Empédocle semble bien en contradiction avec les phénomènes comme avec lui-même : tout en [5] déniant qu'un élément puisse jamais être engendré à partir d'un autre et en affirmant la génération de tout le reste à partir des éléments, il pose, une fois qu'il a rassemblé en un être unique la nature entière à l'exception de la discorde, que chaque chose est de nouveau engendrée à partir de l'unité ; de sorte que, manifestement, c'est à partir d'un certain être unique, les choses se séparant selon certaines différences et certaines affections, qu'ont été engendrés l'eau ou le [10] feu, tout comme le Soleil est selon lui blanc et chaud et la terre lourde et dure. Par conséquent, ces différences étant supprimées (elles peuvent en effet l'être, du moment qu'elles ont été produites), il est inévitable que la terre soit engendrée à partir de l'eau, l'eau à partir de la terre, et ainsi de suite pour chacun des autres éléments, non pas seulement alors, mais aussi maintenant4, puisqu'il est avéré qu'ils [15] changent par leurs affections. Et, d'après ce qu'il a dit, elles sont capables de s'adjoindre et, à rebours, de se séparer, surtout quand la discorde et l'amour se combattent encore ; c'est justement la raison pour laquelle il y eut alors engendrement à partir de l'unité – car, assurément, pour peu qu'existassent le feu et la terre et l'eau, le Tout n'était pas un.
Mais on ne voit pas bien non plus s'il [20] lui faut poser comme principe l'unité ou le multiple, c'est-à-dire le feu, la terre et les éléments qui leur font face : en ce qu'on pose l'unité comme une matière, à partir de quoi, par un changement opéré au moyen du mouvement, naissent terre et feu, l'unité est élémentaire ; mais en ce que celle-ci naît d'une association due à leur rassemblement et qu'ils naissent quant à eux de sa dissolution, ils sont plus élémentaires et [25] antérieurs par nature.
Chapitre 2
Excellence de Démocrite et Leucippe, plan du traité
C'est donc de la façon la plus générale qu'il nous faut examiner génération et corruption absolues – existent-elles, n'existent-elles pas, et comment ? –, ainsi que les autres mouvements, comme ceux d'augmentation et d'altération. Pour ce qui concerne Platon, son examen ne porta que sur la façon dont la génération et [30] la corruption se produisent dans les choses ; encore n'a-t-il pas examiné la génération tout entière, mais seulement celle des éléments : sur la manière dont naissent les chairs, les os et les corps semblables, pas un mot ; rien non plus, ni sur l'altération ni sur l'augmentation, se rapportant à la façon dont elles se produisent dans les choses. Mais, d'une manière générale, personne n'a consacré à ce sujet autre chose qu'une étude superficielle, [35] hormis Démocrite qui, lui, paraît bien avoir médité sur la totalité des problèmes, [315b] et dont les solutions se distinguaient dès l'époque. Car nul, comme nous le disons, ne s'est risqué à la moindre définition de l'augmentation, si ce n'est par ce qu'en pourrait dire le premier venu, que les choses croissent par le semblable à la faveur d'une agrégation : sur la manière selon laquelle ce processus s'accomplit, on ne trouve plus rien ; rien non plus sur la mixtion, ni pour ainsi dire sur aucun des autres thèmes qui nous importent ; par exemple, [5] concernant l'agir et l'être-affecté, selon quel mode telle chose agit et telle autre subit les actions naturelles. Mais Démocrite et Leucippe, après avoir conçu les figures, produisent à partir d'elles altération et génération – au moyen de la dissociation et de l'association, la génération et la corruption, au moyen de l'ordre et de la position, l'altération. Or, la vérité étant selon eux [10] dans le paraître et les apparences contraires et infinies, ils ont conçu infini le nombre de leurs figures ; ainsi, par les changements du composé, la même chose semble contraire à deux personnes différentes et, par l'insertion d'un petit élément, elle est bouleversée, de même qu'elle paraît radicalement différente si un seul de ses éléments est bouleversé – car des mêmes lettres naissent « tragédie » [15] et « trugédie1 ».
Génération et association
Mais, puisque presque tout le monde est ainsi d'avis que la génération et l'altération sont deux choses différentes, que les processus de génération et de corruption reviennent à l'association et à la dissociation, tandis que celui d'altération passe par un changement des affections, c'est sur ces objets qu'il nous faut concentrer notre analyse. Ils recouvrent en effet des apories à la fois nombreuses et fondées en [20] raison : si d'une part la génération est association, de nombreuses impossibilités découlent aussitôt ; mais, à l'inverse, il y a d'autres arguments contraignants, et bien peu faciles à résoudre, qui établissent l'impossibilité qu'il en aille autrement : si la génération n'est pas une association, ou bien la génération n'existe absolument pas, ou bien elle revient à l'altération ; ou alors, ce point aussi, tout difficile que cela puisse être, il faut tenter de le résoudre.
Critique de l'atomisme
Au fondement [25] de toutes ces difficultés, il y a la question de savoir si les êtres sont engendrés, s'altèrent, augmentent et subissent les processus contraires du fait de l'existence de grandeurs premières indivisibles, ou s'il n'existe aucune grandeur indivisible. La différence est en effet majeure. Et de plus, si grandeurs il y a, celles-ci sont-elles, comme le pensent Démocrite et Leucippe, des corps, [30] ou bien, comme dans le Timée, des surfaces ? Cette dernière théorie – qui pousse la division jusqu'aux surfaces –, comme nous l'avons dit en d'autres lieux2, est absurde dans les termes. Ainsi, il est davantage fondé en raison que les indivisibles soient des corps, mais cela également donne lieu à de nombreuses absurdités. À l'aide de ces corps, cependant, il leur est possible de rendre compte de l'altération et de la génération, en soumettant le même objet à un bouleversement [35] par « tournure » et par « arrangement » et grâce aux [316a] différences des figures (et c'est bien ce que fait Démocrite, qui dit pour cette raison que la couleur n'existe pas : c'est selon lui « par tournure » qu'il y a coloration). Mais ceux qui poussent la division jusqu'aux surfaces ne peuvent plus alors rien faire. Car rien ne sort de la composition des surfaces, si ce n'est des solides ; de fait, ils n'entreprennent pas non plus d'engendrer la moindre affection à partir d'elles.
[5] La raison de cette relative incapacité à embrasser les faits reconnus d'un seul regard, c'est l'absence de pratique ; c'est la raison pour laquelle tous ceux qui sont davantage chez eux dans les questions physiques parviennent mieux à poser des principes pouvant relier entre eux un grand nombre de faits ; quant aux autres, demeurant, au terme de leurs discours pléthoriques, insoucieux de l'observation des réalités concrètes – et n'ayant jeté les yeux que sur une minorité d'entre elles –, ils ont trop beau jeu dans leurs déclarations. [10] On constate ici encore tout ce qui sépare l'examen physique de l'examen logique. Quant à l'existence de grandeurs atomiques, les uns disent que le Triangle en Soi sera multitude, tandis que Démocrite paraît s'en remettre à des arguments appropriés, physiques en l'occurrence. Mais ce que nous disons s'éclaircira quand nous avancerons.
L'argument atomiste
Il y a de fait une aporie [15] à poser un corps ou une grandeur partout divisible et à poser la possibilité effective de cette division. Car qu'est-ce qui pourra bien échapper à la division3 ? Si, en effet, le corps est partout divisible et que cette possibilité soit effective, il se trouverait simultanément aussi partout divisé, même si la division n'a pas eu lieu simultanément (et même si cela avait été le cas, il n'y aurait rien d'impossible). Qu'il s'agisse par conséquent [20] aussi bien d'un procédé par moitiés que de tout autre type, si le corps est par nature partout divisible, nulle impossibilité à ce qu'il soit divisé, puisque même s'il y avait des choses divisées dix mille fois dix mille fois, il n'y aurait rien d'impossible – et peu importe que personne n'ait sans doute la capacité d'effectuer une telle division.
Puis donc que le corps a partout cette propriété, qu'il soit divisé. Que restera-t-il donc ? Une grandeur, c'est en effet impossible : ce serait [25] en effet quelque chose de non divisé, or le corps, avons-nous dit, est partout divisible. Pourtant, s'il ne subsiste ni corps ni grandeur mais seulement la division, le corps sera ou bien fait à partir de points, et les choses qui en seront composées seront sans grandeur, ou bien il ne sera rien du tout, de sorte qu'il pourrait bien n'être engendré de rien ni n'être composé de rien – et le tout quant à lui ne sera rien d'autre qu'une apparence. Et pareillement, même s'il est [30] composé de points, ce ne sera pas une quantité. Quand en effet ils se touchaient, que la grandeur était une et qu'ils étaient ensemble, ils ne rendaient en rien le tout plus grand. Qu'il y ait donc division en deux, voire en plusieurs parties, le tout n'est pas plus grand que le précédent ; aussi, qu'on mette tous les points ensemble, ils ne donneront aucune grandeur. Toutefois, même si, au moment de la division, quelque chose comme une sciure [316b] est engendré à partir du corps – et qu'ainsi une sorte de corps se détache de la grandeur –, l'argument reste identique : cette sorte de corps est en effet divisible en quelque manière. Et si ce n'est pas un corps qui s'est détaché, mais quelque forme séparée ou quelque affection, et que la grandeur revienne à des points ou à des contacts affectés de telle façon précise, il est absurde que [5] de non-grandeurs provienne une grandeur.
En outre, ces points seront quelque part, et ils seront immobiles ou en mouvement. Et un contact unique a toujours lieu entre deux choses, ce qui montre bien qu'il y a quelque chose à côté du contact, de la division et du point. Si l'on pose un corps quelconque, ou plutôt d'une grandeur quelconque, comme étant partout divisible, voilà donc ce qui se produit.
En outre, si, après avoir divisé [10] du bois ou n'importe quoi d'autre, je le recompose, il redevient égal et un ; donc, il en va bien évidemment ainsi même si je coupe le bois en n'importe lequel de ses points. Il est donc partout divisé potentiellement. Qu'y a-t-il donc à côté de la division ? Même si c'est quelque affection, comment la division a-t-elle fait pour aboutir à ces choses-là, et comment peut-il bien y avoir génération à partir de là ? Comment ces affections deviennent-elles des réalités séparées ?
De sorte que s'il est impossible [15] que les grandeurs soient composées de contacts ou de points, il est obligatoire qu'il y ait des corps et des grandeurs indivisibles.
Esquisse d'une solution : l'argument atomiste rénové
Ceux qui toutefois affirment cette thèse n'en doivent pas moins faire face à des impossibilités ; on les a envisagées ailleurs4, mais il faut essayer maintenant de les résoudre, en reprenant l'aporie à son fondement. Que tout corps perceptible [20] soit divisible en chacun de ses points et indivisible n'a rien d'absurde : la première affirmation se vérifiera selon la puissance, la seconde selon l'acte. Mais qu'il soit, en puissance, divisible partout simultanément, voilà qui au premier abord paraît impossible. Si de fait c'était possible, alors cela pourrait aussi se réaliser (non pas en sorte qu'on ait les deux à la fois en acte, indivisible et divisé, mais [25] qu'il y ait eu division en chaque point) : rien dès lors ne subsistera, le corps se dissoudra dans l'incorporel et, en sens inverse, il pourra même être composé de points, voire de rien. Et cela, comment serait-ce possible ? Pourtant, il est bel et bien manifeste que le corps se divise en grandeurs séparables et toujours plus petites, distinctes et séparées. Car non [30] seulement, quand on divise par parties, le processus de désintégration ne saurait être infini, mais il est en outre exclu que le corps soit divisé simultanément en chacun de ses points (c'est en effet impossible) : on s'arrête quelque part. Des grandeurs insécables et invisibles existent donc nécessairement ; et cela d'autant plus que la génération et la corruption passent par la dissociation et l'association.
Solution : l'acte et la puissance et le sens du « partout »
Tel est donc le raisonnement qui semble contraindre [317a] à affirmer l'existence de grandeurs insécables. Disons maintenant qu'il dissimule un paralogisme et où il le dissimule : puisqu'un point n'est pas contigu à un point, la propriété d'être partout divisible appartient en un sens aux grandeurs, mais en un sens ne leur appartient pas. On croit, cela une fois [5] posé, qu'il y a un point à la fois n'importe où et partout, de sorte qu'il faut absolument que la grandeur soit divisée jusqu'au rien – il y a en effet un point partout, de sorte qu'elle se compose de contacts ou de points.
Or que n'importe où, il y a un seul point et que tous les points sont comme chacun d'entre eux, cela, en un certain sens, se vérifie partout. En revanche, ils ne sont pas plus d'un (car les points ne sont pas consécutifs), de sorte qu'on ne peut affirmer qu'ils sont partout[10] (ce qui, en effet, signifierait que si un corps est divisible en son milieu, il se trouverait aussi divisible en un point contigu à son milieu) ; car un point n'est pas contigu à un autre point, ni une incision à une autre incision. Or cette contiguïté est le principe de la division et de la composition. Par conséquent, dissociation et association existent, mais non pas l'une vers des insécables et l'autre à partir d'insécables (les impossibilités sont en effet nombreuses), ni en sorte que [15] la division ait lieu partout (cela ne serait possible que si un point était contigu à un point) : la division conduit à des parties petites et toujours plus petites et l'association procède de parties plus petites.
L'association facilite la génération
Cependant, la génération absolue et complète ne se définit pas par l'association et la dissociation – contrairement à ce que certains prétendent – pas davantage que « le changement dans le continu est l'altération ». C'est de fait ici que [20] toutes les théories chancellent : la génération et la corruption absolues ne se ramènent pas à l'association et à la dissociation, mais ont lieu quand il y a un changement total de telle chose en telle autre. Mais eux pensent que tout changement de ce type n'est qu'une altération. Il y a cependant une différence : dans le sujet, il y a d'un côté la définition, et de l'autre la matière. [25] Quand donc le changement a lieu à ces niveaux, on aura une génération ou une corruption ; mais quand il a lieu selon les affections et selon l'accident, on aura alors une altération.
Toutefois, en se dissociant et en s'associant, les choses deviennent plus facilement corruptibles – plus les gouttes de pluie sont divisées, plus vite elles se transforment en air ; pour peu qu'elles soient associées les unes aux autres, le processus se fait plus lent. Cela s'éclaircira [30] par la suite. Contentons-nous pour l'instant d'avoir déterminé que la génération ne saurait être l'association, comme certains l'affirment.
Chapitre 3
La génération absolue et la génération relative : aperçu des difficultés
Cela une fois examiné, il faut en premier lieu étudier s'il y a quelque chose d'engendré ou de corrompu de façon absolue, ou si au sens propre il n'y a rien de tel, tout provenant toujours de quelque chose pour devenir quelque chose (par exemple, du malade provient le bien-portant [35] et du bien-portant provient le malade, le petit du grand et [317b] le grand du petit, etc.).
Si de fait il doit y avoir génération, entendue absolument, quelque chose pourrait bien être absolument engendré d'un non-être, en sorte qu'il serait vrai de dire que le non-être est attribut de certaines choses. Car la génération relative provient d'un non-être relatif, d'un non-blanc, par exemple, ou [5] d'un non-beau, tandis que la génération absolue provient d'un non-être absolu. Or « absolu » signifie soit ce qui est premier dans toute prédication de l'être, soit ce qui est général et qui englobe toutes choses. Dans le premier cas, on aura génération d'une substance à partir d'une non-substance ; mais ce à quoi l'on n'attribue ni substance ni individualité propre, il est clair qu'on ne peut lui attribuer non plus aucune des autres catégories,[10] que ce soit la qualité, la quantité ou le lieu (car, sinon, les affections seraient séparées des substances). Mais s'il s'agit du non-être au sens radical, ce sera la négation universelle de toutes choses, au point que ce qui est engendré sera nécessairement engendré à partir de rien.
Nous avons déjà consacré d'assez longues analyses à ces difficiles questions (pour résumer, [15] on dira maintenant encore que, d'une certaine manière, il y a génération à partir d'un non-être absolu et que d'une autre manière, ce qui est engendré l'est toujours à partir de l'être : car l'être en puissance et non-être en entéléchie, il faut bel et bien qu'il préexiste, puisqu'on le dit être et ne pas être). Mais c'est vers ce qui, malgré toutes ces analyses, comporte une remarquable aporie qu'il faut se retourner à nouveau : comment la génération absolue est-elle possible, que l'on admette [20] qu'elle ait lieu à partir de ce qui est en puissance substance1 ou de quelque autre façon ? Car l'aporie suivante suscite l'embarras : la génération est-elle génération de substance et d'individualité propre, et non de détermination qualitative ou quantitative ou de localisation (idem pour la corruption) ? En effet, si quelque chose est engendré, il est clair qu'il y aura quelque substance existant en puissance, mais non pas en entéléchie [à partir de laquelle la génération aura lieu, et] vers laquelle [25] ce qui se corrompt sera contraint de changer. Est-ce donc qu'un des attributs lui appartiendra en entéléchie ? Par exemple, ce qui est en puissance seulement un individu et un être, mais qui, absolument, n'est ni un individu ni un être, aura-t-il une quantité, une qualité ou une localisation ? Car s'il n'est rien du tout et que tout soit seulement en puissance, on en arrive alors à ce qu'un tel non-être existe séparé et en outre – ce qui [30] n'a cessé de terroriser les premiers à faire de la philosophie – à ce que le processus de génération ne parte de rien de préexistant ; mais si on ne peut attribuer le fait d'être un individu propre ou une substance, mais qu'on peut attribuer quelque autre des catégories mentionnées, les affections existeront, comme nous l'avons dit, séparées des substances. Il faut donc, dans la mesure du possible, traiter ces questions, ainsi que la raison pour laquelle [35] la génération est éternelle, aussi bien la génération absolue que la génération partielle2.
Indifférence de la cause matérielle à l'orientation du processus de génération
[318a] Dès lors qu'il y a une cause unique que nous affirmons être l'origine du mouvement, et d'autre part une cause unique qui est la matière, c'est de ce dernier type de cause qu'il nous faut parler. Car, pour ce qui touche à la première, on a déjà évoqué, dans ce qu'on a dit sur le mouvement, la distinction entre l'être immobile durant la totalité du temps et l'être [5] toujours mû3. Du premier de ces deux principes, il appartient à une philosophie antérieure4 de traiter ; quant à ce qui, en raison de son mouvement continu, meut le reste des êtres5, il faudra plus loin déterminer la nature d'une telle cause, parmi celles qu'on qualifie d'individuelles. Mais, pour l'instant, bornons-nous à dire la cause placée pour ainsi dire dans la forme de la matière, en raison de laquelle [10] une corruption et une génération éternelles ne font jamais défaut à la nature (et sans doute d'ailleurs s'éclairera du même coup la présente aporie, touchant ce qu'il faut dire sur la corruption et la génération absolues).
L'interrogation suivante renferme aussi une difficulté non négligeable : quelle peut bien être la cause de l'enchaînement continu de la génération, si l'on admet que ce qui est corrompu s'en va en non-être [15] et que le non-être n'est rien (car ce n'est ni une chose, ni une qualité, ni une quantité, ni un lieu que le non-être) ? Si sans cesse quelque chose des êtres s'en va, pour quelle raison alors le Tout n'est-il pas détruit et anéanti depuis longtemps, puisque ce dont provient chaque être engendré est initialement limité ? Car ce n'est pas en raison d'une infinité de ce à partir de quoi il y a génération que cette dernière est [20] indéfectible : ce serait impossible, rien n'étant infini en acte, mais seulement en puissance eu égard à la division ; de sorte que la seule génération indéfectible devrait passer par une diminution sempiternelle de ce qui est engendré ; mais cela, on ne le constate pas. Dès lors, si le changement doit être sans terme, n'est-ce pas plutôt du fait que la « corruption » de ceci est la « génération » d'autre chose, [25] et que la « génération » de ceci est la « corruption » d'autre chose ? Sur l'existence aussi bien de la génération que de la corruption des individus, contentons-nous de cette cause applicable à tous.
La polarisation du sensible : trois indices
Mais réexaminons pourquoi certaines choses sont dites engendrées et corrompues absolument, et d'autres non, si vraiment la génération [30] de ceci se confond avec la corruption de cela, et la corruption de ceci avec la génération de cela. Il est en effet besoin d'une explication. Nous disons : « Voilà que ça se corrompt », absolument, et non pas seulement : ceci se corrompt. Nous disons aussi : « Voici une génération », absolument, « voilà une corruption ». D'autre part, si ceci devient quelque chose, il ne devient pas absolument : nous disons en effet que celui qui apprend [35] « devient savant », non pas, absolument, qu'il « devient ».
Premier indice
Nous faisons souvent la différence [318b] entre ce qui signifie une individualité propre et ce qui ne la signifie pas – or c'est ce qui fait qu'on aboutit au présent problème. Car ce vers quoi change ce qui change n'est pas toujours du même type : ainsi, la voie menant au feu serait une génération absolue et une corruption de quelque chose – de la terre, par exemple – tandis que la [5] génération de la terre serait une génération relative [mais non pas une génération absolue] mais une corruption absolue, par exemple du feu – pour reprendre le couple de Parménide lorsqu'il affirme que l'être et le non-être sont le feu et la terre. Et il n'y a évidemment aucune différence à supposer ces deux-là ou d'autres du même type : nous étudions la manière, non le substrat. Aussi la voie menant au [10] non-être absolu est-elle une corruption absolue et celle menant à l'être absolu est-elle une génération absolue. Du couple sur lequel se fonde la distinction, que ce soit le feu et la terre ou d'autres choses, on tiendra donc un terme pour l'être et l'autre pour le non-être. D'une certaine manière, donc, c'est ainsi que le fait d'être absolument engendré ou corrompu différera de celui de ne pas l'être absolument.
Deuxième indice
D'une autre manière, ce sera par la détermination de la matière : celle dont les [15] différences signifient davantage une individualité propre est davantage substance et celle dont les différences signifient davantage une privation est plus non-être – ainsi, s'il est vrai que le chaud est une certaine prédication à titre de forme, tandis que le froid n'est qu'une privation, la terre et le feu se distinguent précisément par ces différences.
Troisième indice
Mais l'opinion courante est plutôt d'avis que la différence tient à la possibilité et à l'impossibilité d'être objet de perception : quand [20] en effet il y a changement vers une matière perceptible, les gens disent qu'il y a un processus de génération, mais quand c'est vers une matière inapparente, de corruption. Ils jugent en effet de l'être et du non-être à l'aune de ce qu'ils perçoivent et ne perçoivent pas (le connaissable est être et l'inconnaissable non-être, dès lors que la perception a force de connaissance). Il en irait ainsi des choses comme d'eux-mêmes, [25] qui pensent vivre et exister du fait qu'ils perçoivent ou peuvent percevoir ; en un sens, ils sont sur les traces de la vérité, mais ce qu'ils disent n'est pas en tant que tel vrai. Car, justement, la vérité du processus de génération-corruption absolue diffère de ce qui nous en apparaît : le souffle en effet et l'air sont moins selon la perception (c'est pourquoi, [30] de ce qui se corrompt, les gens disent, parce que le changement se produit vers ces matières, que « ça se corrompt », absolument, tandis qu'ils tiennent pour une génération le changement qui a lieu vers le tangible ou la terre), mais selon la vérité, ils sont plus individualité propre et forme que la terre.
Le cadastre catégorial
Ainsi donc, du fait qu'on a d'un côté la génération absolue qui est corruption de quelque chose, et d'un autre côté la corruption absolue qui est génération de quelque chose, on a [35] dit la cause ; c'est en effet parce que la matière diffère, ou par le fait d'être ou de ne pas être substance, [319a] ou par le fait d'être plus ou moins substance, ou par le fait que la matière à partir de laquelle ou vers laquelle a lieu le changement est plus ou moins perceptible. Mais la cause d'après laquelle nous disons, absolument, que certaines choses « deviennent » tandis que les autres deviennent seulement « quelque chose », indépendamment de la génération réciproque selon [5] la manière que nous venons d'évoquer – nous nous sommes en effet bornés à définir pourquoi, alors que toute génération est corruption d'autre chose, et toute corruption génération d'autre chose, nous n'attachions pas indifféremment le processus de génération et celui de corruption aux choses qui changent ; la seconde expression ne soulevait cependant pas ce problème-là, mais la question de savoir pourquoi ce qui apprend n'est pas [10] dit, absolument, « devenir », mais « devenir savant », tandis que ce qui éclot est dit « devenir » – cela, donc, se définit par les catégories. Certaines choses signifient en effet une individualité propre, d'autres une qualité, d'autres une quantité ; toutes celles donc qui ne signifient pas une substance, ne sont pas dites absolument « devenir », mais « devenir quelque chose ».
Il reste cependant que, semblablement dans tous les cas, la génération [15] est dite selon l'un des termes de la liste d'opposés : par exemple, dans la substance, si c'est le feu et non si c'est la terre ; dans la qualité, si c'est le savant et non si c'est le non-savant.
Conclusion de l'étude de la génération
On a donc rendu compte, à la fois de la façon la plus globale et dans les substances elles-mêmes, du fait que certaines choses, absolument, deviennent, et certaines autres non ; on a aussi expliqué la raison pour laquelle le substrat est cause, comme matière, de la continuité de la génération – [20] il est en effet capable de changement vers les contraires, et la génération de l'un est toujours, pour les substances, la corruption de l'autre, comme la corruption de l'un la génération de l'autre.
Deux corollaires sur la cause matérielle de la génération
Quoi qu'il en soit, il ne faut pas non plus voir une aporie dans le fait qu'il y a génération alors que des choses périssent sans cesse : de même en effet que les gens parlent de corruption absolue quand on parvient à l'imperceptible – au « non-être » –, de même ils disent aussi que le processus de génération [25] provient du « non-être » quand il provient de l'imperceptible, que le substrat soit quelque chose ou qu'il ne soit rien. Par conséquent, la génération part du « non-être » tout autant que la corruption va au « non-être » ; il n'est dès lors pas étonnant que le processus ne s'arrête pas : la génération est en effet corruption du « non-être » et la corruption génération du « non-être ».
Mais ce « non-être » absolu, [30] on pourrait se demander s'il est ou non l'un des contraires (la terre et le lourd étant par exemple le non-être, le feu et le léger l'être) ; à moins que la terre aussi soit être et que le non-être soit la matière, celle de la terre tout autant que celle du feu ? Mais ne dira-t-on pas que la matière de chacun des deux est différente ? Cependant, dans ce cas, ne serait-il pas impossible qu'ils proviennent [319b] les uns des autres et des contraires ? Car à ceux-là appartiennent les contraires, à savoir au feu, à la terre, à l'eau et à l'air. Ou bien la matière est-elle en un sens la même, en un autre sens différente ? Car ce qui lui permet, du fait qu'elle est cela à tout moment, d'être substrat, cela est identique ; son être, toutefois, n'est pas identique. Mais cessons ici la [5] discussion de ces points.
Chapitre 4
Distinction de la génération et de l'altération
Disons maintenant en quoi diffèrent génération et altération, puisque nous affirmons que ces transformations ne reviennent pas l'une à l'autre. Étant donné que le substrat est quelque chose et que l'affection dite par nature du substrat est quelque chose d'autre, et qu'il y a un changement [10] de l'un comme de l'autre, il y a altération, quand, alors que le substrat subsiste et reste perceptible, il change dans ses affections, que celles-ci soient des contraires ou des intermédiaires (par exemple, le corps guérit et tombe à nouveau malade tout en subsistant dans son identité, l'airain est parfois incurvé et parfois anguleux tout en demeurant le même) ; mais, quand il y a un changement dans la totalité, [15] sans que rien de perceptible, comme substrat, ne subsiste identique à soi (lorsque par exemple de la semence dans son ensemble naît le sang, ou l'eau de l'air, ou l'air de l'eau dans son ensemble), c'est alors nécessairement la génération qui se produit, et la corruption d'autre chose, surtout si le changement a lieu de l'imperceptible vers le perceptible, que ce soit au toucher ou à tous les sens. C'est le cas lorsque [20] l'eau est engendrée, ou bien qu'elle se corrompt en air. Le degré d'imperceptibilité de l'air est en effet assez important.
Un critère formel de distinction
Mais dans ces processus, si une affection appartenant à une contrariété subsiste identique à soi dans ce qui a été engendré et corrompu (par exemple, dans le passage de l'air à l'eau, s'ils sont translucides l'un et l'autre ou froids l'un et l'autre), la seconde affection, vers laquelle il y a changement, ne doit pas être une affection de la première : on aurait là une altération, [25] à la façon dont homme-cultivé a pu se corrompre et homme-inculte être engendré, tandis que l'homme subsiste en tant que tel : si la culture et l'inculture n'étaient pas des affections par soi de l'homme, on aurait génération d'untel et corruption d'untel. C'est pourquoi ce sont des affections de l'homme, bien qu'il y ait génération de l'homme-cultivé et corruption de l'homme-inculte : au niveau réel, [30] il s'agit là d'une affection du sujet subsistant, et c'est la raison pour laquelle on est en présence d'une altération.
Matière et contrariété
Ainsi, quand le changement de la contrariété a lieu selon la quantité, on a augmentation et diminution ; selon le lieu, déplacement ; mais celui qui se produit selon l'affection et la qualité est altération et, quand rien [320a] ne subsiste dont l'autre terme soit une affection ou, généralement, un concomitant, c'est la génération et, d'autre part, la corruption. La matière est le substrat capable d'accueillir éminemment et proprement la génération et la corruption et, d'une certaine manière également, le substrat des autres changements – tous les substrats sont en effet capables [5] d'accueillir certaines contrariétés. Sur la génération, son existence ou son inexistence, et sur l'altération, tenons-nous-en à ces distinctions.
Chapitre 5
L'augmentation. Distinctions formelles
Il nous reste à traiter de l'augmentation, à la distinguer de la génération et de l'altération et à comprendre comment augmente tout ce qui [10] augmente et diminue chaque chose qui diminue. Aussi faut-il d'abord examiner si ce qui les distingue l'une de l'autre tient au type de sujet (le changement d'une individualité concrète à une individualité concrète – c'est-à-dire d'une substance en puissance à une substance en entéléchie – serait ainsi une génération, et celui qui se rapporte à la grandeur une augmentation, celui qui se rapporte à l'affection une [15] altération, ces deux dernières consistant dans le changement allant de certaines choses en puissance à l'entéléchie des choses qu'on a dites) ou bien si la différence tient également au mode de changement. Car, à l'évidence, il n'est pas nécessaire que ce qui s'altère change selon le lieu, ni ce qui est engendré, tandis que ce qui augmente et diminue, si, quoique d'une autre manière que l'objet transporté. Ce [20] qu'on transporte, en effet, change de lieu dans sa totalité, tandis que ce qui augmente change comme un objet qu'on serait en train de distendre : alors même que ce dernier demeure, ses parties changent selon le lieu, mais non pas comme celles de la sphère – car celles-ci changent à l'intérieur d'un lieu de dimension égale, le tout demeurant au même endroit, tandis que les parties de ce qui augmente occupent un lieu toujours plus grand, et les parties de ce qui diminue un lieu toujours plus petit. [25] Il est donc manifeste que le changement de ce qui est engendré, de ce qui s'altère et de ce qui augmente se spécifie non seulement selon le type de sujet concerné, mais aussi selon les modalités d'après lesquelles ce changement a lieu.
L'augmentation part d'une grandeur préexistante
Mais le sujet des changements d'augmentation et de diminution (transformations qui semblent bien concerner la grandeur), qu'en faut-il supposer ? Que c'est [30] à partir d'une grandeur et d'un corps en puissance, d'un incorporel et d'une non-grandeur en entéléchie, que sont engendrés grandeur et corps ? Et cela pouvant être compris de deux façons, comment l'augmentation a-t-elle lieu ? (a) D'une matière en soi et en tant que telle séparée, ou (b) existante dans un autre corps ? Ou les deux solutions sont-elles l'une et l'autre impossibles ? [320b] Car si la matière est (a) séparée, soit (i) elle n'occupera aucun lieu, sinon comme un point, soit (ii) elle sera du vide et un corps non perceptible. De ces deux choses, l'une est impossible et l'autre doit nécessairement être dans quelque chose (ce qui est engendré à partir d'elle sera en effet toujours quelque part, de sorte qu'elle aussi sera quelque part, ou par soi ou par [5] accident). Pourtant, si la matière existe dans quelque chose tout en étant séparée au point de n'être rien de ce quelque chose ni en soi ni par accident, alors beaucoup d'impossibilités découleront : l'air engendré à partir de l'eau, par exemple, ne viendra pas d'une transformation de l'eau, mais de ce que sa matière était contenue dans l'eau comme dans un récipient. [10] Rien n'empêcherait alors qu'il y ait un nombre infini de matières, au point même qu'un nombre infini en soit engendré en entéléchie. De plus, il est évident que ce n'est pas même de cette façon que l'air est engendré à partir de l'eau, comme s'il se détachait d'une chose subsistante. Il est dès lors préférable de poser, pour tous les corps, (b) la matière non séparée, dans l'idée qu'elle est identique et une numériquement, mais non pas une dans sa définition. Reste qu'il [15] ne faut pas non plus poser les points ni les lignes comme matière du corps, pour les mêmes raisons : la matière est ce dont ceux-ci sont les extrémités, et elle ne saurait jamais exister sans affection ni forme.
Ainsi donc, comme nous l'avons défini ailleurs, une chose ne tire sa génération absolue que d'autre chose ; et elle est engendrée sous l'action de quelque chose existant toujours en entéléchie, de même espèce ou [20] de même genre (comme le feu du feu ou un homme d'un homme), ou sous l'action d'une entéléchie (le dur ne naît pas du dur). Et puisque la matière de la substance corporelle et a fortiori de tel ou tel corps concret (car il n'est rien qui soit un corps en général), ainsi que de la grandeur et de l'affection, est une et la même, elle est séparable dans sa définition, mais non selon le lieu, à moins de considérer aussi les [25] affections comme séparables.
Il ressort clairement de l'examen de ces apories que l'augmentation n'est pas une transformation à partir de ce qui, grandeur en puissance, n'aurait en entéléchie aucune grandeur : sinon, le vide serait séparé, et l'on a déjà montré ailleurs que c'était impossible1. En outre, une telle transformation ne serait assurément pas propre à l'augmentation mais, [30] fondamentalement, à la génération. L'augmentation est en effet un accroissement de la grandeur existante, la diminution son amoindrissement. C'est justement pourquoi ce qui augmente doit nécessairement avoir quelque grandeur, si bien que l'augmentation ne doit pas se produire d'une matière sans grandeur à l'entéléchie d'une grandeur, car il s'agirait là davantage de la génération d'un corps que de son augmentation.
Les réquisits de l'augmentation
Aussi, reprenons la recherche comme si nous ne faisions que l'aborder : [321a] à quelle sorte de processus renvoient augmentation et diminution, sur les causes desquelles porte notre recherche ? On constate que de ce qui augmente, n'importe quelle partie a augmenté et que, semblablement, dans le processus de diminution, toute partie est devenue plus petite ; on constate également que le processus d'augmentation résulte d'une addition, et celui de diminution d'une perte. [5] Or il est nécessaire que l'augmentation ait lieu sous l'effet d'un incorporel ou d'un corps. Si donc c'est par un incorporel, il y aura un vide séparé – mais il est impossible que la matière d'une grandeur soit séparée, comme on vient de le dire ; si toutefois c'est par un corps, il y aura deux êtres dans le même lieu, ce qui augmente et le facteur d'augmentation, et cela aussi est impossible. Et pourtant, [10] il n'est pas possible de dire que l'augmentation ou la diminution se produisent quand par exemple l'air provient de l'eau, même si le volume est alors effectivement devenu plus grand : il ne s'agit pas là d'une augmentation, mais d'une génération de ce vers quoi avait lieu le changement et d'une corruption de son contraire, sans que ni l'un ni l'autre n'« augmente » ; rien donc n'augmentera, ou alors quelque chose qui appartiendrait en commun à tous les deux – ce qui a subi une corruption [15] et qui est en train de s'engendrer –, un corps supposons : alors que l'eau n'a pas été augmentée, ni l'air, mais que celle-là a été détruite et celui-ci engendré, le corps (dans notre supposition) a été augmenté. Pourtant, cela même est impossible. Il faut en effet sauver dans la définition les propriétés de ce qui augmente et de ce qui diminue. Celles-ci sont au nombre de trois : (1) toute partie de [20] la grandeur qui augmente augmente – comme dans le cas où la chair provient de la chair –, (2) quelque chose d'autre vient s'ajouter et troisièmement, (3) ce qui augmente est préservé et subsiste. Quand, de fait, une chose est engendrée ou se corrompt absolument, rien ne subsiste, tandis que dans les processus d'altération et d'augmentation ou de diminution, ce qui augmente ou s'altère subsiste identique à soi, [25] à ceci près que c'est ici l'affection, là la grandeur qui ne demeurent pas identiques. Et si justement il fallait tenir ce qu'on a mentionné pour une augmentation, alors il serait possible que, sans que rien ne vienne s'ajouter ni ne subsiste, il y ait augmentation (et sans que rien ne s'en aille, diminution) et ne subsiste pas ce qui augmente. Mais il faut sauver cet ensemble de conditions : telle est, selon notre assomption, la définition de l'augmentation.
Le facteur de l'augmentation
Mais on pourrait également être embarrassé [30] pour définir la nature de ce qui augmente : est-ce ce à quoi quelque chose vient s'ajouter (l'augmentation du mollet implique que celui-ci devient plus grand, mais ce par quoi on l'augmente, la nourriture, non) ? Pourquoi donc n'y a-t-il pas eu augmentation des deux ? Ce qui augmente et le facteur d'augmentation deviendraient tous les deux plus grands, comme quand on mélange de l'eau à du vin : on a, indifféremment, plus de l'un et plus de l'autre. La cause serait-elle que la substance de l'un demeure mais celle de l'autre, [35] la nourriture, non ? De fait, dans ce cas aussi, c'est du nom de l'élément qui prévaut qu'on qualifiera le mélange, [321b] quand on dit par exemple que c'est du vin. Car le mélange des composants produit l'effet du vin, non de l'eau. Il en va de même dans le cas de l'altération : si la chair demeure, étant également l'essence, mais qu'elle se met à posséder une affection par soi qu'elle ne possédait pas auparavant, on a eu là une altération ; [5] or ce par quoi elle s'altère tantôt ne subit aucune affection et tantôt s'altère aussi. Mais le facteur d'altération et le principe de mouvement sont dans ce qui augmente ou dans ce qui s'altère, car c'est en eux que réside le facteur de mouvement. De fait, le corps qui vient s'ajouter a bien pu, comme le corps qui l'a absorbé, se trouver agrandi, si par exemple, une fois introduit, il est devenu souffle2 ; toujours est-il [10] qu'il s'est corrompu en subissant cette affection – et le facteur de mouvement n'est pas en lui.
Retour à l'augmentation
Puisqu'on a poussé l'examen de ces apories autant qu'il était nécessaire, il faut aussi tenter de leur trouver une solution, en sauvant le fait que l'augmentation repose sur la subsistance de ce qui est augmenté et l'adjonction de quelque chose d'autre, la diminution sur le départ de quelque chose et qu'en outre tout point perceptible devienne plus grand ou plus petit ; [15] et cela, sans que le corps soit du vide, sans qu'il y ait deux grandeurs dans le même lieu, et sans que le processus d'augmentation se fasse sous l'action d'un incorporel. Or, pour saisir la cause de l'augmentation, il faut distinguer tout d'abord que les anoméomères augmentent par l'augmentation des homéomères (chacun d'eux en est composé), et ensuite que la chair, l'os et chacune [20] des parties de ce type (comme d'ailleurs tous les corps qui ont leur forme dans la matière) sont à prendre en deux sens, du fait que la matière comme la forme peuvent être désignées par « chair » ou par « os ».
L'augmentation a lieu selon la forme et non selon la matière
Or, que toute partie augmente et que ce soit par l'ajout de quelque chose, selon la forme, cela est possible, mais selon la matière, cela ne l'est pas. Il faut en effet concevoir le problème comme si quelqu'un mesurait une certaine quantité d'eau à l'aide de la même mesure : [25] ce qui se présente est à chaque fois différent ; c'est ainsi qu'augmente la matière de la chair : elle ne s'adjoint pas à toute partie que ce soit (mais l'une s'écoule subrepticement tandis que l'autre s'agrège), mais à toute partie de la figure et de la forme. C'est toutefois pour les anoméomères, comme la main, qu'on voit plus clairement que l'augmentation conserve les proportions : la [30] matière est plus clairement différente de la forme ici que dans le cas de la chair et des homéomères – raison pour laquelle on sera plus autorisé à attribuer encore la chair et l'os à un cadavre que la main et le bras. De sorte qu'en un sens toute partie de chair a augmenté et en un sens, non : selon la forme, il y a eu adjonction à toute partie, mais non selon la matière. [35] Le tout est pourtant devenu plus grand par l'ajout de quelque chose de contraire, [322a] qu'on appelle nourriture, qui a changé vers la même forme, comme si par exemple l'humide venait s'ajouter au sec et, après adjonction, changeait et devenait du sec. Car, en un sens, le semblable augmente par le semblable, mais en un sens, par le dissemblable3.
Assimilation du facteur d'augmentation
Car il y a bien une aporie à s'interroger sur la nature du [5] facteur de l'augmentation. De toute évidence, il doit être en puissance : s'il s'agit de chair, par exemple, il doit être chair en puissance. En entéléchie, il est par conséquent autre chose : c'est justement quand cette autre chose a été corrompue qu'il est devenu chair (non lui-même en lui-même, cela va de soi – on aurait en effet une génération et non une augmentation –, mais plutôt ce qui augmente sous son effet). Mais quelle est l'affection subie par le corps de la part de ce facteur d'augmentation, qui a fait qu'il a été augmenté ? Est-ce que mélangé à la façon dont on ajouterait de l'eau à du vin et [10] qu'on puisse ainsi (comme le feu qui s'est emparé du combustible) rendre vin le mélange, de même, le principe d'augmentation interne à la chair en entéléchie qui augmente a fait, par adjonction de la chair en puissance, une en entéléchie ? Dans ce cas, les deux corps sont ensemble : s'ils étaient séparés, ce serait une génération. On peut en effet faire du feu de cette manière, en [15] plaçant du bois sur un feu existant, et c'est une augmentation ; cependant, quand le bois s'enflamme de lui-même, il y a génération.
Augmentation et nutrition
Mais la quantité, prise universellement, n'est pas engendrée, pas plus qu'il n'y a d'engendrement d'un animal qui ne soit ni un homme ni aucun des animaux particuliers (l'universel correspondant ici à la quantité) ; en revanche, la chair, l'os, la main et les homéomères qui les composent sont engendrés, [20] dès lors qu'une certaine quantité de quelque chose est venue s'adjoindre : assurément, quelque chose d'une certaine quantité est venu s'adjoindre, qui n'était pas de la chair d'une certaine quantité. En ce que donc l'ensemble des deux (« une certaine quantité/de chair ») est en puissance, nous aurons là une augmentation – de fait, il faut que ce qui s'ajoute devienne à la fois « une certaine quantité » et « de chair » ; mais en ce que seule la chair est en puissance, il s'agit d'une nutrition. C'est en effet ce qui distingue dans la définition la nutrition et l'augmentation. C'est la raison pour laquelle on se nourrit aussi longtemps qu'on perdure, même si l'on diminue, tandis que l'on [25] n'augmente pas perpétuellement ; ainsi, la nutrition est la même chose que l'augmentation, mais sa forme d'être est différente. En ce que le corps qui vient s'adjoindre est en puissance « une certaine quantité/de chair », il est facteur d'augmentation pour la chair, mais en ce qu'il est, en puissance, seulement chair, c'est une nourriture. Mais la forme demeure. Cette forme sans matière est cependant, comme [30] un hautbois, une certaine puissance dans la matière ; si donc une certaine matière vient s'accoler, qui soit en puissance hautbois et qui possède aussi la quantité en puissance, il n'y aura certes pas de hautbois plus grands. Si cependant disparaît ce pouvoir actif et qu'on se trouve comme avec de l'eau encore et encore mélangée à du vin, qui rend finalement ce dernier aqueux puis qui en fait de l'eau, cela provoquera alors la diminution de la quantité.
Chapitre 6
Introduction générale : les réquisits d'une étude des éléments
[322b] Mais puisqu'il faut d'abord traiter de la matière et de ce qu'on appelle les « éléments », dire si ces derniers existent ou non et si chacun est éternel ou s'ils sont, en un sens, engendrés ; se demander, au cas où ils sont engendrés, si tous sont engendrés les uns des autres de la même façon ou si l'un d'entre eux est premier – [5] c'est une nécessité préalable de traiter de ce dont on parle à présent sans faire encore les distinctions adéquates. Car tous les partisans de l'engendrement des éléments, et ceux de la génération des corps composés d'éléments, recourent aussi bien à la dissociation et l'association qu'à l'agir et l'être-affecté. Or l'association est un mélange ; mais en quel sens nous disons que s'effectue le mélange, cela n'est pas encore distingué clairement. Bien plus : l'altération non plus n'est [10] pas possible, ni la dissociation et l'association, si rien n'agit ni n'est affecté. De fait, ceux qui tiennent pour la multiplicité des éléments les engendrent au moyen de l'agir et de l'être-affecté, et ceux qui dérivent tout d'un élément unique sont contraints de reconnaître le rôle de l'action. Diogène1 est dans le vrai, qui affirme que si tous les êtres ne provenaient pas d'un seul, l'action et [15] l'affection réciproques seraient impossibles : ce qui est chaud, par exemple, ne pourrait se refroidir puis redevenir chaud – car ce ne sont pas le chaud et le froid qui changent l'un vers l'autre, c'est évidemment leur substrat ; de sorte que les choses entre lesquelles il y a action et affection doivent nécessairement avoir une seule et même nature pour substrat. On ne saurait donc [20] prétendre véridiquement que cela concerne tous les êtres, mais il ne s'agit que de ceux entre lesquels il y a interaction. Quoi qu'il en soit, l'étude de l'action et de l'affection comme celle du mélange présupposent nécessairement aussi celle du contact. En effet, il n'est rien qui puisse agir et être affecté au sens propre à quoi le contact mutuel serait impossible et il n'est pas possible qu'avant d'entrer en contact de quelque manière, des choses [25] se soient mélangées. Nous avons donc trois sujets à distinguer : ce qu'est le contact, ce qu'est le mélange et ce qu'est l'action.
Le contact
Mais commençons ainsi : il est nécessaire à tous les êtres pour lesquels il y a mélange d'être en mesure de se toucher les uns les autres, et il en va de même lorsque, de deux choses, l'une agit et l'autre est affectée au sens propre. Traitons donc d'abord du contact. À peu près à la manière [30] dont tout autre nom se dit en plusieurs sens, dans certains cas de manière équivoque, dans d'autres à partir de ce qui est à la fois différent et antérieur, il en va de même pour le contact. Toutefois, au sens propre, le terme s'applique aux choses dotées d'une position, et la position à celles qui [323a] possèdent aussi un lieu (il n'est jusqu'aux êtres mathématiques auxquels on ne saurait semblablement accorder contact et lieu, que chacun d'eux soit une réalité séparée ou qu'ils aient un autre statut). Si donc être en contact, c'est, comme on l'a défini auparavant, avoir les extrémités « ensemble », les seules choses qui auront la possibilité d'être en contact [5] seront celles qui, étant à la fois des grandeurs discrètes et dotées de position, auront leurs extrémités « ensemble ». Or, puisque tout ce qui possède un lieu possède aussi une position et que la première différence du lieu, c'est haut-bas et les opposés de ce type, toutes les choses qui sont en contact les unes avec les autres posséderont pesanteur et légèreté, soit ces deux déterminations à la fois, soit seulement l'une des deux ; or de telles choses sont susceptibles d'être affectées [10] et d'agir. Il suit manifestement que les choses naturellement aptes à se toucher sont les grandeurs séparées ayant leurs extrémités « ensemble » et qui sont capables de se mettre en mouvement et d'être mues les unes sous l'effet des autres.
Toucher, agir et mouvoir
Puisque cependant ce qui meut ne meut pas le mû de semblable manière, mais que parfois il doit nécessairement être lui-même mû pour mouvoir, tandis que parfois, c'est en étant immobile, il est clair que [15] nous dirons la même chose aussi à propos de ce qui agit. De fait, on dit couramment que ce qui meut, d'une certaine façon, agit et que ce qui agit, meut.
Les deux choses diffèrent malgré tout, et il faut assurément faire la distinction : il n'est pas possible que tout ce qui meut agisse – si du moins nous opposons ce qui agit à ce qui est affecté, et que cette détermination a trait aux choses pour lesquelles le mouvement est une affection ; or il n'y a l'affection que pour autant que la chose est seulement altérée – dans le cas, par exemple, du blanc et [20] du chaud. Le mouvement, en revanche, a plus d'extension que l'action. Ce point-ci, donc, est manifeste, qu'il y a un sens où les choses susceptibles de mouvoir sont en contact avec les choses susceptibles d'être mues et un sens où elles ne le sont pas.
Mais la définition du contact, considéré généralement, est celle de choses dotées de position, l'une étant motrice et l'autre susceptible d'être mue et, pris du point de vue de la relation réciproque, celle d'un mû et d'un moteur susceptibles d'action [25] et d'affection. La plupart du temps, ce qui est en contact est en contact avec quelque chose qui est elle-même en contact avec lui – de fait, presque toutes les choses qui nous entourent ne meuvent qu'en étant mues et pour ce qui les concerne, il est nécessaire et il apparaît qu'elles ne touchent qu'en étant elles-mêmes touchées. Mais il y a des cas, parfois, où nous disons que le moteur se borne à toucher le mû, et non pas que ce qui est touché [30] touche ce qui le touche – mais du fait que les choses homogènes ne meuvent qu'en étant mues, il est nécessaire qu'elles ne touchent qu'en étant touchées ; en sorte que si quelque être meut en restant lui-même immobile, il touche bien alors le mû, mais le mû ne le touche en aucune manière. Nous affirmons en effet parfois que celui qui s'en prend à nous nous touche sans que nous-mêmes ne le touchions. C'est donc ainsi qu'il faut définir le contact entre choses naturelles.
Chapitre 7
L'action et l'affection. Préliminaires historiques
[323b] Passons immédiatement à l'agir et à l'être-affecté. Nous ont été transmises de nos prédécesseurs des théories contradictoires entre elles : d'un côté, la grande majorité est unanime, sur ce point-là du moins, pour affirmer que le semblable ne saurait en aucun cas être affecté par le semblable, du fait qu'aucun des deux n'est plus [5] susceptible d'agir ou d'être affecté que l'autre (car les semblables possèdent à titre semblable toutes les mêmes propriétés), mais que ce sont les choses dissemblables et différentes qui, par nature, agissent et sont affectées mutuellement – quand en effet un petit feu est corrompu par un feu plus abondant, ils disent qu'il est affecté à cause de la contrariété, [10] « beaucoup » étant contraire à « peu ». Mais Démocrite s'est écarté de tous les autres pour proposer, seul, un discours qui lui était propre : il dit que ce qui agit et ce qui est affecté sont identiques et de même nature. Il n'accorde pas, en effet, que des choses autres et différentes soient mutuellement affectées ; et si, même en étant autres, deux choses agissent en quelque manière l'une sur l'autre, ce n'est pas en ce qu'elles sont autres, mais en ce qu'elles possèdent quelque chose d'identique [15] que cela leur advient.
Synthèse des deux théories en présence
Voilà donc les théories en présence ; on a tout l'impression de positions manifestement contraires. Mais la raison de cette contradiction tient à ce que ces théories ne se trouvent chacune envisager que partiellement ce qu'il faudrait comprendre en totalité. De fait, que ce qui est semblable et, en tout point et de toutes les façons, indifférencié ne soit en rien affecté [20] par son semblable, c'est fondé en raison (pourquoi en effet l'un des deux sera-t-il davantage actif que l'autre ? et s'il est possible qu'un être soit affecté par ce qui lui est semblable, il sera aussi possible qu'il le soit par lui-même – les choses étant telles, il n'y aura rien ni d'incorruptible ni d'immobile, si du moins c'est en tant que semblable que le semblable est actif : toute chose en effet se mouvra elle-même) et, pour ce qui est totalement différent [25] et en aucune manière identique, il en va pareillement : la blancheur ne saurait en aucune façon être affectée par la ligne, ni la ligne par la blancheur, si ce n'est par accident, par exemple s'il arrive à la ligne d'être blanche ou noire. Toutes les choses qui ni ne sont des contraires ni ne dérivent de contraires ne peuvent en effet se dépouiller elles-mêmes de leur nature. Mais, puisque [30] n'importe quoi n'a pas forcément dans sa nature la capacité d'être affecté et d'agir et que seules sont dans ce cas les choses qui possèdent une contrariété ou qui sont contraires, il est nécessaire que ce qui agit et ce qui est affecté soient une chose semblable et identique par le genre, mais dissemblable et contraire par l'espèce : il est dans la nature d'un corps d'être affecté par un corps, d'une saveur par une saveur, d'une couleur par une couleur, [324a] bref, de l'homogène par l'homogène ; la raison en est que tous les contraires sont dans le même genre, et que ce sont les contraires qui agissent et sont affectés mutuellement. Il est donc nécessaire qu'en un sens, ce qui agit et ce qui est affecté soient la même chose, mais qu'en un autre, ils soient différents et [5] mutuellement dissemblables. Puisque d'autre part ce qui est affecté et ce qui agit sont identiques et semblables par le genre, mais par l'espèce dissemblables, et que les contraires vérifient cela, il est manifeste que ce sont les contraires et leurs intermédiaires qui sont susceptibles d'être affectés et d'agir mutuellement – de fait, c'est en eux que résident globalement la corruption et la génération.
On comprend dès lors aussitôt la raison pour laquelle le feu [10] chauffe, le froid refroidit et, d'une façon générale, l'agent s'assimile ce qui est affecté : ce qui agit et ce qui est affecté sont des contraires, et la génération procède en direction du contraire. De sorte qu'il est nécessaire que ce qui est affecté change vers ce qui agit, car c'est ainsi que la génération procédera en direction du contraire. Et il est conforme à la raison que les deux partis, sans dire les mêmes choses, [15] effleurent l'un comme l'autre la nature des choses. Car ce que nous disons « être affecté », c'est parfois le sujet (par exemple l'homme qui guérit, est échauffé, se refroidit et ainsi de suite), mais parfois, nous disons que le « froid » est échauffé et que le « malade » guérit. Les deux affirmations sont vraies (et il en va de même aussi [20] pour ce qui agit : parfois nous disons que l'homme chauffe quelque chose, parfois que c'est le chaud). Il y a un sens où c'est la matière qui est affectée, un autre où c'est le contraire. Ainsi les uns, après avoir considéré la première possibilité, ont pensé que ce qui agit et ce qui est affecté devaient nécessairement avoir quelque chose d'identique, et les autres, après avoir considéré la seconde, se sont rangés à l'avis contraire.
Les relations mixtes
Mais il faut tenir le même discours sur [25] l'agir et être affecté que sur le mouvoir et l'être-mû. Ce qui meut, aussi, peut être pris en deux sens : ce dans quoi réside le principe du mouvement semble mouvoir (le principe est de fait la première des causes) et, d'autre part, le terme dernier du côté du mû et de la génération. Il en va de même pour ce qui agit : [30] nous disons que ce qui guérit, c'est aussi bien le médecin que le vin. Rien n'empêche donc la première chose qui meut, au sein même du mouvement, d'être immobile (dans certains cas, c'est même nécessaire), mais la dernière, quand elle meut, est toujours en mouvement. Dans le cas de l'action, la première chose à agir ne peut être affectée, mais la dernière est elle aussi affectée. Toutes les choses en effet dont la matière est différente agissent sans être affectées, [35] à la façon de la médecine qui, en produisant la santé, ne subit aucune [324b] affection de la part de ce qui est guéri, tandis que l'aliment, en agissant, est lui aussi affecté de quelque manière : il est échauffé, ou refroidi, ou affecté d'une quelconque autre manière au moment précis où il agit. La médecine s'apparente au principe, l'aliment est le dernier terme, celui qui est au contact. Ainsi donc, tous les agents qui n'ont pas leur forme dans la matière [5] demeurent sans affection, tandis que tous ceux qui sont dans la matière sont susceptibles d'être affectés – nous affirmons en effet que la même matière revient pour ainsi dire à parts égales aux deux opposés, étant comme un genre, et que ce qui peut être chaud doit nécessairement, en présence, voire à l'approche, de ce qui peut chauffer, s'échauffer. C'est la raison pour laquelle, comme on a dit, [10] parmi les agents, les uns ne peuvent être affectés et les autres le peuvent, et qu'il en va de même pour les agents que pour le mouvement. Car là, le premier moteur est sans mouvement et, pour les choses qui agissent, le premier agent n'est pas susceptible d'affection.
Mais c'est comme principe du mouvement que ce qui agit est cause, la cause finale n'étant pas active (raison pour laquelle [15] la santé n'est pas quelque chose d'actif, si ce n'est par métaphore) ; de fait, quand ce qui agit est là, ce qui est affecté devient quelque chose tandis que lorsque ce sont les états qui sont présents, la chose n'a plus à devenir, puisqu'elle est déjà ; or les formes et les fins sont des sortes d'états – quant à la matière en tant que matière, elle n'est que passivité.
Pour le feu, en tout cas, il a sa chaleur dans la matière ; mais s'il existait quelque chaleur séparée, [20] cette dernière ne serait en rien affectée. Il est peut-être impossible que la chaleur existe séparée ; mais si certains êtres admettent cette possibilité, alors ce qu'on dit pourrait bien, dans leur cas, se vérifier. On a donc distingué ce que sont l'agir et l'être affecté, à quels êtres ils appartiennent, pour quelle raison, et comment.
Chapitre 8
Contre les conduits des empédocléens
[25] Mais expliquons encore une fois comment il se peut qu'un tel processus se produise : aux uns, chaque chose paraît affectée en raison de certains conduits, où s'introduirait l'agent ultime et au sens le plus propre ; c'est d'après eux de cette façon que nous voyons, que nous entendons, bref, que nous sommes le siège de toutes les perceptions ; ils professent également que les objets sont vus à travers l'air, [30] l'eau et les corps diaphanes parce que ceux-ci renferment des conduits, invisibles du fait de leur petitesse, mais serrés et alignés, et ils affirment que ces conduits sont d'autant plus nombreux que les corps sont plus diaphanes. Et ces gens, comme Empédocle, se sont rangés à ce type d'analyse, en l'appliquant à l'étude de certains processus, et non seulement à celle des choses qui agissent et sont affectées : ils disent aussi que le mélange s'effectue entre tous les êtres dont les conduits [35] sont proportionnés les uns aux autres.
L'atomisme des empédocléens moins abouti que celui de Leucippe
et Démocrite
Mais ceux qui ont conçu les définitions les plus méthodiques, [325a] et au sujet de tout ce qui a lieu, ce sont Leucippe et Démocrite, qui ont adopté un fondement conforme à la nature elle-même. De fait, certains Anciens furent d'avis que l'être est nécessairement un et immobile, du fait que le vide n'est pas et que le mouvement ne pourrait avoir lieu sans qu'il y ait un [5] vide séparé et que les êtres ne sauraient être multiples s'il n'existait quelque chose qui les isole – et nulle différence sur ce point entre penser que le tout n'est pas continu mais que ses parties sont en contact malgré sa division, et affirmer la pluralité, la non-unicité et le vide. Car si le tout est en totalité divisible, rien ne sera un, en sorte qu'il n'y aura pas non plus de pluralité et que la totalité ne sera que du vide. Mais s'il est divisible à tel endroit [10] et non à tel autre, cela a tout l'air d'une fiction. Car où fixer le seuil quantitatif, et pour quelle raison telle partie de la totalité aura-t-elle cette propriété d'être pleine tandis que telle autre sera divisée ? Il sera en outre nécessaire, de la même façon, que le mouvement ne soit pas. Mus par de tels raisonnements, et par la conviction qu'il faut suivre le raisonnement, ils ont passé outre et négligé la perception, au point d'affirmer que [15] le tout était un, immobile et, selon certains, infini – car c'est aux confins du vide qu'un terme le bornerait. C'est donc ainsi, et pour ces raisons, qu'ils se prononcèrent « sur la Vérité ».
Mais puisque du côté des raisonnements, les choses semblent se produire de la sorte, tandis que du côté des faits, penser ainsi ne paraît pas très éloigné de la folie (car aucun [20] fou n'est à ce point pris de démence que le feu et la glace lui paraissent être une chose unique ; il n'y a que les biens et les apparences de biens provoquées par l'habitude que certains, dans leur folie, s'imaginent ne pas être différents), Leucippe pensa disposer de raisonnements qui, mettant en œuvre des arguments en accord avec la perception, ne détruiraient ni la génération, [25] ni la corruption, ni le mouvement, ni la multiplicité des êtres. Ayant donc accordé ces points aux phénomènes et, à ceux qui tentent d'établir l'existence de l'un, que le mouvement ne saurait être sans le vide, que le vide est non-être, que rien de l'être n'est non-être, il professe que l'un au sens propre est un être totalement plein ; qu'un tel être n'est cependant pas un, mais qu'il y en a un nombre infini et qu'ils sont invisibles en raison de la petitesse de leur masse ; [30] que ces derniers sont transportés dans le vide (puisqu'il y a du vide), et produisent génération en s'associant et corruption en se dissociant ; qu'ils agissent et sont affectés au hasard de leurs contacts (et c'est d'ailleurs en ce sens qu'ils ne sont pas un) ; que c'est quand tout à la fois ils entrent en composition et s'imbriquent les uns aux autres qu'il y a engendrement ; qu'à partir cependant [35] de l'un au sens véritable, la multiplicité ne naîtrait pas, ni à partir de la multiplicité au sens vrai l'un – Leucippe tient cela pour impossible. En revanche, [325b] à la façon dont Empédocle et certains autres affirment que le processus d'affection met en jeu des conduits, chez Leucippe, c'est toute altération et tout processus d'affection qui ont lieu ainsi – le vide permettant non seulement la dissociation et la corruption, mais aussi, de la même manière, l'augmentation, pour peu que s'infiltrent des [5] éléments étrangers.
L'atomisme maladroit des empédocléens
Mais Empédocle est presque forcé d'en arriver aux mêmes affirmations que Leucippe : il doit dire en effet que certaines choses sont solides, mais surtout indivisibles, si on ne veut pas que les conduits soient continus les uns aux autres. Cette dernière éventualité serait de fait impossible, car il n'y aurait aucun solide à côté des conduits, et tout serait vide ; il est donc nécessaire que les corps qui sont en contact soient [10] indivisibles, et vides les intervalles entre eux – ce que lui dit être des conduits. Mais on en revient dès lors au discours de Leucippe sur l'action et l'affection.
Telles sont donc à peu près les modalités dont on parle pour expliquer que certaines choses agissent et d'autres sont affectées. On peut dire des uns que leur mode d'argumentation est clair et qu'il se produit manifestement à peu près [15] en accord avec leurs hypothèses de départ ; mais c'est moins vrai pour les autres, comme Empédocle, chez qui les modalités du processus de corruption et d'altération ne sont pas claires. Pour les premiers en effet, les corps élémentaires sont indivisibles et ne diffèrent que par la figure (c'est à partir de ces corps premiers qu'il y a composition et à eux qu'aboutit ultimement la dissociation). Pour Empédocle, en revanche, [20] il est manifeste que tous les corps à l'exclusion des éléments sont sujets à la génération et la corruption ; mais les éléments eux-mêmes, comment donc leur « grandeur entassée » est-elle engendrée et corrompue ? Cela est obscur et sans réponse possible du fait qu'il dénie qu'il y a aussi un élément du feu et de tous les autres – comme [25] Platon l'écrit dans le Timée1.
Critique de l'atomisme conséquent
Car les seuls points de divergence entre Platon et ce que professe Leucippe, c'est que l'un dit que les indivisibles sont des solides et l'autre des surfaces, et que les figures délimitant chaque solide indivisible sont en nombre infini pour l'un et en nombre limité pour l'autre – il reste qu'ils tombent d'accord pour affirmer des êtres indivisibles et délimités par des figures. Et [30] c'est précisément à partir de ces indivisibles qu'ont lieu les générations et les corruptions : selon Leucippe, le processus fait intervenir deux choses, le vide et le contact (c'est en effet de cette manière que chaque chose est sujette à être divisée) ; selon Platon, qui dénie l'existence du vide, il ne met en jeu que le contact.
Nous avons déjà évoqué les surfaces indivisibles dans nos précédents développements2. Pour ce qui concerne maintenant les [35] solides indivisibles, dispensons-nous ici d'étudier davantage ce qui résulte d'une telle hypothèse. Bornons-nous à dire, en manière de petite digression, qu'on sera alors [326a] contraint de dire qu'aucun indivisible n'est susceptible ni d'être affecté, puisqu'il ne pourrait être affecté qu'au travers du vide, ni de produire la moindre affection, puisqu'il ne peut être ni froid ni dur. Pourtant, assurément, s'il est une chose incongrue, c'est bien de seulement conférer le chaud à la figure circulaire : [5] il sera en effet nécessaire que le froid, son contraire, corresponde à quelque autre figure. Et il serait incongru également, si ces deux-ci, je veux dire la chaleur et le froid, sont attribuables, que la lourdeur et la légèreté, la dureté et la mollesse ne le soient pas. Toutefois, selon Démocrite, [10] chaque indivisible est « plus lourd », au sens d'une prépondérance, de sorte qu'il peut manifestement aussi être plus chaud. Or, si les indivisibles sont tels, il est impossible qu'ils ne soient pas affectés les uns par les autres – par exemple, par celui dont la chaleur est largement excédente, celui qui est à peine froid. Mais s'il y a dur et mou, « mou » est employé parce que la chose subit une affection : est mou ce qui cède à la pression.
Quoi qu'il en soit, [15] il est tout aussi incongru de supposer que rien d'autre ne leur appartient si ce n'est la figure que de supposer, si quelque chose leur appartient, une seule et unique affection, le dur par exemple dans tel cas, le chaud dans tel autre. Ces deux corps n'auraient même pas en effet quelque chose d'unique comme nature. Mais il serait tout aussi impossible d'attribuer une multiplicité d'affections à un seul indivisible : tout en étant indivisible, le corps aurait en effet ses affections dans le même lieu ; si bien que même s'il vient à être affecté – étant admis qu'il est sujet au refroidissement – [20] quelle action ou affection supplémentaire surviendra-t-elle en cet endroit ? Et il en va de même également pour les autres affections. Car aussi bien ceux qui posent des solides indivisibles que ceux qui posent des surfaces indivisibles doivent faire face, de la même manière, à ce problème ; il ne saurait de fait y avoir raréfaction ni densification dans les indivisibles puisqu'en eux il n'y a pas de vide.
En outre, il est également incongru [25] que les petits corps soient indivisibles et les grands non. Dans les faits, et la raison le conçoit sans peine, les grands se brisent plus que les petits. Car certains corps se dissocient facilement, comme les grands objets, puisqu'ils se heurtent à de nombreux autres. Mais pour quelle raison faudrait-il attribuer l'indivisibilité en général aux petits corps plutôt qu'aux grands ?
En outre, la nature de tous [30] ces solides est-elle unique, ou diffèrent-t-ils les uns des autres, au sens où certains, dans leur masse, seraient ignés, les autres terreux ? Car s'il y a une nature unique pour tous ces corps, qu'est-ce donc qui les a séparés ? Ou encore, pour quelle raison, une fois entrés en contact, ne deviennent-ils pas un, comme lorsque de l'eau touche de l'eau ? Nulle différence en effet entre la seconde et la première. Mais si ce sont des choses différentes, quelles [35] sont-elles ? Et il est clair qu'il faut, plutôt que les figures, poser ces choses différentes comme principe et cause de [326b] ce qui se produit.
En outre, si leur nature est différente, ils pourraient bien à la fois agir et être affectés en étant en contact les uns avec les autres.
En outre, quel est le moteur ? S'il est autre, ils sont susceptibles d'être affectés. Mais si chacun est à lui-même son propre moteur, ou bien il sera divisible (en tel endroit moteur et [5] en tel autre mû), ou les contraires lui appartiendront au même endroit, et la matière sera unique non seulement en nombre, mais même selon la puissance.
Bref retour aux conduits des empédocléens
Quant à tous ceux qui disent que les affections ont lieu par le mouvement au travers des conduits : si cela a lieu même quand les conduits sont obstrués, ces derniers sont sans utilité. Car si le tout, à cet endroit, est encore affecté, alors même sans conduit, [10] et étant continu, il serait affecté de la même façon.
En outre, comment est-il possible que la vision au travers des corps se fasse comme ils le prétendent ? Il n'est en effet ni possible de traverser les corps diaphanes au niveau des contacts, ni au travers des conduits, si chacun est rempli. Quelle différence y aura-t-il en effet dans ce cas avec le fait de ne pas avoir de conduits ? Tout sera en effet semblablement rempli. [15] Supposons pourtant qu'ils soient vides et qu'il leur faille contenir des corps, la même conséquence s'ensuivra de nouveau. Et si on admet que leur taille est assez réduite pour ne contenir aucun corps, il est ridicule de penser qu'il y a un petit vide, mais pas de grand, ni d'une taille quelconque ou de penser que par « vide » on exprime quelque chose d'autre qu'espace d'un corps. [20] Si bien que, pour chaque corps, il doit y avoir un vide de volume égal.
Bref, supposer des conduits est superflu. Car si rien n'agit selon le contact, rien n'agira non plus en traversant les conduits ; mais si l'action a lieu par le contact, alors, même si les conduits n'existent pas, certains êtres seront affectés et d'autres agiront, lorsque ce rapport mutuel leur appartient par nature.
[25] Il ressort donc clairement de ce qu'on a dit qu'affirmer des conduits à la façon dont certains les conçoivent, cela est ou faux ou inutile. Et les corps étant partout divisibles, il est ridicule de postuler des conduits – car en ce qu'ils sont divisibles, les corps peuvent se séparer.
Chapitre 9
Les veines qualitatives
Comment donc les êtres sont susceptibles d'engendrer, d'agir et [30] d'être affectés, expliquons-le en commençant par ce que nous disons souvent : si c'est tantôt selon la puissance et tantôt selon l'entéléchie qu'une chose est telle ou telle, elle ne peut par nature être affectée en tel endroit et non en tel autre ; au contraire, elle le sera partout pour autant qu'elle est telle ou telle, et plus ou moins en ce qu'elle est plus ou moins telle ou telle. Et c'est plutôt en ce sens qu'on pourrait parler de conduits, ou à la façon dont, [35] dans les gisements métalliques, les veines du matériau susceptible d'affection s'étendent sans solution de [327a] continuité.
Ce qui est sûr, c'est que toute chose formant un tout organique et une unité ne peut être affectée. Il en va de même de choses qui ni ne se touchent l'une l'autre, ni n'en touchent d'autres qui pourraient naturellement agir et être affectées (le feu, par exemple, ne chauffe pas seulement quand il est en contact, mais aussi à distance – le feu chauffe en effet l'air, [5] et l'air le corps, puisque l'air peut naturellement agir et être affecté).
Quant au fait de penser qu'une chose est affectée en tel endroit et non en tel autre, après avoir commencé par introduire ces distinctions, voici ce qu'il faut dire : si la grandeur n'est pas partout divisible mais qu'il existe un corps ou une surface indivisible, elle ne serait pas susceptible partout d'affection et il n'y aurait même rien de continu ; si à l'inverse [10] cela est faux et que tout corps est divisible1, il n'y a aucune différence entre le fait d'avoir été divisé et d'être en contact et celui d'être divisible. Si en effet la dissociation est possible « selon les contacts », comme d'aucuns disent, alors même s'il n'y a pas encore division, il y aura division : la grandeur est en effet capable d'être divisée, nulle conséquence n'étant de fait impossible.
Mais de manière générale, [15] il est incongru de ne concevoir la génération que sous cette forme d'une scission des corps. Cette théorie anéantit en effet l'altération, alors que nous voyons que le même corps, tout en gardant sa continuité, est parfois liquide et parfois solide, sans que ce soit en raison de la dissociation et de l'association, ni de la « tournure » et de l'« arrangement » – comme dit Démocrite –, que ces processus l'affectent. Ce n'est en effet ni après avoir subi un changement dans son ordre naturel ni dans sa position naturelle [20] que ce corps, de liquide, est devenu solide et il n'y a pas maintenant de corpuscules durs et solides aux masses indivisibles ; mais de même que le corps tout entier est parfois humide, il est parfois dur et solide.
En outre, l'augmentation non plus ne peut avoir lieu, ni la diminution. Chaque parcelle ne sera pas en effet devenue plus grande s'il se produit une juxtaposition, et tout n'aura pas été transformé, [25] que ce soit par le mélange de quelque chose ou par transformation propre.
On a donc ainsi déterminé que les choses engendrent, agissent, et sont mutuellement engendrées et affectées, comment elles le sont, et l'impossibilité des théories que certains soutiennent à ce sujet.
Chapitre 10
Le mélange. Aporie logique
[30] Reste maintenant, en poursuivant la même voie, à traiter du mélange, puisque c'était le troisième objet d'étude que nous nous étions initialement proposé. Il faut examiner ce qu'est le mélange et ce que c'est qu'être miscible, quel type d'êtres ont cette propriété et de quelle façon ; si, en outre, le processus de mélange existe, ou si cette thèse est erronée. Il est en effet impossible que deux choses différentes se soient mélangées, [35] ainsi que certains l'affirment : si de fait les deux [327b] corps mélangés existent encore sans s'être altérés, rien n'est davantage mélangé, disent-ils, maintenant qu'auparavant, mais tout demeure semblable. Si au contraire l'un des deux corps se corrompt, il n'y a pas eu mélange, mais le premier corps existe et le second n'existe pas – or le mélange a lieu entre des choses de statut semblable. Il en va pareillement [5] si, les deux corps à la fois étant allés l'un à l'autre, chacun des deux, en se mélangeant, s'est corrompu : pour « être mélangé », ne faut-il pas d'abord tout simplement « être » ? Cet argument semble donc bien définir en quoi le mélange diffère de la génération et de la corruption et le miscible de ce qui peut être engendré et corrompu. Car il est clair qu'ils doivent différer, si du moins ces choses ont une réalité ; en sorte qu'une fois [10] la lumière faite sur ces questions, les apories pourraient bien se dénouer.
Se mélangent des corps subsistant par soi
Toutefois, nous ne disons ni que le bois s'est mélangé au feu, ni, lorsqu'il brûle, qu'il se mélange, lui-même avec ses propres parties ou avec le feu ; nous disons au contraire qu'il y a génération du feu et corruption du bois. De la même façon, nous ne disons pas non plus que la nourriture se mélange au corps ni que c'est en se mélangeant au bloc de cire que la figure [15] s'imprime sur lui. De même pour le corps et le blanc ; et, en général, les affections et les états ne peuvent se mélanger aux choses – on voit en effet qu'ils sont préservés. Par ailleurs, le blanc lui non plus ni la science ne peuvent se mélanger, ni rien de ce qui n'existe pas de manière séparée. C'est précisément sur ce point que se fourvoient ceux qui disent [20] que toutes choses, à un moment donné, à la fois existent et sont mélangées au même endroit : tout n'est pas en effet susceptible d'être mélangé à tout1, mais il faut que chaque élément du mélange existe séparé ; or nulle affection n'est séparée.
Esquisse d'une solution : l'acte et la puissance
Mais puisque parmi les êtres, certains sont en puissance et d'autres en acte, il est possible que d'une certaine manière, les corps qui ont été soumis au mélange soient et ne soient pas – le résultat du mélange étant en acte [25] autre qu'eux, mais étant encore, en puissance, l'un et l'autre, c'est-à-dire ce qu'ils étaient précisément avant d'être mélangés – et ce sans qu'ils aient été détruits. Ce qui était l'aporie soulevée par le premier argument. Par ailleurs, les mélanges proviennent manifestement d'éléments antérieurement séparés et pouvant se séparer de nouveau. Les éléments du mélange ne demeurent donc pas, comme le corps [30] ou le blanc, en acte, mais ne se corrompent pas non plus, ni chacun des deux ni tous les deux – leur puissance est en effet préservée. Assez par conséquent sur ces difficultés.
Exclusion de deux modèles du mélange par juxtaposition
Il faut maintenant analyser l'aporie qui les prolonge : le mélange est-il relatif à la perception ? Quand, en d'autres termes, les éléments à mélanger sont divisés en parties suffisamment petites et posés côte à côte, [35] de telle façon qu'aucune partie ne soit clairement perceptible, y a-t-il alors [328a] vraiment « mélange » ou non ? Et en ce cas, le phénomène se produirait de façon que n'importe quelle parcelle, aussi petite soit-elle, d'un des corps mélangés soit contre une partie de l'autre ? Dans le premier cas, donc, il en va comme quand on dit que de l'orge est « mélangée » à du blé, c'est-à-dire quand tout grain d'orge est contre un grain de blé, et réciproquement. Mais puisque tout corps est divisible, et s'il est vrai que le corps mélangé à un autre corps est un homéomère, [5] il faut que n'importe quelle partie de l'un soit située contre une partie de l'autre, et réciproquement.
Or, puisqu'il est impossible d'atteindre des minima par division, et qu'on ne doit pas confondre juxtaposition et mélange – il y a là en effet deux processus différents –, (1) il ne faut évidemment pas affirmer un mélange par conservation de petites parties. Cet état sera en effet une composition et non une mixtion ou un mélange, et la partie n'aura pas la même définition que le tout. [10] Or nous affirmons que, si mélange il y a, le résultat du mélange est un homéomère ; de même qu'une partie d'eau est eau, ainsi pour ce qui a été mélangé. Cependant, si le mélange est une composition de petits éléments, aucune de ces choses ne se produira, et il n'y aura « mélange » que pour la perception ; en sorte que le même état perçu comme un mélange pour une personne ayant la vue [15] basse ne le sera pas pour Lyncée2. (2) Il ne faut pas non plus affirmer le mélange selon une division telle que n'importe quelle partie d'un des deux corps soit contre une partie de l'autre, et réciproquement : une telle division est en effet impossible.
Affinement des réquisits logiques
Ainsi donc, ou le mélange n'existe pas, ou il faut expliquer de nouveau comment il peut avoir lieu. Il se trouve que parmi les êtres, certains sont, comme nous le disons, susceptibles d'agir et d'autres d'être affectés par eux. Aussi certains sont-ils dans un rapport de réciprocité, [20] tous ceux dont la matière est la même, et qui sont par conséquent susceptibles d'agir les uns sur les autres et d'être affectés les uns par les autres. Mais d'autres agissent sans être affectés, tous ceux dont la matière n'est pas la même. Et entre ces derniers, il n'y a pas de mélange. C'est la raison pour laquelle ce n'est pas en se mélangeant aux corps que la médecine, ou la santé aussi bien, produisent la santé.
Affinement des réquisits physiques
Quant à tous les corps susceptibles d'agir et d'être affectés qui se divisent facilement, il ne suffit pas de composer de nombreuses parties de l'un avec un petit nombre de parties de l'autre, ni de [25] grandes parties de l'un avec de petites parties de l'autre pour produire un mélange ; c'est l'augmentation du corps dominant qu'on produira ainsi, car le second corps se transforme dans le dominant (c'est la raison pour laquelle une goutte de vin ne se mélange pas à dix mille conges3 d'eau, puisque sa forme se dissout et qu'elle est transformée dans la totalité de l'eau). Mais quand [30] la puissance des deux corps s'égalise plus ou moins, alors chacun se transforme vers ce qui domine, en sortant de sa propre nature, sans toutefois devenir l'autre : il devient intermédiaire et commun.
Il est donc évident que sont miscibles tous les corps actifs possédant une contrariété (car assurément ce sont eux qui sont susceptibles d'être affectés les uns par les autres) ; en outre, de petites parties juxtaposées à de petites parties se mélangent davantage, car elles commutent entre elles plus facilement et plus rapidement, [35] tandis qu'une grande masse, même sous l'action d'une grande masse, met du temps pour cela. C'est pourquoi, [328b] des corps divisibles et susceptibles d'être affectés, ce sont les corps qui se laissent aisément délimiter qu'on peut considérer comme miscibles – ils se divisent en effet aisément en petits corps, ce qui est la définition du fait d'être bien délimitable. Les liquides sont ainsi au plus haut point miscibles : car le liquide, de tous les corps divisibles, est au plus haut point délimitable, à condition de ne pas être visqueux [5] (car les corps visqueux ne font que grossir et agrandir le volume).
Mais quand seul l'un des deux corps est susceptible d'être affecté, ou qu'il l'est extrêmement tandis que l'autre l'est très faiblement, le mélange résultant des deux corps ne sera en rien plus abondant, ou ne le sera que peu, comme dans le cas de l'étain et du cuivre. Certains êtres hésitent en effet et sont indécis dans leur rapport mutuel – [10] ils apparaissent alors même comme assez faiblement miscibles et comme si l'un était réceptacle et l'autre forme. C'est précisément ce qui a lieu dans le cas considéré : l'étain, comme s'il était une affection sans matière du cuivre, disparaît presque, ayant été mélangé dans son intégralité, et ne laisse qu'une couleur – et la même chose se produit également dans d'autres situations.
Conclusion : les corps miscibles
On a donc rendu évident, par [15] ce qui a été dit, que le mélange existe bel et bien, quel il est, quelle est sa raison d'être et quels sont, parmi les êtres, ceux qui sont miscibles, puisqu'il y en a certains qui sont tels qu'ils sont susceptibles d'être affectés les uns par les autres, faciles à délimiter et aisément divisibles – sans qu'il soit nécessaire ni que leur mélange entraîne leur corruption, ni qu'ils demeurent absolument les mêmes, ni que leur mélange soit une composition, ni qu'il soit relatif à la perception. [20] Est miscible, bien plutôt, tout ce qui, étant aisément délimitable, est susceptible d'être affecté et d'agir – et c'est à un corps de même type que ce corps est miscible (le miscible se détermine en effet relativement à un être de même dénomination) ; est mélange l'unification de deux corps miscibles qui ont été altérés.
LIVRE II
Chapitre 1
Les éléments et la matière
Du mélange, du contact, de l'action et de l'affection, on a dit comment ils appartiennent aux êtres soumis au changement naturel ; en outre, concernant la génération et la corruption absolues, on a dit comment elles se déroulaient, à quelles réalités elles appartenaient et pour quelle raison elles avaient lieu ; et on a dit semblablement, au sujet de [30] l'altération, en quoi consistait ce processus et sa différence par rapport aux autres. Reste donc à étudier ce qu'on appelle « éléments » des corps. Car la génération et la corruption, pour toutes les substances naturellement composées, ne se produisent pas sans les corps perceptibles.
La matière donc qui constitue le substrat de ces derniers, certains affirment qu'elle est une, posant par exemple l'air, [35] le feu ou quelque chose d'intermédiaire entre ces derniers, qui soit un corps et ait une existence [329a] séparée ; les autres posent que cette matière est en nombre supérieur à l'unité – le feu et la terre pour certains, ces derniers et l'air pour d'autres, ces trois-là et un quatrième, l'eau, pour d'autres encore, comme Empédocle. Selon eux, c'est au gré des associations et des dissociations, ou des altérations, que la génération et la corruption se produisent [5] dans les choses.
Critique du Timée
Posons comme accordé qu'il est correct de dire que les corps premiers sont les « principes » et les « éléments », puisque c'est lorsqu'ils changent selon l'association, la dissociation ou tout autre changement que se produisent génération et corruption. À ceci près que : – (1) ceux qui conçoivent une matière unique à côté des corps qu'on a mentionnés, et qui la font [10] corporelle et séparée, sont dans l'erreur : il est de fait impossible que ce corps soit une chose perceptible, s'il est dépourvu d'une contrariété (même cet « indéterminé » que certains adoptent comme principe devra nécessairement être ou léger ou lourd ou froid ou chaud) ; – (2) le traitement qui est fait de cette question dans le Timée ne comporte aucune des distinctions nécessaires. Platon, de fait, n'a pas dit clairement si le [15] réceptacle universel existait séparé des éléments ; et il n'en fait pas usage, après avoir dit qu'il était une sorte de substrat des « éléments » à titre antérieur, comme l'or est substrat des objets d'or (et assurément, il n'est pas même vraiment correct de s'exprimer de la sorte, car il n'en va ainsi que pour les choses soumises à l'altération ; en revanche, pour celles soumises à la génération et à la corruption, il est impossible [20] de les désigner du nom de ce à partir de quoi elles sont engendrées – alors que lui prétend que « la chose de loin la plus véridique », c'est de dire que chacun de ces objets « est or ») ; mais parce que selon lui, les éléments sont des solide1, il poursuit l'analyse jusqu'à des surfaces. Il est cependant impossible que les surfaces constituent la matrice et la matière première.
Les trois plans de la causalité matérielle
Pour notre part, nous affirmons qu'il y a une sorte de matière [25] des corps perceptibles, mais que celle-ci, sans être séparée, existe toujours avec une contrariété ; c'est d'elle que sont engendrés ce qu'on appelle « éléments ». Même si l'on a effectué à leur propos des distinctions plus précises dans d'autres études2, il faut, puisque c'est précisément cette voie qu'emprunte la génération des corps premiers à partir de la matière, traiter aussi de ces derniers en songeant bien que ce qui est principe et premier, [30] c'est la matière non séparée et substrat des contraires (car le chaud n'est pas matière du froid ni celui-ci du chaud, mais c'est le substrat des deux qui est matière). En sorte que c'est en premier lieu le corps perceptible en puissance qui est principe, en deuxième lieu les contrariétés, comme par exemple la chaleur et le froid, en troisième lieu, [35] enfin, le feu, l'eau et les corps semblables. Car ces derniers [329b] se transforment les uns dans les autres, à la différence de ce que prétendent Empédocle et d'autres personnes (sinon, il n'y aurait pas d'altération), tandis que les contrariétés, elles, ne se transforment pas. Mais même ainsi, il n'en faut pas moins énoncer quels et combien sont les principes du corps. Car tout le monde se contente de les [5] supposer et de s'en servir, sans dire pour quelle raison ce sont ceux-ci ni pour quelle raison ils sont en tel nombre.
Chapitre 2
Déduction des deux couples de qualités tactiles fondamentales
Puis donc que nous recherchons les principes du corps perceptible, c'est-à-dire tangible et que le tangible est ce dont la perception est le toucher, il est évident que toutes les contrariétés ne produisent pas des formes et des principes du corps, [10] mais uniquement celles qui relèvent du toucher. Les corps diffèrent en effet selon une contrariété, et selon une contrariété tangible. C'est la raison pour laquelle ni la blancheur et la noirceur, ni la douceur et l'amertume, ni semblablement rien des autres contrariétés perceptibles ne produit un élément. Certes, la vue est antérieure au toucher, de sorte que son substrat aussi est antérieur ; [15] mais la vue n'est pas une affection du corps tangible en tant que tangible, mais selon quelque chose de différent, même si d'aventure cela se trouve être antérieur par nature. C'est donc ces corps tangibles en tant que tels qu'il faut distinguer quelles sont les différences et les contrariétés premières.
Or les contrariétés selon le toucher sont les suivantes : chaud froid, sec humide, lourd léger, dur mou, [20] visqueux friable, rugueux lisse, épais fin. Parmi ces dernières, le lourd et le léger ne sont susceptibles ni d'agir ni d'être affectés (on n'emploie pas ces termes pour signifier une action sur quelque chose d'autre ou une affection par quelque chose d'autre), mais il faut que les éléments soient susceptibles d'agir et d'être affectés mutuellement, car ils se mélangent et se transforment les uns dans les autres. – En revanche, le chaud et le froid, [25] le sec et l'humide, sont les premiers employés pour signifier une action, les seconds une affection : le chaud est ce qui unit les corps homogènes (le fait de dissocier que certains attribuent au feu revient à unir les choses de même famille, car il a pour effet d'éliminer les corps étrangers) ; le froid, lui, est ce qui rassemble et unit les choses [30] de même genre et celles qui ne sont pas de même famille indifféremment ; l'humide est ce qui, tout en étant sans principe de délimitation propre, est d'une délimitation aisée ; le sec est ce qui, tout en se laissant facilement délimiter selon un principe de délimitation propre, est difficile à délimiter.
Or le fin et l'épais, le visqueux et le friable, le dur et le mou et les autres différences relèvent de ces derniers. Dès lors en effet que la fluidité caractérise l'humide, [35] du fait que, tout en étant sans limite, il est facile à délimiter et épouse les formes [330a] de ce qui est en contact avec lui, et que le fin est fluide (car ses parties sont fines et ce qui a des parties subtiles est fluide – le contact a en effet lieu de totalité à totalité, et jamais autant que si le corps est fin), il est manifeste que le fin ressortira de l'humide et l'épais du sec. – De même, le visqueux [5] ressortira de l'humide (car le visqueux est un humide affecté d'une certaine manière, comme l'huile), et le friable du sec : le friable est en effet ce qui est complètement sec, au point même d'avoir été rigidifié par manque d'humidité. – En outre, le mou ressortira de l'humide (car le mou est ce qui cède en se rétractant sans changer de place, ce qui est une conséquence de l'humide – c'est pourquoi [10] ce n'est pas l'humide qui est mou, mais le mou qui ressortit de l'humide) et le dur du sec ; dur est en effet ce qui a été rigidifié, et ce qui a été rigidifié est sec.
Mais « sec » et « humide » se disent de plusieurs façons. Car au sec s'opposent à la fois l'humide et l'humecté, et à l'humide, à rebours, à la fois le sec et le rigidifié. Tous ces états [15] ressortissent cependant du sec et de l'humide envisagés en premier lieu. Car puisque le sec s'oppose à l'humecté, que l'humecté est ce qui contient une humidité étrangère en surface, tandis que l'imbibé est ce qui la contient en profondeur, et que le sec est ce qui en est privé, il est manifeste que l'humecté ressortira de l'humide et le sec qui lui est opposé [20] du sec au sens premier. Il en va de même pour l'humide et le rigidifié : l'humide est en effet ce qui contient une humidité propre en profondeur (tandis que l'imbibé est ce qui contient une humidité étrangère en profondeur), tandis que le rigidifié est ce qui en est privé, de sorte que dans ce cas également, l'un des états ressortit du sec et l'autre de l'humide.
Il est clair, dès lors, que toutes les autres différences [25] se réduisent à ces quatre premières, mais que celles-là ne se réduisent plus à un nombre inférieur : le chaud n'a ni la nature de l'humide ni celle du sec, l'humide n'a ni la nature du chaud ni celle du froid, le froid et le sec ne se rangent ni l'un sous l'autre ni sous le chaud ni sous l'humide. Elles sont donc nécessairement quatre.
Chapitre 3
Qualités et « éléments »
[30] Puis donc que les éléments sont au nombre de quatre, que de quatre termes on peut former six paires, mais qu'il est impossible par nature d'accoupler les contraires (car il est impossible que la même chose soit à la fois chaude et froide ou sèche et humide), il est manifeste que les paires des éléments seront au nombre de quatre, chaud et sec, humide et chaud, [330b] ainsi que froid et sec et froid et humide. Cela correspond logiquement aux corps qui n'ont que l'apparence de corps simples : le feu est chaud et sec, l'air chaud et humide (l'air est en effet comme une vapeur), [5] l'eau est froide et humide et la terre froide et sèche, en sorte qu'il est bien conforme à la raison d'attribuer ces différences aux corps premiers, et que leur nombre est en accord avec la raison. Car tous ceux qui font des corps simples les éléments, les uns pensent qu'il y en a un, d'autres deux, d'autres trois, d'autres encore quatre. [10] Tous ceux qui professent qu'il y en a un seul, puis qui engendrent tout le reste par condensation et raréfaction, se voient en fait construire deux principes, le rare et le dense, ou bien le chaud et le froid – car ceux-ci jouent le rôle de principes ouvriers, tandis que le principe unique est posé comme un substrat à titre de matière. Mais ceux qui les font directement deux, comme Parménide avec le feu et la terre, voient dans les intermédiaires [15] des mélanges des premiers (par exemple l'air et l'eau) ; et il en va de même pour ceux qui disent qu'il y en a trois (comme Platon dans ses divisions : il fait en effet du terme médian un mélange) ; et les tenants de deux ou de trois éléments disent pratiquement la même chose, si ce n'est que les uns coupent en deux le terme médian, tandis que les autres font de lui un seul terme. Quelques-uns affirment d'emblée qu'il y en a quatre, [20] comme Empédocle : mais lui aussi finit par les réduire à deux, car il oppose au feu tous les autres.
Les « éléments » : formules et réalisations
Le feu cependant, l'air et chacun des corps mentionnés ne sont pas simples, mais mélangés. Les corps simples leur ressemblent, mais ils ne leur sont pas identiques : par exemple, celui qui est semblable au feu a la forme du feu, mais il n'est pas le feu, celui qui est semblable à l'air a la forme de l'air, [25] et il en va de même pour les autres. Le feu est un excès de chaleur, comme la glace un excès de froid. Car la congélation et l'ébullition sont des sortes d'excès, l'un de froid et l'autre de chaleur. Si donc la glace est la congélation de ce qui est humide-froid, le feu sera l'ébullition de ce qui est sec-chaud (raison pour laquelle, justement, [30] rien n'est engendré ni de la glace ni du feu). Or, puisque les corps simples sont quatre, chaque élément d'une de leurs deux paires appartient à l'un des deux termes premiers (le feu et l'air relèvent de ce qui est transporté vers la limite, la terre et l'eau de ce qui est transporté vers le milieu). La terre et le feu sont les éléments extrêmes et les plus purs, tandis que l'eau et l'air sont intermédiaires et davantage mêlés.
Qualité privilégiée de chaque « élément »
[331a] Et chacun des deux est le contraire de chacun des deux autres – l'eau est le contraire du feu et la terre de l'air, car ils sont composés des affections contraires (bien qu'en tant qu'on considère seulement qu'ils sont quatre, chacun corresponde à une seule et unique affection, la terre au sec plutôt qu'au froid, l'eau [5] au froid plutôt qu'à l'humide, l'air à l'humide plutôt qu'au chaud, et le feu au chaud plutôt qu'au sec).
Chapitre 4
Les lois de permutation des qualités constitutives
Puisqu'on a distingué plus haut que la génération des corps simples était réciproque et que ce processus de génération est en même temps manifeste selon la perception (sinon, il n'y aurait pas d'altération, car [10] l'altération se produit selon les affections des corps tangibles), il faut maintenant dire quelle est la modalité de cette transformation des corps les uns vers les autres et si tout corps peut être engendré à partir de tout corps, ou si cela est possible pour les uns mais non pour les autres.
Que tous les corps simples, par nature, se transforment les uns dans les autres, c'est évident. Car la génération a lieu vers les contraires et à partir des contraires, et tous [15] les éléments partagent une contrariété réciproque, du fait que leurs différences sont des contraires. Pour certains en effet, les deux différences sont contraires, comme dans le cas du feu et de l'eau (l'un est sec et chaud, l'autre est humide et froide), tandis que pour d'autres la contrariété tient à une seule différence, l'air et l'eau par exemple (l'air est humide et chaud, l'eau est humide et froide) ; [20] en sorte qu'il est clair qu'au niveau général tout corps est par nature engendré à partir de tout corps – ce dont déjà au cas par cas il n'est pas difficile de se rendre à peu près compte – : car toutes choses naîtront de toutes choses, et le processus ne différera que par sa relative rapidité ou lenteur et sa relative facilité ou sa difficulté. Tous ceux, en effet, qui partagent une marque commune, leur transition est rapide, [25] alors que pour tous ceux qui n'en ont pas, elle est lente, du fait que le changement d'une seule marque est plus facile que celui de plusieurs – par exemple, l'air sera engendré à partir du feu par le changement d'une seule des deux marques (l'un était chaud et sec et l'autre chaud et humide, en sorte que si le sec est dominé par l'humide, il y aura de l'air) ; de la même manière, de l'air l'eau sera engendrée, si [30] le chaud est dominé par le froid (car l'air est chaud et froid, l'eau froide et humide, en sorte que l'eau naîtra du changement du chaud). Il en va de même à la fois quand la terre est engendrée à partir de l'eau et quand le feu est engendré à partir de la terre. Ils ont en effet, pris deux à deux, une marque commune. L'eau est en effet humide et froide et la [35] terre froide et sèche, en sorte que l'humide dominé, il y aura de la terre ; de la même manière, puisque le feu est sec et chaud et la [331b] terre froide et sèche, si le froid se corrompt, du feu sera engendré à partir de la terre. Il est donc manifeste que la génération des corps simples aura lieu en cercle et que ce type de changement sera le plus facile, du fait qu'une marque commune appartient aux corps consécutifs.
Il est toutefois possible qu'à partir du feu, de l'eau soit engendrée, [5] à partir de l'air, de la terre et de nouveau, à partir de l'eau et de la terre, de l'air et du feu, mais cela est plus difficile du fait qu'il y a alors changement de plusieurs marques. Il est en effet nécessaire, pour que le feu soit engendré à partir de l'eau, qu'à la fois le froid et l'humide soient corrompus ; de même, pour que l'air soit engendré à partir de la terre, à la fois le froid et le sec ; il en va de même [10] pour l'eau et la terre à partir du feu et de l'air – les deux marques à la fois doivent changer. Cette dernière génération prendra donc plus de temps ; mais si de l'un ou de l'autre une seule marque se corrompt, le changement sera sans doute plus facile, mais n'ira pas de l'un à l'autre : au contraire, du feu et de l'eau il n'y aura que de la terre et de l'air, de l'air et de la terre que du feu et de l'eau. Quand en effet [15] le froid de l'eau se corrompt et le sec du feu, on aura de l'air (subsistent en effet le chaud de l'un et l'humide de l'autre) mais quand le chaud du feu se corrompt et l'humide de l'eau, on aura de la terre, du fait que subsistent le sec de l'un et le froid de l'autre ; et il en va de même si, à partir de l'air et de la terre, sont engendrés le feu et l'eau : quand en effet [20] le chaud de l'air se corrompt et le sec de la terre, on aura de l'eau (subsistent en effet le froid de l'un et l'humide de l'autre) ; mais quand l'humide de l'air se corrompt et le froid de la terre, on aura du feu, puisque de l'un subsiste le chaud et de l'autre le sec, lesquelles qualités, nous l'avons dit, appartiennent au feu. D'ailleurs, la génération du feu n'est pas moins conforme à la perception : [25] ce qui est feu au plus haut point, c'est la flamme, et la flamme est une fumée qui brûle, or la fumée est faite d'air et de terre.
Mais quand il s'agit de corps consécutifs, ce n'est pas la corruption en chacun d'eux d'un des deux éléments1 qui peut produire la transition vers quelque corps que ce soit – puisqu'il ne subsiste, dans les deux ensemble, que la même marque ou deux marques contraires, mais que d'aucune de ces deux [30] configurations, il n'est possible que naisse un corps : si, par exemple, du feu se corrompt le sec et de l'air l'humide (car il ne subsiste alors dans les deux que le chaud) ; si au contraire le chaud s'en va des deux, subsistent les contraires, le sec et l'humide. Et il en va de même pour les autres corps, car en tous les corps consécutifs résident une marque identique et une contraire – [35] si bien qu'il est en même temps évident que la transition d'un corps unique en un corps unique se produit par la corruption d'une seule marque, tandis que la transformation de deux corps en un seul se produit par la corruption de plus d'une marque. [332a] Que tout est engendré à partir de tout, et de quelle façon s'opère la transformation mutuelle, voilà ce qu'on a établi.
Chapitre 5
Nécessité d'un principe de distinction élémentaire
Examinons malgré tout encore une fois ces questions de la façon que voici. Si, comme certains en sont [5] d'avis, la matière des corps naturels est l'eau, l'air, etc., alors il est nécessaire que le nombre de ces corps soit ou un, ou deux, ou davantage. Assurément, que tout soit un, c'est impossible (cela voudrait dire que tout est air, eau, feu ou terre), si du moins le changement a lieu vers les contraires. Supposons en effet que tout soit air : si ce dernier subsiste, on aura une altération, alors qu'il s'agit comme nous l'avons dit d'une génération (et concomitamment, les apparences ne sont même pas telles que [10] l'eau existe concomitamment à l'air, ou quoi que ce soit d'autre). Il y aura donc une contrariété, une différence, dont ce corps s'appropriera l'un des deux termes, par exemple le feu la chaleur. Pourtant, assurément, le feu ne sera pas de l'air chaud, à la fois parce que ce serait là une altération et que ce n'est manifestement pas le cas. Car, pour peu qu'en sens inverse l'air doive être engendré à partir du feu, ce sera par transformation du chaud en son contraire. [15] Ce dernier appartiendra donc à l'air, et l'air sera ainsi quelque chose de froid ; il est par conséquent impossible que le feu soit de l'air chaud – ou alors, la même chose sera en même temps froide et chaude. Ces deux corps seront donc l'un et l'autre quelque chose d'autre, la même chose, c'est-à-dire une sorte de matière commune différente d'eux.
Le même discours s'applique à tous les corps : aucun d'eux n'est un élément unique dont [20] toutes choses dériveraient. Mais il n'y a pas non plus d'autre corps à côté d'eux, comme une sorte de milieu entre l'air et l'eau ou l'air et le feu, plus épais que l'air ou le feu, mais plus fin que les autres1. L'air et le feu seraient en effet ce corps avec une contrariété. Mais la privation, c'est l'un des contraires, en sorte qu'il est impossible que ce corps-là soit jamais isolé –, [25] à la différence de ce que certains affirment de leur « indéterminé » ou de leur « contenant ». Il est donc chacun des éléments indifféremment, ou aucun d'entre eux. Si dès lors il n'y a rien, du moins de perceptible, antérieur à ces corps, il est fort possible qu'il soit eux tous. Il est alors nécessaire ou bien qu'ils subsistent toujours sans se transformer, ou qu'ils se transforment les uns dans les autres ; et dans ce cas, soit eux tous, soit les uns mais non les autres, comme Platon l'a écrit dans le Timée.[30] Qu'il est nécessaire qu'ils se transforment les uns dans les autres, on l'a établi auparavant ; et on a dit auparavant que le passage de l'un à l'autre ne se fait pas avec la même rapidité, du fait que les corps qui ont une marque en commun sont plus rapidement engendrés les uns à partir des autres, les autres plus lentement. Si donc la contrariété selon laquelle ils se transforment est une et une seule, [35] il y a nécessairement deux corps, la matière étant intermédiaire du fait qu'elle est imperceptible et [332b] inséparable. Mais puisqu'on constate l'existence de plusieurs corps, il se pourrait bien qu'on ne puisse avoir moins de deux contrariétés. Or, s'il y en a deux, il est impossible que les corps soient au nombre de trois, il faut qu'ils soient quatre, comme cela est manifeste : tel est en effet le nombre des paires, puisqu'il y en a six mais que deux dans la réalité ne se produiront pas du fait qu'elles seraient composées de deux qualités contraires.
Démonstration qu'aucun élément ne peut être « principe » des autres
[5] De ces questions, on a traité antérieurement2. Qu'il soit maintenant impossible, quand les corps se transforment les uns dans les autres, qu'ils possèdent un « principe », que ce soit à l'extrémité ou au milieu, c'est clair d'après les considérations suivantes : le principe ne sera pas aux extrémités, parce que sinon tout sera feu ou terre, ce qui revient à dire que toutes choses procèdent du feu ou de la terre. [10] Il n'est pas non plus possible que le principe soit intermédiaire (comme certains3 ont l'opinion que l'air se transforme à la fois en feu et en eau, l'eau à la fois en air et en terre, mais que les derniers, eux, ne se transforment plus les uns dans les autres), c'est que le processus doit s'arrêter et ne saurait courir à l'infini, ni d'un côté ni de l'autre. Car sinon, on devra assigner un nombre infini de contrariétés à un seul élément.
Soit4[15] T la terre, E l'eau, A l'air et F le feu. Si A se transforme en F et en E, il y aura une contrariété qui appartiendra à AF. Soient les termes de cette contrariété le couple blancheur/noirceur. S'il est vrai que de l'autre côté, A se transforme en E, il y en aura une autre, E et F n'étant pas identiques. Soit cette contrariété le couple sécheresse/humidité, S étant la sécheresse et H l'humidité.[20] Si donc le blanc subsiste, l'eau sera humide et blanche ; sinon, l'eau sera noire – la transformation ayant lieu vers les contraires, il faut donc que l'eau soit noire ou blanche – soit donc le premier cas. Semblablement, alors, S (la sécheresse) appartiendra aussi à F. Il y aura par conséquent également une transformation de F (le feu) [25] en eau : ils sont en effet contraires, le feu étant tout d'abord noir, puis sec, et l'eau humide, puis blanche. Il est donc évident que pour tous, la transformation sera mutuelle et qu'en fonction au moins de ce qu'on a dit, à T (la terre) appartiendront les deux marques restantes (le noir et l'humide) [30] que l'on n'avait pas encore couplées.
Que maintenant il ne soit pas possible d'aller à l'infini, ce que nous nous proposions de démontrer en entamant cette discussion, découle clairement des considérations suivantes. Si, encore une fois, le feu, soit F, se transforme en autre chose sans revenir au point de départ, soit en X, une certaine contrariété, différente de celles déjà mentionnées, appartiendra au feu et à X. [35] On suppose en effet que X n'est identique à aucun des TEAF. Soit donc K pour F et Y pour X. [333a] Mais justement, K appartiendra précisément à chacun des TEAF, puisqu'ils se transforment les uns dans les autres. Faisons cependant comme si cela n'était pas encore démontré ; il est cependant clair que si X, à son tour, se transforme en autre chose, il y aura une autre contrariété [5] appartenant à X (et au feu F). De façon similaire, il y aura sans cesse, avec l'élément ajouté, quelque contrariété appartenant à ceux qui existent déjà, en sorte que si les éléments ajoutés sont infinis, il y aura un nombre infini de contrariétés qui appartiendront à un unique élément. Si c'est le cas, il ne sera pas possible que rien soit défini ou engendré. Il faudra en effet, pour qu'un élément provienne d'un autre, parcourir tellement de contrariétés, [10] et même toujours plus, que la transformation n'atteindra jamais certains éléments (comme lorsque les intermédiaires sont en nombre infini – ce qui est précisément bien le cas, puisque les éléments sont ici en nombre infini). De plus, même l'air ne se transformera pas en feu, si les contrariétés sont en nombre infini. Et tout devient un. Il est en effet nécessaire que toutes les contrariétés des éléments qui sont au-dessus de F appartiennent aux éléments en dessous de F, et que celles qui sont en dessous de F appartiennent [15] aux éléments au-dessus, en sorte que toutes choses seront une.
Chapitre 6
Contre la séparation élémentaire des empédocléens
Mais on pourrait peut-être s'étonner des gens qui disent, à la façon d'Empédocle, que les éléments des corps sont multiples sans se transformer les uns dans les autres : comment leur est-il alors possible de dire que les éléments sont comparables – Empédocle dit pourtant bien que « ceux-ci, de fait, [20] tous, sont égaux1 » ? Car si c'est selon la quantité, il est nécessaire qu'il existe une même chose appartenant à tous les éléments comparables, par laquelle ils sont mesurés. Si par exemple d'une cotyle2 d'eau proviennent dix cotyles d'air, c'est donc que ces deux éléments à la fois étaient une certaine chose identique, puisqu'ils sont mesurés par le même terme. Mais si ce n'est pas selon cette acception de la quantité – une quantité provenant d'une quantité – qu'ils sont comparables, mais pour autant qu'ils ont de puissance ([25] une cotyle d'eau et dix cotyles d'air ayant par exemple la puissance de refroidir une quantité égale), en ce sens, c'est selon la quantité qu'ils sont comparables, mais non pas en tant que quantité, mais en tant qu'ils sont dotés d'une certaine puissance. Les puissances pourraient toutefois également être comparées non point selon la quantité, mais selon l'analogie, si par exemple comme ceci est blanc, cela est chaud ; or le « comme ceci… » signifie le [30] semblable et dans la quantité signifierait l'égal. Il paraît assurément incongru que ces corps, alors qu'ils ne sont pas sujets au changement, soient comparables non pas par analogie, mais selon leur puissance, telle ou telle quantité déterminée de feu ayant une chaleur égale ou équivalente à telle quantité, qui lui est multiple, d'air. Car la même chose en plus grande quantité aura un tel rapport du fait qu'elle est homogène.
[35] Cela étant dit, l'augmentation elle-même ne saurait avoir lieu, pour Empédocle, [333b] autrement que selon l'addition. Car c'est au moyen du feu qu'il augmente le feu : « La terre augmente sa propre race et l'éther l'éther » – mais ces processus sont des additions, or l'augmentation des êtres ne paraît guère se produire de la sorte.
Mais il lui est encore bien plus difficile de rendre compte de la génération naturelle. [5] Car tous les êtres engendrés naturellement viennent à l'être soit toujours, soit le plus souvent, et les choses qui ne viennent pas à l'être toujours ou le plus souvent procèdent du hasard et de la chance. Quelle est donc la raison pour laquelle un homme provient d'un homme soit toujours soit le plus souvent, et du blé le blé mais non pas un olivier ? Ou qu'un os soit engendré si tels composants déterminés se trouvent réunis ? Car [10] à en juger d'après ses propres dires, ce n'est pas quand des choses s'associent selon la chance qu'il y a génération, mais quand elles le font selon une proportion déterminée. Quelle en est donc la raison ? Sûrement pas le feu ou la terre ; mais l'amour non plus, ni la discorde, car celui-là explique seulement l'association, celle-ci la dissociation. La cause, c'est l'essence de chaque être, et non pas seulement « mélange et séparation de ce qui fut [15] mélangé3 », comme il prétend. C'est Chance, « le nom à iceux conféré », non pas Proportion, puisqu'un mélange peut bien avoir lieu selon la chance. Mais la raison des êtres naturels, c'est le fait qu'ils sont tels ou tels, cette nature de chacun, de laquelle il ne dit rien, au point finalement de ne rien dire « Sur la Nature4 » ; mais c'est pourtant cela, le principe de perfection et de bien. Mais lui se borne [20] à l'éloge du mélange. D'ailleurs, pour ce qui est du moins des éléments, ce n'est pas la discorde mais l'amour qui dissocie ces êtres pourtant par nature antérieurs au dieu, et qui sont eux-mêmes des dieux.
En outre, sa théorie du mouvement est simpliste. Il ne suffit pas de dire que l'amour et la discorde sont causes de mouvement si l'essence de l'amour n'est pas l'essence de tel type de mouvement et l'essence de la discorde l'essence de tel autre type de mouvement. Il fallait donc [25] soit définir, soit faire des hypothèses, soit démontrer – de façon exacte ou lâche, ou de quelque autre manière que ce soit. De plus, puisqu'il est manifeste que les corps sont mus par contrainte et contre nature aussi bien que selon la nature (par exemple, le feu est mû vers le haut non par contrainte, vers le bas par contrainte), que selon la nature est contraire à par contrainte et que le mouvement par contrainte a effectivement lieu, le mouvement selon la nature, dès lors, [30] a lieu lui aussi. Est-ce l'amour qui meut de ce mouvement ? Ou non, le mouvement naturel mouvant au contraire la terre vers le bas et s'apparentant à une dissociation ? C'est ainsi la discorde qui est davantage cause du mouvement selon la nature que l'amour ; en sorte qu'au bout du compte, l'amour pourrait bien être davantage contre nature. Bref, si ni l'amour ni la discorde ne sont principes de mouvement pour les corps, ces derniers n'ont en eux-mêmes ni mouvement [35] ni repos ; or cela est incongru.
De plus, il est aussi évident que [334a] ces corps se meuvent : la discorde a en effet opéré la dissociation ; cependant, l'éther fut apporté en haut non sous l'effet de la discorde mais tantôt, selon ses dires, et comme par chance, « il se trouvait à tel moment courir ainsi, mais souvent autrement5 », tantôt, à ce qu'il dit, le feu se transportait par nature vers le haut et l'éther, à ce [5] qu'il dit, « s'enfonçait au sein de la terre avec ses longues racines6 ».
En même temps, il dit que son univers est le même, régi maintenant par la discorde et auparavant par l'amour. Quel est donc le premier moteur, la cause du mouvement ? Car ce ne sont justement pas l'amour et la discorde. Mais de quel mouvement ces derniers sont-ils la cause, si le premier moteur est principe du mouvement ?
Il est tout aussi incongru [10] que l'âme soit composée des éléments ou qu'elle soit l'un d'eux. Comment en effet les altérations de l'âme auront-elles lieu, la culture par exemple et à nouveau l'inculture, ou la mémoire et l'oubli ? Car il est clair que si l'âme est feu, lui appartiendront seulement les affections qui appartiennent au feu en tant que feu, et si elle est mélangée, que lui appartiendront les affections corporelles. Or, parmi les altérations de l'âme, il n'y a rien de corporel. [15] Mais étudier ces questions est la tâche d'une autre étude.
Chapitre 7
Retour au mélange, à la lumière de la discussion des « éléments »
Revenons maintenant aux éléments à partir desquels les corps sont composés : qu'il y a quelque chose de commun aux éléments ou que ceux-ci se transforment les uns dans les autres, chacune de ces deux propositions, pour ceux qui les soutiennent, implique la seconde. Tous ceux en revanche qui ne conçoivent pas la génération mutuelle des éléments, ni ne conçoivent la génération à partir de chacun autrement qu'à la façon dont [20] des briques proviennent d'un mur, leur théorie ne peut expliquer sans absurdité la façon dont les chairs, les os et tous les corps de ce type proviendront des éléments. Cette question recèle toutefois une aporie jusque pour les partisans de la génération mutuelle : comment donc peut être engendré, à partir des éléments, quelque chose qui ne soit aucun d'entre eux ? Je veux dire par exemple qu'il est probable que du feu soit engendré de l'eau et de celle-ci du feu : en effet, il y a quelque chose de commun qui est le substrat ; [25] mais assurément, et la chair et la moelle sont engendrées à partir d'eux. Or ces dernières, comment sont-elles engendrées ? Et pour ceux qui parlent comme Empédocle, quel sera le processus ? Une composition, nécessairement, à la façon dont un mur est composé de briques et de pierres. Le mélange, dans ce cas, devra être formé d'éléments conservés, minuscules et [30] placés les uns à côté des autres ; c'est donc de la sorte que s'expliquera la chair et tous les autres corps. Il s'ensuit que le feu et l'eau ne seront pas engendrés de n'importe quelle partie de chair, à la façon dont de telle partie de la cire une sphère serait engendrée et de telle autre une pyramide, la possibilité toutefois ayant existé que d'une partie comme de l'autre, l'une comme l'autre soient engendrées. C'est de fait ainsi que le processus a lieu, [35] le feu comme l'eau étant engendrés tous deux de n'importe quelle partie de chair. Mais, pour les défenseurs de la théorie mentionnée, [334b] c'est impossible et, comme du mur proviennent pierre et brique, le feu et l'eau proviendront chacun d'un lieu et d'une partie différents.
Même ceux qui conçoivent une matière unique pour les éléments sont toutefois confrontés, de manière similaire, à une certaine aporie : comment quelque chose proviendra-t-il des deux, du chaud et du froid par exemple, ou du feu et de la terre ? Si [5] en effet la chair provient des deux sans être aucun des deux, ni non plus leur composition dans leur intégrité, que reste-t-il, si ce n'est de dire que ce qui provient d'eux est leur matière ? Car la corruption de l'un produit soit l'autre soit leur matière. N'est-ce donc pas finalement que, puisque le chaud et le froid sont susceptibles de plus et de moins, quand l'un des deux est absolument en entéléchie, [10] l'autre sera en puissance, tandis que lorsqu'il n'est pas complètement en entéléchie mais qu'au contraire, en tant que chaud, il est froid et en tant que froid, chaud (par le fait que, mélangés, le froid et le chaud corrompent leurs excès réciproques), alors on n'obtiendra ni leur matière ni l'un des deux contraires, absolument, en entéléchie, mais un intermédiaire, et en tant qu'il est en puissance plus chaud que froid ou le [15] contraire, d'après ce rapport il est en puissance deux fois plus chaud qu'il n'est froid, ou trois fois plus chaud ou plus chaud selon une autre proportion du même type ? C'est justement une fois les contraires mélangés que les choses proviendront de ces derniers, ou plutôt des éléments, et que les éléments proviendront de ces contraires, qui sont d'une certaine façon en puissance (non pas toutefois à la façon de la matière, mais comme on a dit ; et ce qui se produit est ici un mélange, [20] là une matière).
Puisque l'affection des contraires obéit à la définition posée dans nos premières recherches – ce qui est chaud en acte est froid en puissance et ce qui est froid en acte est chaud en puissance, en sorte que si ce qui est chaud et ce qui est froid ne s'équilibrent pas, ils se transforment l'un dans l'autre, et les autres contraires de même – ce sont d'abord les éléments [25] qui se transforment ainsi ; à partir de ceux-ci, chairs, os et corps semblables sont engendrés, ce qui est chaud devenant froid, ce qui est froid chaud, quand on s'approche du milieu, où il n'y a plus ni l'un ni l'autre. Et le milieu, multiple, n'est pas indivisible. De la même façon, ce qui est sec et humide, et les autres choses semblables, produisent, selon leur médiété, [30] chair, os, etc.
Chapitre 8
« Éléments » et homéomères
Or tous les corps mélangés, tous ceux qui entourent le lieu du milieu1, sont composés de tous les corps simples. Ainsi, la terre est présente dans tous les corps, du fait que chaque élément est principalement et pour la plus grande partie de lui-même dans le lieu qui lui est propre ; l'eau, du fait qu'il faut que [35] le corps composé soit délimité, que le seul des corps simples à être facilement délimité est [335a] l'eau et, de plus, que la terre sans humidité n'a pas le pouvoir de cohésion, l'humidité étant ce qui la maintient (si l'on venait à extirper complètement l'humidité de la terre, celle-ci se désagrégerait). Ce sont donc là les raisons pour lesquelles la terre et l'eau sont présentes dans ces corps ; l'air et le feu, eux, c'est du fait [5] qu'ils sont les contraires de la terre et de l'eau (la terre est le contraire de l'air, l'eau du feu, autant qu'il est possible à une substance d'être le contraire d'une substance). Puis donc que les générations ont lieu à partir des contraires et que, pour chacun des couples de contraires, l'un des deux extrêmes est présent dans les corps, il est nécessaire aussi que l'autre contraire y soit également présent – en sorte que tout composé contiendra tous les corps simples.
[10] La nourriture de chaque être paraît bien l'attester. Tous les êtres se nourrissent de ce dont ils sont composés et tous les êtres se nourrissent de plusieurs choses. Car même ceux qui sembleraient ne se nourrir que d'une seule chose, comme les plantes d'eau, se nourrissent en réalité de plusieurs : la terre est de fait alors mélangée à l'eau, et c'est la raison pour laquelle les agriculteurs s'efforcent d'effectuer un mélange pour irriguer.
Puis donc que la [15] nourriture ressortit de la matière tandis que ce qui est nourri, c'est la figure, ou la forme, engagée dans la matière, il est d'emblée conforme à la raison que, comme disent nos prédécesseurs, seul d'entre les corps simples, le feu se nourrisse – même si tous les corps simples sont engendrés les uns à partir des autres. Le feu est en effet le seul corps à ressortir de la forme, et il l'est au plus haut point, du fait que sa nature est de se transporter [20] vers la limite. Or, la nature de chacun est de se transporter vers la région qui est la sienne ; mais pour toutes choses, la figure et la forme sont dans leurs délimitations.
On a donc dit que tous les corps sont constitués de tous les corps simples.
Chapitre 9
La matière, la forme et l'agent
Puisque certains êtres sont sujets à la génération et la corruption et que la génération [25] se rencontre dans le lieu qui est autour du centre, nous devons dire, pour toute génération indifféremment, le nombre et le type de ses principes. Car nous étudierons plus facilement les choses particulières quand nous aurons d'abord compris les principes universels. Les principes sont égaux en nombre et identiques en genre à ceux qui régissent les êtres éternels et premiers. L'un [30] est en effet à comprendre comme matière, l'autre comme figure. Mais il est nécessaire qu'il en existe en outre encore un troisième, car ces deux-ci ne suffisent pas à la génération, pas plus qu'ils ne suffisent dans le domaine des réalités premières. Ainsi, c'est en tant que matière que la possibilité d'être et de ne pas être est cause pour les êtres sujets à la génération (en effet, certains êtres nécessairement sont, comme les êtres éternels, certains autres nécessairement ne [35] sont pas – il est alors impossible aux premiers de ne pas être et impossible aux seconds d'être, [335b] car ils ne peuvent, en transgressant la nécessité, être autrement) ; mais certaines choses peuvent à la fois être et ne pas être, et c'est précisément là ce que veut dire être sujet à la génération et la corruption : tantôt la chose est, tantôt elle n'est pas. En sorte qu'il est nécessaire que la génération et la corruption se rapportent à ce qui peut [5] être et ne pas être. Voilà pourquoi c'est en tant que matière que cela est cause pour les êtres sujets à la génération ; mais, en tant que fin, c'est la figure ou la forme qui est cause, c'est-à-dire la définition de la substance de chaque chose.
Insuffisance de la cause formelle du Phédon
et d'une causalité exclusivement matérielle
Mais il faut ajouter encore une troisième cause que tous sans exception voient comme en rêve, mais de laquelle personne ne traite. Car les uns ont pensé que [10] la nature des formes était une cause suffisante pour la génération, comme le Socrate du Phédon : c'est de fait lui qui, après avoir réprimandé les autres sous prétexte qu'ils ne disaient rien, suppose que parmi les êtres, certains sont des formes et les autres des participants aux formes ; que chaque chose est dite d'une part être d'après la forme, d'autre part être engendrée selon qu'elle y prend part et corrompue selon qu'elle [15] l'abandonne – en sorte que si cela est vrai, il pense que les formes sont nécessairement cause et de génération et de corruption1. Pour les autres, c'est la matière en tant que telle qui est cause car, disent-ils, c'est d'elle que provient le mouvement. Mais ni les uns ni les autres ne parlent convenablement. Si en effet les formes sont des causes, pour quelle raison n'engendrent-elles pas éternellement et continûment, mais tantôt oui et tantôt non, alors que tant les formes que les choses susceptibles [20] d'en participer sont éternelles ? En outre, nous observons que, dans certains cas, la cause est autre : c'est ainsi le médecin qui procure la santé et le savant la science, tout existantes que puissent être la santé en soi, la science en soi et les choses susceptibles d'en participer ; et il en va de la sorte dès que les choses sont réalisées selon une capacité. Or, si l'on dit que c'est la matière qui engendre, en raison de [25] son mouvement, on parlera davantage en physicien que les tenants de telles théories2, puisque ce qui altère et transfigure est davantage cause de genèse et que nous avons l'habitude de dire que l'agent, dans toutes les choses naturelles et artificielles indifféremment, est ce qui peut être moteur. – Quoi qu'il en soit, eux non plus n'ont pas une théorie correcte. Car à [30] la matière il appartient d'être affectée et mue, tandis que mouvoir et agir appartiennent à une autre puissance. Or cela est évident, dans le cas des choses engendrées par l'art et par la nature : ce n'est pas en effet l'eau en elle-même qui tire un animal hors d'elle-même, ni le bois un lit, mais l'art – en sorte qu'eux non plus n'ont pas une théorie correcte, pour cette raison et parce qu'ils délaissent l'autre cause, plus fondamentale [35] que la leur : ils éliminent en effet la quiddité et la figure. [336a] En outre, ils attribuent aux corps des puissances génitrices qui sont par trop celles d'outils, du fait qu'ils suppriment la cause relevant de la forme. De fait, puisqu'il est « dans la nature du chaud », comme ils disent, de dissocier, du froid de rassembler et dans celle de chacun des autres, [5] tantôt d'agir et tantôt d'être affecté, ils disent que c'est à partir et au moyen de ces derniers que tous les êtres sont engendrés et corrompus. Pourtant, le feu lui-même est de toute évidence mû et affecté. En outre, ils ne sont pas très loin d'attribuer à la scie et aux autres instruments la cause des choses engendrées, car il y a nécessairement, [10] quand on scie, division, quand on rabote, polissage, etc. En sorte que le feu a beau agir et mouvoir au plus haut point, ces gens-là ne voient pas comment il meut, à savoir de façon moins efficace que les outils. Nous avions auparavant proposé une théorie universelle des causes et, maintenant, nous avons fait des distinctions au sujet de la matière et de la forme.
Chapitre 10
La cause efficiente
[15] En outre, puisque l'éternité du mouvement de déplacement a été prouvée1, il est nécessaire, les choses étant telles, que la génération également ait lieu continûment. Le déplacement, en effet, fera de la génération un processus perpétuel, par le fait d'approcher et d'éloigner le principe générateur. Il est en même temps clair que notre théorie antérieure aussi était correcte, selon laquelle nous disions que le premier changement était le [20] déplacement et non la génération. Car il est bien davantage conforme à la raison que l'être soit une cause de génération pour le non-être que le non-être d'être pour l'être. Or si l'objet soumis au déplacement est, celui soumis à la génération, lui, n'est pas – c'est pourquoi le déplacement est antérieur à la génération.
L'écliptique
Or, puisqu'il a été supposé et prouvé que génération et corruption affectent continûment les réalités [25] et puisque nous affirmons que le déplacement est cause de génération, il est manifeste que si le déplacement est unique, il est impossible que les deux processus, du fait qu'ils sont contraires, aient lieu (car ce qui est même et identique à soi produit par nature toujours la même chose, en sorte qu'il y aura soit toujours génération, soit corruption) ; et qu'il faut plutôt qu'on ait des mouvements multiples [30] et contraires, soit par le déplacement, soit par l'irrégularité. Les contraires ont en effet des causes contraires. C'est la raison pour laquelle ce n'est pas le premier déplacement qui est cause de la génération et de la corruption, mais celui selon l'écliptique. Car c'est en ce dernier que viennent se loger aussi bien la continuité que le fait de se mouvoir de deux mouvements. Il est en effet nécessaire, si du moins l'on veut que la génération et la corruption aient toujours lieu [336b] de manière continue, qu'il y ait quelque chose qui soit toujours mû, afin que ces changements ne s'arrêtent pas et, en outre, que les mouvements soient deux, afin que l'un des deux processus ne soit pas le seul à s'accomplir. L'explication de la continuité réside donc dans le déplacement de l'ensemble, celle du va-et-vient dans l'inclinaison. Il se produit en effet tantôt un éloignement, [5] tantôt un rapprochement et, l'intervalle étant variable, le mouvement sera irrégulier, en sorte que si c'est par le rapprochement et la proximité que le principe engendre, c'est par l'éloignement et la distance que le même principe corrompt ; et si c'est par l'approche répétée qu'il engendre, c'est par l'éloignement répété qu'il corrompt – les contraires ont en effet des causes contraires, [10] et la corruption et la génération naturelle ont lieu pendant une durée égale.
C'est la raison pour laquelle la durée et la vie de chaque être possèdent un nombre qui le définit. Il y a en effet un ordre pour toute chose, et toute durée, toute vie, sont mesurées par un cycle, à ceci près que, différent pour chaque être, le cycle est ici plus court et là plus long : si, pour certains êtres, le cycle, leur mesure, est d'une année, [15] il est dans certains cas plus long, dans d'autres plus bref. Il est jusqu'à certaines données de la perception qui paraissent bien s'accorder à nos thèses. Car nous voyons, lorsque le Soleil approche, la génération se produire et, lorsqu'il s'éloigne, la corruption – en une période égale dans les deux cas. La période de la génération naturelle, de fait, est égale à celle de la corruption naturelle. [20] Mais, s'il arrive souvent qu'il y ait corruption en une période plus courte, c'est du fait de l'interpénétration réciproque : la matière étant en effet irrégulière et non point partout identique à soi, il est nécessaire que les générations elles aussi soient irrégulières, les unes plus rapides et les autres plus lentes ; en sorte qu'il arrive, du fait de la génération de tels corps, que d'autres soient corrompus, [25] mais toujours, comme il a été dit, la génération et la corruption seront continues et jamais, en raison de la cause que nous avons dite, elles ne s'interrompront.
Coïncidence de la causalité efficiente avec la finalité naturelle
Cela se produit de façon conforme à la raison. Car puisque pour toutes choses, nous disons que c'est toujours le meilleur que « désire » la nature, qu'être est meilleur que ne pas être (en combien de sens nous disons être, on l'a expliqué ailleurs) [30] et qu'il est impossible que l'être appartienne à la totalité des choses du fait de leur position éloignée du principe, c'est de la façon qui restait que le dieu a assuré la complétude du Tout, rendant la génération perpétuelle. C'est ainsi que peut se réaliser au plus haut point la concaténation de l'être, du fait de l'extrême affinité qu'entretiennent avec l'essence le devenir et la génération perpétuels. La cause en est, [337a] on l'a souvent dit, le déplacement circulaire, car c'est le seul déplacement continu. C'est pourquoi toutes les autres choses, qui se transforment les unes vers les autres selon leurs affections et leurs puissances, comme les corps simples, imitent le déplacement circulaire. Quand l'air est engendré à partir de l'eau, [5] le feu de l'air et qu'à partir du feu on a de nouveau l'eau, nous disons que la génération s'est déroulée « en cercle » parce qu'elle est revenue à son point de départ. En sorte que même le déplacement rectiligne, pour autant qu'il imite le déplacement circulaire, est continu. Du même coup s'éclaircit ce qui pour certains constitue une aporie – la raison pour laquelle, alors que chaque corps se transporte vers sa région propre, les corps, au cours d'une durée infinie, ne finissent pas par se retrouver dans un [10] état de séparation complète. La cause de cela, c'est leur transition réciproque. Car si chacun demeurait dans sa région propre sans se transformer sous l'action de son voisin, les corps se seraient déjà complètement séparés ; mais ils se transforment en raison du déplacement, qui est double et, du fait même qu'ils se transforment, aucun d'eux ne peut demeurer en quelque [15] région déterminée que ce soit. Que donc existent la génération et la corruption, et en raison de quelle cause elles ont lieu, et quels êtres y sont sujets, c'est clair d'après ce qui a été dit.
La continuité de la génération s'explique par la continuité du premier mû plus que par celle du mouvement
Mais d'autre part, – premièrement, comme on l'a déjà dit ailleurs2, il est nécessaire qu'il y ait quelque chose s'il doit y avoir du mouvement ; si le mouvement est éternel, quelque chose d'éternel ; si le mouvement est continu, quelque chose d'un, d'identique, d'immobile, [20] d'inengendré et d'inaltérable ; et si les mouvements circulaires sont multiples, il faut certes qu'ils soient multiples, mais que tous ces mouvements se rangent sous un seul principe ; – secondement, le temps étant continu, il est nécessaire que le mouvement soit continu, si du moins il est impossible que le temps soit séparé du mouvement. C'est donc bien d'un certain mouvement continu que le temps est nombre, du mouvement circulaire donc, [25] comme cela a été distingué dans les développements initiaux3 ; – mais le mouvement est-il continu par le fait que le mû serait continu ou par le fait que ce où le mouvement a lieu serait continu, par exemple le lieu ou l'affection ? il est clair que c'est parce que le mû est continu – car comment l'affection serait-elle continue si ce n'est par le fait que l'objet qu'elle affecte est continu ? mais même si c'est par ce où le mouvement a lieu, [30] cela appartient au seul lieu, car il a une certaine grandeur ; – mais au sein du mû, seul ce qui est mû en cercle est continu, en sorte d'être soi-même continu à soi-même ; – il suit de là que le corps mû circulairement est ce qui produit le mouvement continu, et ce mouvement est ce qui produit le temps.
Chapitre 11
Nécessité affaiblie des assertions de physique sublunaire au futur
Or puisque nous voyons, parmi les choses mues continûment par génération, [35] altération ou, de manière générale, transformation, un ordre de succession (c'est-à-dire que [337b] ceci est engendré après cela sans qu'il n'y ait jamais d'interruption), il faut examiner s'il y a quelque chose qui nécessairement sera ou s'il n'y a rien de tel, tout pouvant au contraire ne pas avoir lieu. Que certaines choses nécessairement seront, voilà qui est clair : c'est l'explication directe du fait que sera est différent de se préparant à être ; ce dont en effet il est vrai [5] de dire qu'il sera, il faut qu'il soit vrai de dire à un moment donné qu'il est, mais ce dont il est maintenant vrai de dire qu'il se prépare à être, rien n'empêche qu'il ne soit pas – car quelqu'un qui se prépare à se promener pourrait ne pas se promener. Bref, puisqu'il est possible à certains êtres aussi bien de ne pas être, il est clair qu'il en ira de même également pour ceux qui sont engendrés, leur génération ne relevant pas alors de la nécessité. [10] Est-ce cependant là le cas de tous les êtres engendrés ? Certains ne doivent-ils pas plutôt, de façon absolument nécessaire, être engendrés ? Semblablement dès lors au domaine de l'être, où il est impossible que certaines choses ne soient pas tandis que c'est possible à d'autres, en ira-t-il ainsi dans celui de la génération ? Sera-t-il par exemple nécessaire que le solstice soit engendré et exclu que cela soit impossible ?
La circularité comme principe de la chaîne des générations
Si maintenant il est vrai que l'antérieur doive nécessairement être engendré pour que le postérieur soit – si par exemple [15] la maison est, les fondations doivent être et si les fondations sont, le mortier doit être – faudra-t-il inversement que si les fondations ont été engendrées, la maison le soit ? Ou bien n'est-ce plus le cas, à moins qu'il n'y ait là aussi une nécessité absolue de génération ? Dans ce dernier cas, il est nécessaire que si les fondations sont engendrées, la maison soit engendrée. C'est en effet là, par définition, la relation de l'antérieur au postérieur : si celui-ci est, celui-là doit être [20] antérieurement. Dès lors, s'il est nécessaire que soit le postérieur, il est également nécessaire que soit l'antérieur, et si l'antérieur est, le postérieur aussi, dès lors, est nécessairement – nécessité causée non point par l'antérieur, mais parce qu'il a été supposé que le postérieur serait nécessairement. Ainsi, dans les choses où il est nécessaire que le postérieur soit, il y a réciprocité et toujours, si l'antérieur a été engendré, il est nécessaire que le [25] postérieur soit engendré. Si donc on va à l'infini vers le bas, il ne sera pas nécessaire absolument, mais hypothétiquement, que tel ou tel postérieur soit engendré : toujours en effet il sera nécessaire qu'il y ait avant ce terme postérieur quelque autre chose qui rende sa génération nécessaire ; de sorte que s'il est vrai que l'infini n'a pas de principe, il n'y aura non plus nul premier terme qui rendra la génération de ce terme postérieur nécessaire.
Même [30] dans les séries bornées, il sera toutefois impossible de dire véridiquement qu'une génération soit absolument nécessaire – une maison par exemple quand les fondations ont été engendrées. Car quand a lieu la génération, s'il n'est pas toujours nécessaire que tel objet soit engendré, il se produira qu'il soit toujours bien qu'il détienne la possibilité de ne pas être toujours. Mais la chose doit être toujours par génération si sa génération est nécessaire, [35] puisque nécessaire et toujours vont de pair, ce qui est nécessairement [338a] ne pouvant pas ne pas être. Ainsi, si une chose est nécessairement, elle est éternelle, et si elle est éternelle, elle est nécessairement ; si donc la génération est nécessaire, la génération sera éternelle, et si elle est éternelle, elle est nécessaire. Si par conséquent la génération de quelque chose est absolument nécessaire, il est nécessaire qu'on ait une boucle [5] qui revienne au point de départ. Car il est nécessaire ou que la génération ait une borne ou qu'elle n'en ait pas, et si elle n'en a pas, qu'elle soit ou rectiligne ou circulaire. Mais de cette alternative, si la génération doit être éternelle, il faut exclure la possibilité d'une génération rectiligne, du fait qu'il n'y aurait d'aucune manière un principe, ni de choses prises – en bas – du côté des futurs ni – en haut – du côté des passés. Mais il est nécessaire qu'il y ait un [10] principe et, la génération n'étant pas bornée, qu'il soit éternel – c'est la raison pour laquelle il doit être circulaire. Il sera par conséquent nécessaire qu'il y ait réciprocité et, si telle chose se produit nécessairement, donc le terme antérieur aussi, mais si c'est le cas, il est nécessaire également que le terme postérieur se produise. Et ce processus éternel sera bien continu – nulle différence entre dire que cette conversion met en jeu deux termes intermédiaires ou une pluralité. C'est par conséquent dans [15] le mouvement et la génération circulaires que réside la nécessité absolue. Et si c'est en cercle, il est nécessaire que chaque chose vienne et soit venue à l'être, et si c'est nécessaire, c'est en cercle. Et tout cela est bel et bien conforme à la raison, puisque sur d'autres bases aussi bien, le mouvement circulaire, c'est-à-dire celui du ciel, nous était clairement apparu comme éternel, du fait que c'est par nécessité que ces choses viennent à l'être et seront, c'est-à-dire tous les mouvements relevant [338b] du mouvement circulaire et causés par lui. Si de fait ce qui est mû en cercle meut toujours quelque chose, il est nécessaire que le mouvement de ces choses également soit circulaire – par exemple, le déplacement du haut se produisant en cercle, le Soleil se meut de la façon qu'on voit, et puisqu'il en va ainsi, les saisons sont engendrées en cercle et retournent à leur point de départ, [5] et celles-ci se comportant ainsi, à leur tour les choses qui en dépendent.
La nécessité de la génération se cantonne au niveau de l'espèce