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Emmanuel Kant
D'UN TON ÉLEVÉ NOUVELLEMENT PRIS
EN PHILOSOPHIE
Traduction : Joseph Tissot Arvensa 2020
Liste générale des titres Pour toutes remarques ou suggestions :
editions@arvensa.com ou rendez-vous sur :
www.arvensa.com
D'UN TON ÉLEVÉ NOUVELLEMENT PRIS
EN PHILOSOPHIE Emmanuel Kant
Édition sous la direction de : Magalie Schwartzerg Traduction du texte : Joseph Tissot Annotations : Kant, sauf mentions contraires
Mise en français moderne : M. Schwartzerg ©Arvensa® Éditions 2020
Ce petit essai, D'un ton élevé nouvellement pris en philosophie, date de 1796. La polémique dont il est question est dirigée contre la philosophie sentimentale de Jacob.
Notre édition reprend, en la modernisant, la traduction française de Joseph Tissot publiée en 1862 chez Ladrange dans Mélanges de logique.
D'UN TON ÉLEVÉ NOUVELLEMENT PRIS
EN PHILOSOPHIE
Liste générale des titres
Le nom de philosophie, depuis qu'il a perdu sa première signification, celle d'une sagesse scientifique de la vie, fut de bonne heure recherché comme titre glorieux d'une intelligence adonnée aux spéculations exceptionnelles ; c'est maintenant je ne sais quelle révélation d'un mystère. -- Les ascètes, dans le désert de l'Île de Macquarie, appelaient leur vie monastique une philosophie. L'alchimiste se disait philosophus per ignem. Les Loges des temps anciens et des modernes sont des adeptes d'un mystère traditionnel dont ils ne veulent rien révéler (philosophus per initiationem). Enfin les derniers possesseurs de ce mystère sont ceux qui l'ont en euxmêmes, mais qui ne peuvent malheureusement pas le révéler, ni le communiquer à tout le monde par la parole (philosophus per inspirationem). Si donc il y avait une connaissance du sursensible (qui seul est un vrai mystère au point de vue théorique), qui peut certainement être révélé à l'entendement humain au point de vue pratique, ce sursensible résultant de l'entendement comme faculté de connaître par notions, serait cependant bien inférieur à ce qui pourrait être perçu immédiatement par l'entendement, comme faculté de l'intuition. L'entendement discursif doit employer beaucoup de travail à l'analyse et ensuite à la synthèse de ses notions suivant des principes, et s'élever péniblement de degrés en degrés dans le progrès de la connaissance, quand au contraire une intuition intellectuelle embrasserait d'un seul coup d'oïl, et ferait connaître immédiatement l'objet. -- Celui-là donc qui croit être en possession de l'intuition intellectuelle verra avec dédain l'entendement discursif ; et réciproquement, la facilité d'un tel usage de la raison est une forte tentation d'admettre hardiment une semblable faculté intuitive, et de recommander très spécialement une philosophie qui la prend pour fondement ; ce qui s'explique facilement par le penchant naturel des hommes à l'égoïsme, penchant que favorise secrètement la raison.
Ce n'est pas seulement la paresse naturelle, mais aussi la vanité humaine (une liberté mal comprise), qui fait que ceux qui ont de quoi vivre, largement ou parcimonieusement, comparés à ceux qui sont dans la nécessité de travailler pour vivre, se tiennent pour notables (Vornehme). L'Arabe ou le Mongole méprise le citadin et se croit au-dessus de lui, parce qu'il trouve plus agréable de circuler dans les déserts avec ses chevaux et ses brebis que de travailler. Le Toungouse des bois (Waldtunguse) croit décocher à son frère une malédiction, quand il lui dit : « Puisses-tu élever toi-même ton troupeau comme le Buriate ! » Celui-ci lui rend avec usure son imprécation en disant : « Puisses-tu labourer la terre comme le Russe ! » Ce dernier dira peut-être, suivant sa manière de voir : « Puisses-tu être assis à une machine à tisser comme l'Allemand ! » Tous, en un mot, s'estiment supérieurs en raison même qu'ils se croient dispensés de travailler. D'après ce principe, les choses en sont récemment venues à ce point, qu'une prétendue philosophie, suivant laquelle on n'a pas besoin de travailler, parce qu'il suffit de prêter l'oreille à l'oracle qui est au dedans de soi et d'en jouir pour acquérir d'une manière fondamentale toute la sagesse à laquelle peut prétendre la philosophie, se proclame sans déguisement. Elle se fait même d'un ton qui montre qu'elle n'entend pas être comparée à ceux qui, -- scolastiquement, -- se croient obligés d'avancer lentement et avec circonspection, en s'élevant de la critique de leur faculté de connaître à la connaissance dogmatique, mais qu'elle ne veut être comparée qu'à ceux-là qui, -- à la façon du génie, -- sont capables d'acquérir d'un seul regard sur leur intérieur, tout ce que le travail soutenu peut donner, et bien au-delà. Permis à quelques-uns de s'enorgueillir pédantesquement des sciences qui demandent du travail, comme les mathématiques, l'histoire naturelle, l'histoire ancienne, la philologie, etc., et même la philosophie, en tant qu'elle est obligée de descendre au développement méthodique et à la composition systématique des notions ; mais nul autre que le philosophe de l'intuition, qui ne procède point par le travail herculéen de la connaissance de soi-même, mais qui s'élevant au-dessus de ce moyen démontre de haut en bas, par une apothéose facile, ne peut s'illustrer, attendu qu'il parle de sa propre autorité, et qu'il n'en doit compte à personne.
Au fait maintenant : Platon, non moins mathématicien que philosophe, admirait les propriétés de certaines figures géométriques, par exemple du cercle ; il y trouvait une espèce de finalité, c'est-à-dire une utilité pour la diversité de la
solution d'un seul et même problème (par exemple, dans la théorie des lieux géométriques), en partant d'un seul principe, comme si les conditions de la construction de certaines notions de quantité s'y trouvaient placées à dessein, quoiqu'elles puissent être aperçues et démontrées nécessairement a priori. Mais la finalité n'est concevable que par le rapport de l'objet à un entendement comme cause. (Voyez Critique du jugement, édit. numérique A rv. 2020).
Or l'entendement, comme faculté de connaître par notions, ne pouvant nous servir à étendre notre connaissance a priori au-delà de notre idée (comme il arrive cependant en mathématiques), Platon a dû admettre pour nous autres hommes des intuitions a priori, mais qui n'avaient pas leur première origine dans notre entendement, car notre entendement n'est pas une faculté intuitive, ce n'est qu'une faculté discursive ou de penser. Cette origine ne pourrait être que dans un entendement qui serait en même temps le principe fondamental de toutes choses, c'est-à-dire l'entendement divin. Ces intuitions directes pouvaient être nommées directement des prototypes (idées). Mais notre intuition de ces idées divines (car nous avons dû cependant avoir une intuition a priori, quand nous avons voulu comprendre la faculté des propositions synthétiques a priori en mathématiques pures), comme copie (ectypa) en quelque sorte, comme images obscurcies de toutes choses, que nous connaissons synthétiquement a priori, n'est qu'indirectement innée ; notre naissance a obscurci ces idées, en nous en faisant oublier l'origine. C'est une conséquence de la chute de notre esprit (appelé âme aujourd'hui) dans un corps, des liens duquel la philosophie a pour tâche maintenant de s'affranchir peu à peu[1].
Nous ne devons pas non plus oublier Pythagore, dont nous savons sans doute trop peu de chose pour pouvoir décider quoi que ce soit de certain sur le principe métaphysique de sa philosophie. Comme les prodiges des figures (de géométrie) l'avaient fait chez Platon, les prodiges des nombres (de l'arithmétique), c'est-à-dire une espèce de finalité, et une utilité déposée comme par intention dans la propriété de l'arithmétique, pour la solution de plusieurs problèmes rationnels de mathématiques, ou l'intuition a priori (espace et temps), et pas seulement une pensée discursive doit être supposée, éveillèrent l'attention de Pythagore ; il vit une espèce de magie dans la seule possibilité non seulement d'étendre les notions de quantité en général, mais aussi d'en faire comprendre les propriétés particulières et
pour ainsi dire mystérieuses. -- L'histoire dit que la découverte du rapport numérique entre les sons, et de la loi suivant laquelle seule ils forment une musique, le conduisit à penser que les mathématiques (comme science des nombres) renfermant aussi le principe de la musique (et même, comme il le paraît, a priori, à cause de sa nécessité), il y a en nous une intuition obscure d'une nature ordonnée numériquement par une intelligence qui la domine. Cette idée, ensuite appliquée aux corps célestes, produisit encore la doctrine de l'harmonie des sphères. Or, rien n'anime plus les sens que la musique. Et comme le principe qui vivifie l'homme est l'âme, comme aussi la musique, d'après Pythagore, ne repose que sur des rapports numériques perçus, et (ce qui est très digne de remarque), que le principe vivifiant dans l'homme, l'âme, est en même temps un être libre et se déterminant lui-même ; la définition de l'âme : anima est numerus se ipsum movens, est jusqu'à un certain point intelligible et admissible dès qu'on suppose qu'il a voulu faire ressortir, par cette faculté de se mouvoir soi-même, la liberté, par conséquent, ce qui distingue l'âme de la matière, qui est par elle-même sans vie, et ne peut être mise en mouvement que par quelque chose d'extérieur. C'était donc sur la mathématique que philosophaient Pythagore et Platon, lorsqu'ils regardaient toute connaissance a priori (qu'elle eût pour objet une intuition ou une notion) comme intellectuelle, et qu'ils croyaient trouver par cette philosophie un mystère où il n'y a pas de mystère ; et il n'y en a pas, non parce que la raison peut répondre à toutes les questions qui lui sont proposées, mais parce que son oracle devient muet quand la question s'élève si haut qu'elle n'a plus de sens. Quand, par exemple, la géométrie propose quelques-unes des belles propriétés du cercle (comme on peut en voir dans Montucla), et qu'on se demande ensuite d'où lui viennent ces propriétés qui semblent renfermer une espèce de finalité et de vaste utilité, on ne peut répondre qu'une chose : Quærit delirus quod non respondet Homerus. Celui qui veut résoudre philosophiquement une question mathématique donne dans une contradiction ; par exemple : d'où vient que le rapport rationnel des trois côtés d'un triangle rectangle ne peut être que celui des nombres 3, 4 et 5 ? Mais celui qui philosophe sur une question mathématique, croit rencontrer ici un mystère, et par cette raison voir quelque grandeur immense où il ne voit rien. C'est précisément à couver une idée qu'il ne peut élucider pour lui-même, ni communiquer aux autres, qu'il fait consister la véritable philosophie (philosophia arcani), où le talent poétique trouve matière à délirer dans le sentiment et la jouissance ; ce qui
est assurément beaucoup plus agréable et plus brillant, que la loi de la raison qui veut qu'on s'acquière une fortune par le travail, mais où la misère et le luxe offrent le spectacle ridicule d'une philosophie qui parle d'un ton sublime.
La philosophie d'Aristote est au contraire un labeur. Je ne le considère ici (ainsi que les deux précédents) que comme métaphysicien, c'est-à-dire comme un penseur qui résout toutes connaissance a priori en ses éléments, et comme ouvrier de la raison (Vernunftkuenstler) qui les recompose en les déduisant des catégories. À ce titre, son travail, dans l'étendue qu'il lui donne, a conservé son utilité, quoiqu'il ait en vain essayé par la suite d'étendre les principes applicables au sensible (sans qu'il ait aperçu le saut dangereux qu'il avait à faire ici), jusqu'au sursensible, que ses catégories n'atteignaient pas. Il eût été nécessaire de régler et d'apprécier auparavant l'organe de la pensée en lui-même, la raison, d'après ses deux champs, le théorique et le pratique ; mais ce travail était réservé aux temps suivants.
Écoutons et apprécions maintenant le nouveau ton sur lequel on philosophe (avec lequel on peut se passer de philosophie).
Que des personnes haut placées philosophent, si elles s'élevaient même aux sommets de la métaphysique, il y a là pour elles un très grand honneur, et s'il leur arrive (ce qui est à peine inévitable) de commettre quelque bévue scolaire elles ont droit à l'indulgence, parce qu'elles ont daigné se mettre avec elle sur le pied de l'égalité civile[2]. -- Mais si ceux qui veulent être philosophes agissent en personnages (vornehmen thun), ils ne méritent aucune indulgence, parce qu'ils s'élèvent au-dessus de leurs égaux, et en violent l'inaliénable droit de liberté et d'égalité dans des choses de simple raison.
Le principe de vouloir philosopher par l'influence d'un sentiment plus élevé, est le mieux fait pour le ton sublime : qui peut en effet combattre mon sentiment ? Si je puis faire croire encore que ce sentiment n'est pas en moi purement subjectif, qu'il peut être exigé de chacun, qu'il a donc aussi une valeur objective et qu'il est comme une partie de la connaissance, qu'il n'est par conséquent pas raisonné à peu près comme une simple notion, mais qu'il a presque la valeur d'une intuition (de l'appréhension de l'objet même) ; j'ai alors le grand avantage sur tous ceux qui sont obligés de se justifier avant de pouvoir se glorifier de la vérité de leurs assertions. Je puis
donc parler d'un ton d'autorité, comme un plaideur qui est dispensé de produire le titre de sa possession (beati possidentes). -- Vive donc la philosophie par sentiment ! elle nous conduit tout droit au fait ! Adieu les arguties par notions, qui ne nous conduisent que par les détours des caractères généraux, et qui, avant même d'avoir une matière qu'elles puissent immédiatement travailler, demandent des formes déterminées auxquelles cette matière puisse être soumise ! Et, tout en admettant que la raison ne peut pas expliquer grand-chose touchant la légitimité de l'acquisition de ces sortes d'aperçus, il y a toujours ce fait de certain : « La philosophie a des mystères qui peuvent être perçus par le sentiment »[3].
Il s'agit maintenant d'une comparaison avec cet appât sensible d'un objet qui peut cependant se rencontrer dans la raison pure. -- Jusqu'ici on n'avait entendu parler que de trois degrés de la croyance, jusqu'à son évanouissement dans une parfaite incertitude : la science, la foi et l'opinion[4].
On en produit un nouveau, qui n'a rien du tout de commun avec la logique, qui ne doit pas être un progrès de l'entendement, mais une prévision sensitive (prævisio sensitiva) de ce qui n'est point du tout un objet des sens ; c'est-à-dire un pressentiment du sursensible.
Il est évident qu'il y a là un certain tact mystique, un saut (salto mortale) des notions à l'inconcevable, une faculté de saisir ce que n'atteint aucune notion, une attente de mystères, ou plutôt un appât dont ils sont les moyens, mais en réalité le renversement des têtes au profit du mysticisme. Car un pressentiment est une obscure prévision ; il contient l'espoir d'une solution, mais qui n'est possible dans les questions de la raison que par des notions. Quand donc ces questions sont transcendantes et ne peuvent conduire à aucune connaissance propre de l'objet, elles doivent promettre une communication surnaturelle (une illumination mystique) ; ce qui est la mort de toute philosophie.
Platon, l'académicien, a donc été, quoique involontairement (car il n'usait de ses intuitions intellectuelles que dans un sens rétrospectif pour expliquer la possibilité d'une connaissance synthétique a priori, et non d'une manière prospective pour étendre la connaissance par cette idée lisible dans l'entendement divin), le père de tout mysticisme en philosophie. -- Mais je ne voudrais pas confondre Platon l'épistolographe (depuis peu traduit en allemand) avec le précédent. Celui-ci veut, indépendamment
« des quatre choses requises pour la connaissance, le nom de l'objet, la description, l'exposition et la science, une cinquième (roue au chariot), à savoir, l'objet même et sa véritable existence. » -- « Cet être immuable, qui ne s'aperçoit que dans l'âme et par l'âme où s'allume d'elle-même une lumière, comme d'une étincelle jaillissante de feu, il prétend (comme philosophe illuminé) l'avoir saisi, bien cependant qu'on n'en puisse absolument parler au peuple, parce qu'on serait à chaque instant convaincu d'ignorance. Toute tentative de cette espèce serait périlleuse, parce que ces hautes vérités seraient exposées à un mépris grossier, et (ce qui est ici la seule chose raisonnable) que l'âme pourrait se livrer à des espérances chimériques et à la vaine présomption de connaître de grands mystères. »
Qui ne voit ici le mystagogue, qui ne délire pas seulement pour lui seul, mais qui fait en même temps partie d'une association, et qui, parlant à ses adeptes, en opposition avec le peuple (par lequel il faut entendre tous ceux qui ne sont pas initiés), fait de la hauteur avec sa prétendue philosophie ?
Dans la nouvelle langue mystico-platonicienne on dit : « Toute la philosophie des hommes ne peut indiquer qu'une aurore ; le soleil doit être pressenti. » Personne cependant ne peut pressentir un soleil, s'il n'en a jamais vu ; car il pourrait bien arriver que sur notre globe le jour succédât régulièrement à la nuit (comme dans la Genèse mosaïque), sans qu'on vit jamais de soleil, à cause des nuages qui couvriraient constamment le ciel, et que tout cependant allât son train suivant cette succession (de jour et de saison). Dans un pareil état de choses, un vrai philosophe ne pressentirait pas un soleil, il est vrai (car ce n'est pas son affaire), mais il pourrait peutêtre présumer en conséquence, pour expliquer ce phénomène par l'hypothèse d'un pareil corps céleste, et rencontrer assez juste. -- À la vérité, il n'est pas possible de voir dans le soleil (le sursensible) sans percevoir ; mais on peut très bien le voir d'une manière réfléchie (par la réflexion de la raison illuminant l'âme moralement), et même suffisamment au point de vue pratique, comme le faisait Platon l'ancien. Au contraire, les néoplatoniciens « ne nous donnent certainement qu'un soleil de théâtre, » parce qu'ils veulent nous faire illusion par des sentiments (pressentiments), c'est-à-dire par quelque chose de purement subjectif, qui ne donne aucune notion de l'objet, pour nous attirer par la présomption de la connaissance d'un objectif transcendant. -- Le philosophe sentimentaliste qui platonise de la sorte est inépuisable en expressions figurées, destinées à faire comprendre ce pressentiment ; par exemple : « approcher de si près la
sagesse divine qu'on peut entendre le frôlement de sa robe. » Il n'est pas moins fécond dans l'éloge de l'art par le faux Platon : « puisque s'il ne peut lever le voile d'Isis, il sait du moins le rendre si léger, qu'on peut pressentir la divinité qu'il recouvre. » Quel est le degré de cette finesse du voile, c'est ce qu'on ne nous dit pas ; mais il reste probablement assez épais pour qu'on puisse faire ce qu'on veut du fantôme : car autrement il y aurait vision ; ce qui devait être évité.
La même cause est soutenue, à défaut de bonnes preuves, par des « analogies, des vraisemblances » (dont il a déjà été question tout à l'heure), qu'on donne pour des arguments, ainsi que « la crainte de rendre la raison impuissante, en l'énervant par une sublimation métaphysique si débilitante, qu'elle pourra difficilement tenir dans la lutte avec le vice[5]. » C'est au contraire, c'est dans ces principes a priori que la raison pratique sent particulièrement une force, qu'elle n'a pas pressentie d'ailleurs ; c'est bien plutôt par un empirisme supposé (qui est par cette raison inutilement donné comme législation universelle) que la raison est énervée et paralysée.
Enfin la nouvelle sagesse allemande invite à philosopher par sentiment (non sans doute, comme celle d'il y a quelques années, pour ranimer et fortifier le sens moral par la philosophie), comme à une épreuve ; elle y trouvera nécessairement sa perte. Tel est son défi : « Le caractère le plus sûr de la vérité de la philosophie humaine n'est pas de nous rendre plus certains, mais meilleurs. » On ne peut exiger de cette épreuve que l'amendement de l'homme (opéré par un sentiment mystérieux) soit attesté par un essayeur qui en mettrait la moralité au creuset ; car chacun peut facilement apprécier le titre des bonnes actions ; mais s'il s'agit de dire combien elles contiennent de fin dans le sentiment, personne n'en peut donner un témoignage d'une valeur publique. Tel il devrait être cependant s'il devait prouver que ce sentiment rend en général les hommes meilleurs, lorsque au contraire la théorie scientifique est inféconde et inerte. La pierre de touche demandée ne peut donc être donnée par aucune expérience ; elle doit être cherchée dans la seule raison pratique, ou elle est donnée a priori. L'expérience interne, le sentiment (qui est de sa nature empirique et contingent) n'est excité que par la voix de la raison (dictamen rationis), qui parle clairement à chacun, et qui est capable d'une connaissance scientifique, et n'est pas une règle pratique particulière pour la raison, et comme introduite par le sentiment ; ce qui est impossible, une pareille règle
ne pourrait jamais avoir une valeur universelle. On doit donc pouvoir reconnaître a priori quel principe est capable de rendre les hommes meilleurs, pourvu toutefois qu'il soit porté clairement et constamment à leur âme, et qu'on fasse attention à l'impression puissante qu'il exerce sur eux.
Or, chaque homme trouve dans sa raison l'idée du devoir, et tremble à sa voix d'airain, lorsque les passions le sollicitent à l'enfreindre. Il est persuadé qu'alors même que toutes les passions seraient conjurées contre elle, la majesté de la loi que lui prescrit sa propre raison, doit les vaincre toutes, et que sa volonté doit par conséquent pouvoir en venir à bout. Tout ceci peut et doit être présenté à l'homme, sinon scientifiquement, du moins avec clarté, afin qu'il soit assuré de l'autorité de la raison qui lui commande, et de celle de ses ordres mêmes. La théorie va jusque-là. -- Si maintenant je suppose un homme qui se demande : Qu'est-ce qui fait en moi que je puis sacrifier les attraits les plus intimes de mes appétits, et tous les désirs qui procèdent de ma nature, à une loi qui ne me promet aucun avantage en retour, qui ne me menace d'aucune peine en cas de transgression ; à une loi que j'honore d'autant plus même qu'elle est plus stricte et qu'elle offre moins en compensation ? Cette question excite l'âme entière par l'admiration qu'occasionne la grandeur et la sublimité des dispositions intérieures de l'homme, comme par l'impénétrabilité du mystère qui la recouvre (car la réponse : c'est la liberté, serait tautologique, parce que la liberté est précisément le mystère même). On ne se rassasie pas de contempler ce spectacle, ni d'admirer en soi-même une puissance qui ne cède à aucune puissance de la nature ; et cette admiration est tout juste le sentiment produit par les idées, sentiment qui pénétrerait profondément dans l'âme, et ne manquerait pas de rendre les hommes moralement meilleurs, si, en sus de l'enseignement de la morale dans les écoles et dans les chaires, les docteurs s'attachaient d'une manière particulière à l'exposition fréquente de ce mystère. Il s'agit donc ici de ce qui manquait à Archimède, et qu'il ne trouva pas, je veux dire d'un point fixe où la raison puisse appuyer son levier, de telle façon, il est vrai, qu'elle le pose, non sur le monde actuel ni sur le monde à venir, mais uniquement sur son idée intérieure de liberté, qui est donnée comme fondement assuré par l'inébranlable loi morale, pour de là mettre en mouvement, par ses principes, la volonté humaine, malgré même la résistance de la nature entière. Tel est donc le mystère qui ne peut être sensible qu'après un long développement des notions intellectuelles, qu'après l'examen soigneux des
principes, c'est-à-dire le travail. -- Il n'est pas donné empiriquement (proposé à résoudre à la raison), mais a priori (comme un aperçu réel dans les limites de la raison), et qui étend même la connaissance rationnelle jusqu'au sursensible, mais au point de vue pratique seulement ; non pas, sans doute, par un sentiment qui servirait de fondement à une connaissance (le sentiment mystique), mais par une connaissance claire qui agit sur le sentiment (le sentiment moral). -- Le ton de celui qui s'estime posséder ce véritable mystère ne peut être élevé ; car le savoir dogmatique ou historique seul donne cette enflure. Le savoir du dogmatique tempéré par la critique de sa propre faculté, le rend inévitablement mesuré dans ses prétentions (modeste) ; mais la fatuité de l'historien, la lecture de Platon et des classiques, qui ne servent qu'à former le goût, ne peuvent autoriser, avec de la critique, à faire le philosophe.
Dans un temps comme le nôtre, où il est de mode de se parer du titre de philosophe, et où le philosophe de la vision (s'il peut y en avoir un semblable) pourrait bien finir par se faire de nombreux partisans, grâce à la facilité d'atteindre sans effort, par un bond hardi, le faite de la connaissance (car l'audace est contagieuse), il ne m'a pas semblé inutile de châtier cette prétention : la police du royaume des sciences ne peut la tolérer.
La manière dédaigneuse de traiter le formel de notre connaissance (ce qui est cependant la principale affaire de la philosophie) comme une pédanterie, en l'appelant « une fabrique de formes, » confirme le soupçon d'un dessein secret de proscrire en réalité, sous couleur de philosophie, toute philosophie véritable, et de chanter hautement victoire :
Pedibus subjecta vicissim Obleritur, nos exæquat victoria coelo. (LUCRET.)
Mais on verra par l'exemple suivant le peu de succès laissé à cette tentative par la vigilance d'une critique toujours attentive.
L'essence de la chose consiste dans la forme (forma dat esse rei, disaient les scolastiques), en tant que cette essence doit être connue de la raison. Si cette chose est un objet des sens, alors la forme des choses est dans l'intuition (comme forme des phénomènes), et même la mathématique pure n'est qu'une théorie des formes de l'intuition pure ; de même que la métaphysique, comme philosophie pure, fonde souverainement sa connaissance sur les formes de la pensée auxquelles tout objet (matière de la connaissance) doit être subsumé. À ces forces tient la possibilité de toute
connaissance synthétique a priori, connaissance d'une réalité incontestable. -- Or, le passage au sursensible auquel la raison nous porte irrésistiblement, et qu'elle ne peut effectuer qu'au point de vue moralement pratique, n'est opéré par la raison qu'au moyen de lois (pratiques), qui ont pour principe non la matière des actions libres (leur fin), mais bien leur forme, l'utilité de leurs maximes pour l'universalité d'une législation en général. Dans le double champ (de la théorie et de la pratique), la production d'une forme n'est pas conçue arbitrairement, comme pourrait l'être celle d'une esquisse ou d'un mode de fabrication (à l'usage d'un État) ; c'est un travail préalable, fait avec soin et scrupule, avant toute manipulation de l'objet donné, sans y penser même, travail qui a pour but d'accepter et d'apprécier notre propre faculté (la raison). Au contraire le digne homme, qui s'annonce comme l'oracle de la vision du sursensible, ne pourra pas se justifier de l'avoir fait consister dans un traité mécanique des intelligences, et de ne l'avoir décoré du nom de philosophie que pour l'honneur.
Mais à quoi bon toute cette dispute entre deux partis qui sont, en définitive, animés d'un dessein également louable, celui de rendre les hommes sages et justes ? -- C'est du bruit pour rien, une querelle par malentendu, où il n'est besoin d'aucune réconciliation ; une explication réciproque suffit pour arriver à une conclusion qui rendra l'accord plus intime encore à l'avenir.
La divinité cachée, devant laquelle nous fléchissons tous deux le genou, est la loi morale en nous, dans son inviolable majesté. Nous en entendons la voix sans doute, nous en comprenons même très clairement les ordres, mais en l'écoutant nous doutons si elle vient de l'homme, de la toute-puissance de sa propre raison, ou si elle part d'un autre dont la nature lui est inconnue, et de ce qu'elle dit à l'homme par sa propre raison. Au fond, peut-être ferions-nous mieux de laisser là cette recherche, puisqu'elle est toute spéculative, et que ce qui se présente à faire (objectivement) est toujours le même, quelque principe qu'on admette pour fondement : il y a seulement cette différence que le procédé didactique de ramener, par une méthode rationnelle, la loi morale en nous à des notions claires est seul philosophique, tandis que celui de personnifier cette loi, et de faire de la raison moralement législative une Isis voilée (tout en ne lui attribuant d'autres qualités que celles qu'on trouve par la première méthode), est une manière esthétique de se représenter exactement la même chose ; manière
dont on peut assurément user, quand, par la première, on a tiré au clair les principes, pour animer cette Idée par une exposition sensible, quoique seulement analogique. Mais il y aura toujours là un certain danger de tomber dans les visions chimériques qui sont la mort de toute philosophie.
La faculté de pressentir cette divinité serait donc une expression qui ne signifierait autre chose qu'être conduit par le sens moral aux notions de devoir, avant d'avoir pu s'éclaircir les principes dont dépend ce sentiment. Ce pressentiment d'une loi, traité méthodiquement, politiquement, se transforme en une connaissance claire ; ce qui est l'oeuvre propre de la philosophie, sans laquelle cette expression de la raison serait la voix d'un oracle[6] exposé à toutes sortes d'interprétations.
Du reste, « si, sans admettre cette proposition d'accommodement, comme FONTENELLE le disait dans une autre occasion, « M. N. veut absolument croire aux oracles, personne ne l'en peut empêcher. »
FIN D'UN TON ÉLEVÉ NOUVELLEMENT PRIS
EN PHILOSOPHIE