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Emmanuel Kant
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS
Traduction : Joseph Tissot, Ch. Gérard Arvensa 2020
Liste générale des titres Pour toutes remarques ou suggestions :
editions@arvensa.com ou rendez-vous sur : www.arvensa.com
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS PAR LA SEULE VOLONTÉ DE LES
MAÎTRISER
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS PAR LA SEULE VOLONTÉ DE LES MAÎTRISER
Emmanuel Kant
Édition sous la direction de : Magalie Schwartzerg Traduction du texte : Joseph Tissot, Ch. Gérard Annotations : Kant, Hufeland, sauf mentions contraires Mise en français moderne : M. Schwartzerg ©Arvensa® Éditions 2020
La première publication de cet ouvrage d'Emmanuel Kant date de 1797 par Rosenkranz et Schubert.
Notre édition adopte, en la modernisant, la traduction française de Joseph Tissot publiée en 1863 chez Ladrange dans les appendices d'Anthropologie. Elle suit l'édition donnée par C-V. Hufeland, conseiller d'État et médecin du roi de Prusse. La traduction de l'avant-propos et des notes de Hufeland est due au docteur Charles Gérard. Elle parut d'abord dans la Revue de la Côte-d'Or et de l'ancienne Bourgogne (volume 2, 1836).
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS
Liste générale des titres
Table des matières
Avant-propos de C-V. Hufeland Lettre au professeur Hufeland Principe de la diététique 1° De l'hypocondrie 2° Du sommeil 3° Du boire et du manger 4° Des sentiments maladifs résultant du contretemps dans la pensée 5° Moyens de se préserver et de se guérir des accidents maladifs, par l'action de la volonté sur la respiration 6° Des conséquences de l'habitude de respirer la bouche fermée Conclusion. Méditation. -- Vieillesse Post-scriptum. Précautions que les imprimeurs et les éditeurs devraient prendre par rapport aux yeux
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS
Table des matières Liste générale des titres
Avant-propos de C-V. Hufeland
L'esprit seul vit ; la vie de l'esprit est la seule vie véritable. La vie du corps doit toujours être soumise à celle de l'esprit, en être maîtrisée. L'esprit ne doit donc pas se soumettre aux fantaisies, aux passions et aux penchants du corps si la vraie vie doit être conservée. Cette grande vérité a été de tout temps proclamée et considérée par les plus sages de ce monde comme le fondement de toute moralité, de toute vertu, de toute religion, enfin, de tout ce qui, dans l'homme, est grand et divin, et par conséquent de toute vraie félicité. Mais elle ne peut être assez souvent répétée, puisqu'il est dans la nature de l'homme de trouver plus commode de vivre corporellement que spirituellement ; d'autant plus que, comme il est arrivé dans les temps les plus modernes, la philosophie elle-même, jadis le soutien de la vie spirituelle, ne reconnaît plus, dans le système de l'identité, de différence entre l'esprit et le corps, et que philosophes et médecins admettent si bien la dépendance de l'esprit, qu'ils en viennent même à excuser tous les crimes comme provenant de cette dépendance de l'âme, de sorte que bientôt l'on en sera au point de ne pouvoir plus rien appeler du non de crime. Mais où conduit cette opinion ? N'est-elle pas directement opposée aux lois divines et humaines qui sont établies sur cette base ? Ne conduit-elle pas au matérialisme le plus grossier ? N'anéantit-elle pas toute moralité, toute force de la vertu, force qui consiste précisément à vivre de la vie de l'idée et à soumettre le corporel à l'idée ? N'est-elle pas aussi destructrice de toute vraie liberté, de toute indépendance, de tout empire ou sacrifice de soi-même, enfin, de ce qu'il y a de plus élevé dans ce que l'homme peut atteindre, la victoire sur lui-même ?
L'emblème qui représente l'homme comme le cavalier d'un coursier sauvage sera éternellement vrai ; il unit un esprit raisonnable à un animal qui doit le porter, mais qui l'attache à la terre où il doit maintenant le guider et le gouverner. Là est le problème de toute sa vie. Ne consiste-t-il pas, en effet, à combattre en soi cette animalité et à la soumettre à une puissance plus haute ? Ce n'est qu'en domptant cet animal, en s'en affranchissant le plus possible, que l'homme rendra sa vie régulière, raisonnable, morale, et par conséquent véritablement heureuse. Laisse-t-il la domination à l'animal : celui-ci l'emporte çà et là, en fait le jouet de ses caprices et de ses bonds, jusqu'à ce qu'il le précipite mortellement.
Cette domination physique de soi-même est utile, non seulement pour la vie et la santé spirituelle, qui est la plus noble, mais elle contribue grandement aussi à la conservation, à la perfection et à la santé de la vie physique, et devient ainsi un des plus puissants moyens diététiques et curatifs.
Nous ne voulons en aucune façon nier l'influence du corporel sur le spirituel, mais le pouvoir physique de l'esprit sur le corps est encore plus frappant et plus grand. Il peut faire naître des maladies comme il peut en guérir. Il y a plus, il peut tuer ou faire vivre. Ne voyons-nous pas très fréquemment l'épilepsie, les syncopes, les paralysies, les hémorragies, une foule d'autres maladies, et même la mort, survenir sous l'influence de la frayeur et d'autres émotions ? Et de quoi meurt-on alors ? Uniquement d'une action subite et violente de l'esprit sur le corps. Combien de fois les maladies les plus graves n'ont-elles pas résisté à tous les remèdes et cédé simplement à la joie, à l'éveil et à l'élévation de l'esprit ! Le fils de Crésus, qui depuis longtemps avait la langue paralysée, recouvra la parole au moment où son père allait être assassiné. Pinel a observé que, grâce au mouvement général et passionné produit par la Révolution française, une foule d'individus, maladifs et languissants depuis des années, étaient redevenus bien portants et forts, et que les maux de nerfs, qui sont surtout les maladies des personnes opulentes, avaient entièrement disparu. Oui, je ne dis pas trop, si je soutiens que la plus grande partie de nos maladies nerveuses opiniâtres et de celles que l'on nomme spasmes, ne sont autre chose que la paresse, l'inertie de l'esprit, la suite du lâche abandon aux sentiments corporels et à leur influence.
Qui peut nier qu'il y ait des merveilles et des guérisons merveilleuses ? Mais que sont-elles sinon des effets d'une ferme croyance à une vertu
céleste ou terrestre, et par conséquent des effets de l'esprit ? Chacun connaît le pouvoir de l'imagination. Personne ne doute qu'il y
ait des maladies imaginaires, et qu'une foule d'hommes ne soient malades que de l'imagination de la maladie. Ne serait-il donc pas aussi possible, et infiniment meilleur de se croire bien portant ? et ne pourrait-on pas, par ce moyen, tout aussi bien conserver et fortifier sa santé que l'altérer et la perdre par le contraire ?
Les paroles suivantes de Kant, les dernières que ce grand génie nous ait fait entendre, contiennent cette puissante leçon, et font observer la vertu curative de l'esprit de même que sa domination sur le corps. Il les a écrites à mon occasion il y a trente ans, et je les ai fait imprimer dans mon journal de médecine pratique ; j'ai bien volontiers consenti à la demande que m'a faite l'éditeur, d'une impression séparée et accompagnée de quelques remarques.
Puissent-elles atteindre leur but !
Signé : C.-V. HUFELAND.
Berlin, en mai 1824.
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS
Table des matières Liste générale des titres
Lettre au professeur Hufeland
Iéna, en 1797[1].
Vous pourrez peut-être conclure par la date de ma réponse, en janvier de la présente année, que mes remercîments pour le présent que vous m'avez fait le 12 décembre 1796, de votre livre agréable et instructif sur l'Art de prolonger la vie humaine, avaient été calculés sur une longue vie, si la vieillesse ne suffisait pas pour amener avec elle les fréquents ajournements des plus importantes résolutions ; telle est, par exemple, la résignation à la mort. La mort s'annonce toujours trop tôt pour nous, et nous trouve inépuisables en excuses pour la faire attendre.
Vous désirez de ma part « un avis sur votre tentative de traiter moralement le physique dans l'homme ; de représenter tout l'homme, même l'homme physique, comme un être à ramener au côté moral ; de faire voir que, dans toutes les dispositions de notre nature humaine, la culture morale est indispensable pour le perfectionnement physique ; » et vous ajoutez : « du moins je puis assurer que ce ne sont point là des opinions préconçues ; j'avais été conduit irrésistiblement à ce genre de traitement par le travail et des recherches. » Cette manière d'envisager la chose trahit non seulement le logicien pratique, mais encore le philosophe ; c'est-à-dire l'homme qui, pour sa thérapeutique, non seulement accepte de la raison, comme un membre du Directoire de la Convention française, les moyens curatifs qu'elle lui prescrit tels que l'expérience les lui offre, mais qui, comme membre du corps législatif des médecins, les tire de la raison pure, qui doit prescrire avec habileté ce qui est salutaire, et en même temps avec sagesse ce qui est devoir en soi : de sorte qu'il considère aussi la philosophie moralement pratique comme une médecine universelle qui à
elle seule ne guérit pas tout, il est vrai, mais qui pourtant ne doit manquer dans aucune prescription.
Ce moyen universel ne concerne que la diététique, c'est-à-dire qu'il n'agit que négativement comme art de prévenir les maladies. Mais cet art suppose un pouvoir que la philosophie seule, ou son esprit (qu'il faut absolument admettre), peut donner. C'est à cet esprit que se rapporte la question diététique suprême renfermée dans ce thème : Du pouvoir de l'esprit de l'homme sur ses sentiments maladifs, par la seule résolution de les maîtriser.
Je me dispenserai de prendre pour exemple à l'appui de la possibilité de cette assertion l'expérience d'autrui, puisque je puis alléguer la mienne propre ; je n'en sortirai même pas, parce qu'elle procède de la conscience, et fait que les autres se demandent en conséquence s'ils n'observent pas aussi la même chose au dedans d'eux. -- Je me vois donc obligé de parler beaucoup de moi ; ce qui, dans une proposition dogmatique[2], décèle de l'immodestie, mais qui mérite d'être excusé s'il s'agit, non d'une expérience commune, mais d'une expérience ou d'une observation intérieure, que je dois d'abord avoir faite sur moi-même pour pouvoir soumettre au jugement des autres ce qu'ils n'auraient pas aperçu d'euxmêmes et sans y être portés. -- Ce serait une prétention blâmable que de vouloir entretenir autrui de l'histoire intérieure du jeu de mes pensées, qui peuvent bien avoir une importance subjective (pour moi), mais qui n'en ont aucune objective (pour chacun). Mais si cette attention donnée à soi-même et l'observation qui en résulte, ne sont pas des choses aussi communes, et que chacun puisse être appelé à s'en occuper ; si d'ailleurs il s'agit d'un fait qui exige et mérite cette observation, on est dès lors pardonnable d'entretenir un peu les autres de ses sentiments privés.
Mais avant de hasarder de passer à l'exposition du résultat de mon observation de moi-même, au point de vue de la diététique, je dois encore faire une remarque sur la manière dont M. Hufeland pose le problème de la diététique, c'est-à-dire l'art de prévenir les maladies, par opposition à l'art de les guérir, à la thérapeutique.
Il l'appelle « l'art de prolonger la vie humaine. » Il prend sa dénomination de ce que les hommes désirent le plus ardemment, quoique ce soit peut-être ce qu'il y a de moins désirable. Ils pourraient, à la vérité, faire deux souhaits en même temps, savoir : de vivre
longtemps et en bonne santé ; mais le dernier souhait n'est pas une condition indispensable du premier, qui est sans condition. Le malade à l'hôpital supporte la douleur et le dénuement pendant des années, et si on lui entend souhaiter souvent une prompte mort pour être délivré de la maladie, ne le croyez pas ; il ne parle pas sérieusement. Sa raison le lui dit, à la vérité ; mais son instinct naturel vent autrement. S'il fait signe à la mort, comme à son libérateur (Jovi liberatori), il n'en désire pas moins encore un petit délai, et a toujours quelques excuses pour l'ajournement (procrastinatio) de son décret péremptoire. Celui qui, dans un emportement furieux, a formé le dessein de se suicider, ne fait aucune réserve, car c'est l'effet d'une affection exaltée jusqu'à la folie. -- Des deux promesses faites à l'accomplissement du devoir filial : -- « afin qu'il t'advienne bien, et que tu vives longtemps sur terre, » -- le dernier renferme le plus puissant mobile, au jugement même de la raison, c'est-à-dire comme devoir dont l'observance est méritoire.
Le devoir d'honorer la vieillesse n'est pas principalement fondé sur les égards que l'on exige raisonnablement de la jeunesse pour la faiblesse des vieillards : car ce n'est pas une raison qui puisse leur mériter le respect. La vieillesse veut donc être considérée comme quelque chose de méritoire, parce qu'un certain respect lui est accordé. Ainsi, ce n'est pas sans doute à cause des années d'un Nestor, pas plus qu'à cause de la sagesse due à son expérience longue et variée, qu'il obtient de diriger ceux qui sont plus jeunes que lui, mais simplement parce que, n'ayant souillé sa vie d'aucun crime, il a vécu longtemps, et a pu se soustraire à la mort comme à la sentence la plus humiliante qui puisse frapper un être raisonnable (« Tu es terre, et tu dois redevenir terre ») ; un tel homme a, pour ainsi dire, acquis des droits à l'immortalité pour avoir servi si longtemps d'exemple.
Quant à la santé, comme second voeu naturel, la chose n'est que difficile et incertaine. On peut se sentir bien portant (le croire d'après le sentiment agréable de la vie), mais ne pas savoir si l'on est en bonne santé. -- Toute cause de la mort naturelle est maladie ; on peut la sentir ou ne pas la sentir. -- Il y a beaucoup de personnes dont on peut dire, sans vouloir plaisanter, qu'elles sont toujours mal portantes sans être jamais malades ; dont une diète est un écart et un retour incessant par rapport à leur genre de vie, et qui, malgré leur faiblesse extérieure, ne laissent pas de vivre longtemps, à ne considérer même que la durée de la vie et non leur air maladif. À combien de mes amis ou de mes connaissances n'ai-je pas survécu, qui se
glorifiaient d'une santé parfaite, conservée par un genre de vie méthodique, tandis que le germe de la mort (la maladie), prêt à se développer, gisait inaperçu dans leur sein, et tel qui se sentait bien portant ignorait qu'il fût malade ; car la cause d'une mort naturelle ne peut être appelée d'un autre nom que de celui de maladie. Mais on ne peut sentir la causalité ; c'est l'affaire de l'entendement dont le jugement peut errer, tandis que le sentiment ne trompe pas ; ce n'est donc que lorsqu'on se sent malade, que l'on dit être tel. Mais on ne se sentirait pas malade, que la maladie peut néanmoins exister dans l'homme d'une manière cachée et prête à se manifester bientôt. C'est pourquoi l'absence de ce sentiment permet simplement de dire, en parlant de sa santé, qu'il semble qu'on se porte bien. Ainsi, la longueur de la vie, si l'on y réfléchit, ne peut prouver que la santé dont on a joui ; et la diététique, dans l'art de prolonger la vie (et non d'en jouir), aura d'abord à prouver son habileté ou sa science : comme l'a dit aussi M. Hufeland.
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Principe de la diététique
La diététique ne doit point être calculée sur la commodité ; car ce ménagement de ses forces et de sa sensibilité est une délicatesse qui a pour résultat la diminution et l'épuisement insensible des forces vitales par défaut d'usage, de même que l'épuisement peut résulter d'un emploi excessif et violent. Le stoïcisme, comme principe de la diététique (sustine et obstine) convient donc à la philosophie pratique, non seulement comme morale, mais encore comme médecine. -- Celle-ci est donc philosophique lorsque la simple puissance de la raison de l'homme, de dominer ses affections physiques par un principe qu'il a en lui-même, détermine la manière de vivre. Si, au contraire, pour exciter ou détruire ces sensations, elle cherche des moyens hors d'elle dans les agents corporels, tels, par exemple, que ceux de la pharmacie ou de la chirurgie, elle est simplement empirique et mécanique.
La chaleur, le sommeil trop prolongé, et les soins minutieux que se donnent ceux qui ne sont pas malades, sont de mauvaises habitudes de la commodité.
1. En conséquence de l'expérience que j'ai faite sur moi-même, je ne puis acquiescer au précepte : qu'on doit tenir la tête et les pieds chauds[3]. -- Je trouve au contraire plus convenable de tenir froides ces deux extrémités (les Russes traitent de même la poitrine), justement pour me débarrasser du souci de ne pas me refroidir. -- Il est certainement plus agréable de se laver les pieds dans de l'eau tiède, que de le faire en hiver avec de l'eau presque glacée ; mais parce moyen l'on évite l'inconvénient de relâcher les vaisseaux sanguins dans des parties éloignées du coeur, ce qui, dans la vieillesse, occasionne aux pieds des maladies souvent
incurables. -- Tenir le ventre chaud, surtout par un temps froid, conviendrait mieux pour une règle de diététique que pour la commodité, parce que le ventre renferme les intestins, qui doivent pousser pendant un long trajet une matière d'une certaine consistance. Chez les vieillards ce résultat s'obtient à l'aide d'une ceinture (Schmachtriemen) ou large bandage qui règne sur le bas-ventre et en soutient les muscles ; mais la chaleur n'est ici pour rien.
2. Dormir longtemps (ou à plusieurs reprises, en se reposant pendant le jour) est certainement une épargne sur les peines que la vie entraîne inévitablement avec elle pendant la veille, et il est assez singulier de se souhaiter une longue vie pour en passer la majeure partie à dormir. Mais ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que ce prétendu moyen de prolonger la vie, la commodité, va directement contre le but qu'on se propose. Car la veille et la somnolence itératives, pendant les longues nuits d'hiver, sont débilitantes pour tout le système nerveux ; elles accablent et énervent en plongeant dans une trompeuse inaction. La commodité est donc ici une cause qui abrège la vie. Le lit est le nid d'une foule de maladies.
3. Se soigner, se faire soigner dans la vieillesse, pour ménager ses forces, en évitant l'incommodité (par exemple, celle de sortir par un mauvais temps), ou en général en abandonnant à d'autres un travail que l'on pourrait achever soi-même, pensant ainsi prolonger sa vie, c'est un soin qui produit directement le contraire, qui même amène une vieillesse précoce et abrège les jours. -- Il serait aussi très difficile de prouver[4] que le grand nombre des personnes devenues très vieilles étaient la plupart mariées[5] -- Le privilège de vivre longtemps est héréditaire dans quelques familles ; en se mariant de l'une à l'autre, on peut bien établir une race de cette espèce. C'est aussi un bon principe politique pour encourager le mariage, que de l'estimer autant qu'une longue vie, quoique l'expérience donne proportionnellement peu d'exemples de personnes qui soient devenues très vieilles à côté l'une de l'autre ; mais il est seulement ici question du principe physiologique de la longévité telle que la nature l'ordonne, et non du principe politique, c'est-à-dire de la manière dont la convenance de l'État désire tourner à ses vues l'opinion publique. Au reste, le philosopher, sans être précisément philosophe, est aussi un moyen d'éloigner certaines affections désagréables, et, partant, l'agitation de l'âme, qui prend à son travail un intérêt suffisant pour s'affranchir, quoique par forme de jeu, des
accidents extérieurs, et se fortifier intérieurement de manière à ne pas laisser languir la force vitale. Au contraire, la philosophie qui prend intérêt au tout du but final de la raison (but qui est l'unité absolue), porte en soi un sentiment de la force, qui peut bien réparer jusqu'à un certain point les faiblesses de l'âge par l'estimation rationnelle du prix de la vie. -- Mais de nouvelles perspectives s'ouvrent à l'extension de ses connaissances, et, quoiqu'elles n'appartiennent pas directement à la philosophie, elles produisent cependant le même effet, ou du moins un effet analogue ; et si le mathématicien y prend un intérêt immédiat (non comme à un instrument pour un autre dessein), alors il est aussi philosophe en cela, et jouit du bienfait de cette espèce d'excitation de ses forces dans une vie rajeunie et prolongée sans épuisement.
Mais ceux aussi pour qui des occupations frivoles sont de véritables affaires, et qui, exempts de soucis réels, sont cependant toujours occupés, toujours affairés, bien qu'ils s'occupent de riens, mais parce que ces riens sont beaucoup pour leurs cerveaux bornés, ceux-là aussi, dis-je, atteignent en général un bel âge. -- Un homme très âgé trouvait un grand intérêt à entendre sonner dans sa chambre, toujours les unes après les autres, un grand nombre de montres de toilette ; ce qui l'occupait plus que suffisamment toute la journée, lui et un horloger, et procurait à ce dernier l'occasion de gagner. Un autre trouvait une occupation suffisante à donner à manger à sa volière et à la soigner : il partageait son temps entre ce soin et le sommeil. Une vieille femme opulente passait son temps à son rouet, en causant de choses insignifiantes ; elle se plaignait en conséquence dans son extrême vieillesse, comme de la perte d'une bonne compagnie, de ce que, ne pouvant plus désormais sentir le fil entre ses doigts, elle courait le risque de mourir d'ennui.
Cependant, pour que mon discours sur la longueur de la vie ne vous ennuie pas, et par cela même ne vous devienne pas dangereux, je veux ici mettre des bornes à ce bonheur de parler que l'on raille comme un vice de la vieillesse, quoiqu'on ne le blâme ordinairement pas.
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS
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1° De l'hypocondrie
La faiblesse de s'abandonner sans courage à ses sentiments maladifs en général, quand ils n'ont aucun objet déterminé, sans chercher par conséquent à les maîtriser par la raison, s'appelle hypocondrie vague (hyp. vaga.)[6]. Elle n'a aucun siège fixe dans le corps ; elle est enfantée par l'imagination, et pourrait par conséquent aussi s'appeler fictive. Celui qui en est affecté croit avoir toutes les maladies dont il lit les descriptions dans les livres ; elle est précisément le contraire de cette puissance que possède l'esprit de maîtriser ses sentiments maladifs ; c'est une lâcheté consistant à couver, pour ainsi dire, des maux qui pourraient arriver aux hommes, sans qu'on pût leur résister s'ils survenaient ; c'est une sorte de folie qui peut sans doute avoir sa raison dans d'autres maladies (telles que les flatuosités ou les obstructions) sans qu'on puisse dire la manière dont elle affecte immédiatement le sentiment, mais qui est éprouvée comme un mal imminent représenté par le jeu de l'imagination ; enfin, c'est une maladie dans laquelle celui qui en est atteint se tourmente lui-même (heautontimorumenos), et, au lieu de se rassurer, invoque en vain les secours de la médecine ; il n'y a en effet que le patient seul qui puisse, par la diététique du jeu de ses pensées, mettre fin aux images fatigantes qui se présentent à son esprit sans qu'il le veuille, et qui l'occupent de maux auxquels il n'y aurait pas de remèdes s'ils existaient réellement. -- On ne peut exiger que celui qui est atteint de cette maladie, et pendant tout le temps qu'il en est affecté, se rende maître de ses sentiments maladifs, par la volonté seule ; car, s'il le pouvait, il ne serait pas hypocondriaque. Un homme raisonnable ne souffre pas de l'hypocondrie ; mais s'il se sent atteint de certaines peines qui menacent de dégénérer en rêveries, c'est-à-
dire d'un mal imaginaire, il se demande aussitôt si elles ont un objet certain. N'en trouve-t-il aucun qu'il puisse considérer comme la cause de cette affection, ou s'aperçoit-il que, dans le cas même où sa peine a un objet réel, il n'y a cependant rien à faire pour la détourner : alors il passe à l'ordre du jour, d'après cette sentence de son sens intime, c'est-à-dire qu'il laisse son affection (qui est alors simplement topique), siéger à sa place (comme si elle ne le touchait pas), et applique son attention aux affaires dont il doit s'occuper.
Ma poitrine faible et étroite, qui permet peu de jeu aux mouvements du coeur et des poumons, m'avait donné pour l'hypocondrie une prédisposition naturelle, qui, dans ma jeunesse, allait jusqu'au dégoût de la vie. Mais la réflexion que la cause de mes saisissements de coeur était peut-être purement mécanique et irrémédiable prit bientôt le dessus, au point que je n'y fis plus attention, et que, pendant que je me sentais de l'agitation dans la poitrine, le repos et la sérénité régnaient dans ma tête. -- Cette bonne humeur, je la faisais toujours partager à dessein et naturellement à ceux avec lesquels je me trouvais, et non suivant la versatilité du caprice (comme il arrive d'ordinaire chez les hypocondriaques). Et, comme on goûte plus la vie par la liberté même de l'usage qu'on en fait que parce qu'on en jouit, les travaux de l'esprit peuvent par conséquent donner des sentiments de la vie d'une espèce particulière en opposition aux entraves du corps. L'oppression m'est restée, car la cause en est dans ma structure corporelle ; mais je suis devenu maître de son influence sur mes pensées et mes actions, en détournant mon attention de ce sentiment, comme s'il ne m'affectait pas du tout[7].
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2° Du sommeil
Ce que les Turcs disent de la tempérance, d'après leurs principes sur la prédestination, « que la portion que chaque homme doit manger durant sa vie a été faite dès le commencement du monde, et que, s'il dépense en gros morceaux la part qui lui est destinée, il peut compter qu'il aura d'autant moins de temps à manger et par conséquent à vivre, » peut aussi servir de règle dans une diététique, comme livre pour des enfants (car lorsqu'il s'agit de jouissance les hommes faits doivent aussi être traités par les médecins comme des enfants). On peut donc dire, par analogie à la croyance des Turcs, qu'à la naissance de chaque homme le destin lui a mesuré sa part de sommeil, et que celui qui depuis sa naissance jusqu'à l'âge d'homme a trop dormi (c'est-à-dire s'il a dormi plus du tiers de son temps, ne doit plus se promettre d'avoir encore longtemps à dormir), c'est-à-dire à vivre et à vieillir. -- Celui qui a passé dans l'engourdissement du sommeil, comme dans une douce jouissance (la siesta des Espagnols) ou comme moyen d'abréger le temps (de passer les longues nuits d'hiver), beaucoup plus du tiers de sa vie, ou qui s'y livre par intervalles chaque jour et non une fois seulement, se trompe grandement dans l'estimation de la quantité de la vie, tant par rapport au degré que par rapport à la durée. -- Puis donc qu'en général un homme souhaite difficilement que le sommeil ne soit pas un besoin pour lui (ce qui prouve cependant qu'il considère une longue vie comme une longue affliction, et que plus il aura dormi, plus il se sera épargné de peine), il est donc plus convenable, aussi bien pour le sentiment que pour la raison, de mettre entièrement de côté ce tiers de jouissance et de repos, et de le consacrer à la restauration indispensable à la nature : mais
cependant avec une dispensation régulière du temps, du moment qu'il nous est donné jusqu'à notre fin, quelque éloignée qu'elle puisse être[8].
Un des caractères des sentiments maladifs, c'est qu'on ne peut ni dormir ni veiller pendant le temps déterminé et habituel de ces fonctions, mais on ne peut surtout dormir quand il le faudrait ; si l'on se décide à se coucher, on est accablé par l'insomnie. Le conseil ordinaire des médecins est, en pareil cas, de chasser de son esprit toute pensée ; mais elles ne tardent pas à revenir, ou d'autres à leur place, et entretiennent l'insomnie. Il n'y a pas d'autre conseil diététique que d'en détourner continuellement l'attention au moyen d'une perception intérieure de la conscience d'une pensée qui se gouverne (tout comme si on tournait l'attention d'un autre côté en fermant les yeux). Il résulte insensiblement de cette distraction de toute pensée qui se présente à l'esprit, une confusion de représentations qui arrache à la conscience de la position corporelle (extérieure), d'où naît un ordre de choses tout différent, je veux dire un jeu involontaire de l'imagination (qui est le rêve dans l'état de santé). Et alors, par une opération admirable de l'organisation animale, le corps n'a plus de ressorts pour les mouvements animaux, mais il est très profondément agité par les mouvements vitaux et même par des songes, qui, bien que nous ne nous les rappelions pas pendant la veille, n'ont cependant pas pu ne pas avoir lieu : parce que, lors même qu'ils manqueraient entièrement, si la force nerveuse, partant du cerveau comme du siège des représentations, n'agissait pas conjointement avec la force musculaire des viscères abdominaux, la vie ne pourrait se conserver un seul instant. Il est donc probable que tous les animaux rêvent en dormant.
Mais quelquefois celui qui s'est mis au lit avec une disposition au sommeil est dans l'impossibilité de s'endormir, empêché qu'il en est par une foule de pensées qui l'occupent. En ce cas, il sent dans le cerveau quelque chose de spasmodique qui s'accorde bien avec cette observation, qu'un homme immédiatement après son sommeil est plus grand d'environ un demi-pouce que lorsqu'il est resté au lit sans y dormir. -- L'insomnie étant un défaut de la vieillesse débile, et le côté gauche étant surtout affecté de cette débilité[9], je ressentais depuis près d'un an ces attaques spasmodiques et une irritation très sensible de cette espèce (quoiqu'elle ne produisit pas de mouvements réels visibles des membres, comme dans les spasmes) que j'aurais pu, suivant certaines descriptions, regarder comme
des affections goutteuses, et pour lesquelles j'aurais dû appeler un médecin. Mais alors, impatient de ne pouvoir dormir, je recourus aussitôt à mon remède stoïque, d'entretenir sévèrement ma pensée d'un objet que je choisissais à volonté, quel qu'il fût ; par exemple, je la fixais sur une des nombreuses idées accessoires qui s'attachent au nom de Cicéron, et de détourner par conséquent mon attention de cette sensation ; par ce moyen la sensation s'émoussait promptement, en sorte que l'assoupissement prenait le dessus. Je puis toujours, quand des attaques réitérées de ce genre ont lieu dans les petites intermittences du sommeil de la nuit, obtenir avec la même facilité le même résultat. Mais la rougeur ardente des orteils du pied gauche me prouvait bien le lendemain matin que la douleur n'était pas imaginaire. -- Je suis certain que beaucoup d'accidents goutteux, si la privation des plaisirs ne suffit pas pour en guérir ; que les spasmes et même les accès épileptiques (pourvu que ce ne soit pas chez les enfants et chez les femmes), qui n'ont pas la force de résolution suffisante), ainsi que la goutte, réputée incurable ; je suis certain, dis-je, que toutes ces affections pourraient être diminuées dans chaque nouvel accès et insensiblement guéries par la ferme résolution d'en détourner l'attention[10].
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3° Du boire et du manger
Dans l'état de santé et pendant la jeunesse, ce qu'il y a de plus convenable par rapport à la jouissance, quant au temps et à la quantité, c'est de consulter simplement son appétit (la faim ou la soif). Mais au nombre des faiblesses inséparables de la vieillesse est une certaine habitude d'un genre de vie éprouvé et reconnu salutaire ; savoir, de passer tous ses jours comme l'on en a passé un ; principe diététique le plus favorable pour une longue vie, mais avec cette réserve pourtant qu'on ne prenne rien contre son appétit. -- L'appétit se refuse dans la vieillesse, surtout chez les hommes, à prendre des liquides en abondance (à manger trop de soupe ou de boire trop d'eau) ; il s'accommode mieux, au contraire, d'une nourriture solide, de boissons excitantes, telles que le vin, pour favoriser les mouvements vermiculaires des intestins (qui, parmi tous les autres organes, semblent avoir le plus de vie propre, puisque, si on les extrait encore chauds du ventre d'un animal, et qu'on les divise, ils rampent comme des vers, dont on peut non seulement sentir, mais même entendre le travail), et en même temps pour porter dans la circulation ces particules qui, par l'excitation qu'elles y produisent, sont favorables au cours du sang dans les veines.
Mais chez les vieilles gens, l'eau met plus de temps, lorsqu'elle est une fois mêlée au sang, à parcourir le long trajet qu'elle doit faire pour arriver des reins à la vessie et à se séparer du sang, si elle contient des parties qui ne soient pas assimilées au sang (tel que le vin) et qui occasionnent une irritation des vaisseaux excréteurs ; mais le vin est quelquefois employé comme médicament, et alors la prescription de son usage n'appartient pas à la diététique. Ne pas trop se presser d'obéir à l'accès de l'appétit pour l'eau (à la soif), qui le plus souvent n'est qu'un effet de l'habitude, et prendre sur
ce sujet une résolution ferme, est le moyen de maintenir ce désir dans la mesure du besoin naturel de prendre des liquides avec des aliments solides. Chez la plupart des vieilles gens, d'ailleurs, l'instinct naturel repousse la jouissance des boissons. On ne dort pas bien non plus, du moins pas profondément, si l'on a l'estomac surchargé d'eau, parce qu'elle diminue la chaleur du sang.
On a souvent demandé si, d'après les règles de la diététique, il était permis de ne faire qu'un seul repas dans vingt-quatre heures, comme on ne fait qu'un seul sommeil, ou bien s'il ne serait pas plus salutaire de retrancher quelque chose à l'appétit du dîner, afin de pouvoir faire un repas le soir. Le dernier de ces partis abrège certainement le temps. Je regarde le premier de ces régimes comme préférable à la période moyenne de la vie, que l'on a coutume de nommer les meilleures années, et le dernier comme plus convenable dans la grande vieillesse. Car, puisque le temps nécessaire pour l'opération des intestins, pendant le besoin de la digestion, s'écoule sans aucun doute plus lentement chez les vieillards que chez les jeunes gens, on doit croire qu'il est préjudiciable à la santé de donner à la nature une nouvelle tâche par un repas le soir, quand le premier temps de la digestion n'est pas encore écoulé. -- De cette manière, on doit considérer comme un sentiment maladif, dont on peut être maître, le désir de manger le soir, après s'être rassasié à midi ; tellement que l'on pourrait même prévenir le retour de tels accès, et qu'on ne les sentirait plus qu'en temps opportun.
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4° Des sentiments maladifs résultant du contretemps dans la pensée
La pensée est pour le savant une nourriture sans laquelle il ne peut vivre pendant là veille et dans la solitude ; elle peut consister dans la lecture ou la méditation (la réflexion ou la fiction). Mais s'occuper trop assidûment d'une pensée fixe en mangeant ou en marchant, fatiguer en même temps la tête et l'estomac, ou la tête et les pieds, produit l'hypocondrie dans un cas, et dans l'autre le vertige. Ainsi, pour maîtriser ce sentiment maladif par diététique, rien n'est plus nécessaire que de remplacer l'occupation mécanique de l'estomac ou des pieds par le travail spirituel de la pensée, d'empêcher celui-ci pendant le temps consacré à la restauration, et de laisser un libre cours au jeu de son imagination comme à une mécanique ; d'où il arrive qu'un homme studieux a besoin d'une résolution généralement prise et ferme de la diète dans la pensée.
Les sentiments maladifs se présentent lorsque, pendant un repas sans société, l'on s'occupe à lire ou à réfléchir en même temps que l'on mange, parce que les forces vitales se trouvent détournées de l'estomac que l'on accable par le travail de tête. La même chose arrive encore si, pendant une promenade[11], l'on se fatigue par la réflexion en même temps que l'on marche. L'on peut encore ajouter à cela les veilles prolongées (das Lucubriren), si l'on n'y est pas accoutumé. Cependant les sentiments maladifs nés des travaux de l'esprit faits à contretemps (invita Minerva), ne sont pas de telle sorte, qu'ils se laissent enlever subitement et immédiatement par la seule volonté ; ce n'est au contraire qu'en se déshabituant, en vertu du principe qui leur est opposé, qu'ils cèdent insensiblement. Je parlerai d'abord de l'habitude contraire.
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5° Moyens de se préserver et de se guérir des accidents maladifs, par l'action de la volonté sur
la respiration
Il n'y a que peu d'années, j'étais encore de temps en temps affligé d'une difficulté de respirer et d'une toux, deux accidents qui m'étaient d'autant plus incommodes, que quelquefois ils arrivaient quand je me mettais au lit. Pour ainsi dire irrité de ce trouble dans mon sommeil, je résolus que, la première fois qu'il surviendrait, je fermerais parfaitement la bouche pour ne respirer que par le nez : d'abord je ne pus respirer que faiblement ; et, comme je ne discontinuais pas de respirer avec plus de force de la même façon, tout à coup la respiration nasale s'établit avec pleine liberté ; après quoi je pus enfin m'endormir. -- Quant à la toux, elle était également convulsive, et entrecoupée d'inspirations et d'expirations saccadées (mais non continue, résonnante et éclatante comme dans le rire). C'était surtout celle qu'en Angleterre l'on nomme vulgairement la toux de vieillard (alité) ; elle m'était d'autant plus incommode qu'elle s'établissait quelquefois immédiatement après que je m'étais réchauffé au lit, et retardait mon sommeil. Pour empêcher cette toux, qui était excitée par l'irritation qu'occasionnait l'air arrivant par la bouche dans les bronches[12], il fallait non pas une opération mécanique (pharmaceutique), mais seulement une action immédiate de l'esprit, à savoir, de détourner tout à fait l'attention de cette irritation, et, en appliquant fermement son esprit sur un objet déterminé quelconque (comme je l'ai dit plus haut pour les accidents spasmodiques), empêcher l'expulsion de l'air. Je sentais distinctement que le sang me montait alors à la figure ; mais la salive, excitée par cette
irritation, en prévenait l'effet, l'expulsion de l'air, et occasionnait une déglutition de cette humeur. -- Voilà une opération de l'esprit pour laquelle une ferme résolution est nécessaire à un haut degré, mais est aussi d'autant plus bienfaisante.
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6° Des conséquences de l'habitude de respirer la bouche fermée
L'effet immédiat de cette habitude chez moi, c'est qu'elle se continuait pendant le sommeil, et que j'étais aussitôt réveillé, si par hasard il m'arrivait alors d'ouvrir la bouche et de faire une inspiration par cette voie ; d'où l'on voit que le sommeil, ainsi que les rêves, ne sont pas tellement éloignés de l'état de veille, que l'on ne puisse aussi exercer de l'attention sur la position où l'on se trouve dans cet état : ne peut-on donc pas juger par là comment ceux qui, s'étant proposé le soir de se lever très matin (fût-ce pour une promenade), s'éveillent plus tôt que de coutume, puisqu'il est à présumer que les horloges d'une ville les éveillent parce qu'ils doivent y faire attention et les entendre même au milieu de leur sommeil. -- La conséquence médiate de cette louable coutume est que, dans les deux cas, elle empêche cette toux involontaire et habituelle (non pas la toux d'une pituite, qui a pour objet l'expectoration volontaire), et par conséquent prévient une maladie par le seul pouvoir de la volonté. -- J'ai de même remarqué qu'après avoir éteint ma lumière (et m'être mis au lit), tout à coup j'étais saisi d'une soif ardente, qui m'obligeait d'aller, en tâtonnant dans l'obscurité, chercher un pot à eau dans une autre chambre, pour me désaltérer ; alors j'entrepris de respirer avec force, à pleine poitrine, et pour ainsi dire de boire l'air par le nez : par ce moyen, dans quelques secondes, ma soif fut entièrement passée. C'était une irritation maladive, qui fut enlevée par une irritation contraire.
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Conclusion. Méditation. -- Vieillesse
Des accidents maladifs dont le sentiment peut être maîtrisé par l'esprit, dirigé fermement par la volonté, considéré comme la souveraine puissance d'un animal raisonnable, sont tous ceux d'espèce spasmodique. Mais on ne peut pas dire réciproquement que tous ceux de cette sorte puissent être empêchés ou guéris par la seule force de la résolution. -- Car quelques-uns d'entre eux sont tels que si l'on tentait de les soumettre au pouvoir de la volonté, les douleurs spasmodiques seraient de beaucoup augmentées : c'est le cas où je me trouve, puisque la maladie qui a été décrite il y a environ une année dans la Gazette de Copenhague, comme « un catarrhe épidémique, compliqué de céphalalgie »[13] (j'éprouve cependant depuis plus d'un an une sensation pareille), m'a en quelque sorte désorganisé pour les travaux propres de l'esprit ; elle m'a du moins affaibli et alourdi ; et comme cette oppression s'est jointe à la faiblesse naturelle de l'âge, elle ne cessera probablement qu'avec la vie.
L'état maladif qui accompagne la pensée, qui la rend difficile, en tant qu'elle est la fixation d'une idée (l'unité de la conscience des représentations réunies), occasionne le sentiment d'un état spasmodique de l'organe (du cerveau), le sentiment d'un état de compression qui, à la vérité, n'affaiblit pas précisément la pensée ni même la réflexion, comme il affaiblit le souvenir par rapport aux pensées d'autrefois, mais qui doit aider, favoriser dans un discours (improvisé ou écrit) la ferme liaison des idées. Il produit même un état spasmodique involontaire du cerveau, état qui est une sorte d'impuissance de conserver l'unité de la conscience dans la succession des représentations. Aussi m'arrive-t-il de prévenir mon auditeur
ou mon lecteur de ce que je veux lui dire, comme on le fait constamment dans tout discours, de lui mettre devant les yeux le but que je veux atteindre, ensuite le point d'où je suis parti (sans ces indications il ne se trouve plus de liaison dans le discours) ; et si alors je veux en unir les deux extrémités, je suis obligé de demander tout à coup à mon auditeur (ou de me demander secrètement à moi-même) : Où donc en étais-je ? D'où suis-je parti ? Ce vice est celui non seulement de l'esprit ou de la mémoire, mais de la présence d'esprit (dans la liaison) ; c'est-à-dire que c'est une distraction involontaire et un défaut très pénible ; défaut qu'à la vérité l'on peut corriger dans les écrits, mais avec beaucoup de peine, et auquel on ne remédiera pas parfaitement, surtout dans les écrits philosophiques, où il n'est pas toujours si facile de remonter au point d'où l'on est parti.
Il en est du mathématicien, qui dispose devant lui ses notions ou ce qui en tient lieu (les signes des grandeurs et des nombres) en se les représentant en intuition, de sorte que, quelque chemin qu'il ait fait, il peut s'assurer si tout est juste, autrement que de celui qui s'occupe d'une partie où il faut toujours fixer son sujet flottant devant soi dans l'air, telle que la philosophie pure (logique et métaphysique), où l'on est obligé de l'examiner non seulement en partie, mais dans toute l'étendue du système (de la raison pure). Il n'est par conséquent pas surprenant qu'un métaphysicien soit plutôt invalide que celui qui étudie dans une autre partie, comme les philosophes pratiques ; il doit cependant y avoir quelques-uns de ceux-ci qui s'appliquent entièrement à la philosophie spéculative, parce qu'en général sans métaphysique il ne pourrait y avoir de philosophie.
On peut encore expliquer par là comment il arrive qu'on puisse se flatter d'être bien portant pour son âge, quoique à la vérité, par rapport à certaines circonstances qui nous atteignent on dût se faire inscrire parmi les malades. Car, puisque l'impuissance empêche en même temps l'usage, par conséquent l'abus et l'épuisement des forces de la vie, -- et qu'alors on avoue ne vivre que comme à un degré inférieur (comme un végétal), c'està-dire pouvoir manger, boire et dormir seulement, ce qui suffit pour constituer l'état de santé dans l'existence animale, mais ce qui s'appelle être invalide ou malade pour l'existence civile (qui oblige à des devoirs publics), -- ce candidat de la mort ne se contredit pas du tout là-dessus.
L'art de prolonger la vie humaine conduit là : qu'enfin l'on n'a souffert que de telle façon parmi les vivants ; ce qui n'est certainement pas la
position la plus divertissante[14]. Mais je pèche moi-même en cela. Car pourquoi ne veux-je pas faire
place au monde nouveau qui s'efforce d'arriver, et me retranché-je les jouissances habituelles de la vie pour continuer de vivre ? Pourquoi traîner une vie débile, d'une longueur extraordinaire, à travers les privations ? Pourquoi occasionner par mon exemple le désordre dans les registres mortuaires, où cependant se compte la durée probable de la vie de ceux qui sont plus faibles naturellement ? Pourquoi vouloir faire dépendre d'une ferme volonté tout ce qu'on appelait autrefois le destin (auquel on se soumettait humblement et dévotement), volonté dans laquelle cependant on ne trouve pas facilement une règle d'une diététique générale suivant laquelle la raison puisse exercer une puissance curative immédiate, et qui supplante jamais les formules thérapeutiques des officines ?
DE L'EMPIRE DE L'ESPRIT SUR LES SENTIMENTS MALADIFS
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Post-scriptum. Précautions que les imprimeurs et les éditeurs
devraient prendre par rapport aux yeux
Dois-je donc prier l'auteur de l'art de prolonger la vie humaine, et particulièrement la vie littéraire, d'avoir en outre la bienveillance de penser à ménager les yeux des lecteurs (et surtout des lectrices, dont le nombre est grand aujourd'hui, et qui doivent sentir plus fortement l'inconvénient des lunettes), auxquels on fait actuellement la chasse de tous côtés par une misérable afféterie des imprimeurs (car les lettres, comme peinture, n'ont absolument rien de beau en elles-mêmes) ; afin que, de même qu'au Maroc, où la couleur blanche de toutes les maisons occasionne la cécité à une grande partie des habitants, ce mal n'arrive pas parmi nous par une cause analogue, et que les imprimeurs soient plutôt soumis à des mesures de police sur cet objet. -- La mode de ce jour veut qu'il en soit autrement, c'est-à-dire :
1° Que l'on imprime, non pas avec de l'encre noire mais avec de la grise, parce qu'elle marque plus doucement et plus agréablement sur du beau papier blanc.
2° Avec des lettres de Didot à pieds effilés, et non à petites têtes larges, qui répondraient mieux à leur nom de lettres, qui signifie, pour ainsi dire, bâtons de livres, pour s'appuyer.
3° D'imprimer avec des caractères latins (tons pour l'écriture cursive) un ouvrage dont le contenu est allemand, desquels Breitkopf disait avec raison que personne n'en pouvait, à cause des yeux, soutenir la lecture aussi longtemps qu'avec les caractères allemands.
4° Avec des caractères aussi fins qu'il le faut pour que les notes à ajouter (et qui seront encore en plus petits caractères) soient lisibles[15].
Pour remédier à ce vice, je propose de prendre pour modèle l'impression du journal de Berlin, selon le texte et les notes, car quelque parti que l'on veuille prendre, on sentira les yeux attaqués par la lecture de ceux dont nous avons parlé plus haut, tandis qu'ils seront considérablement fortifiés par celle de ces derniers[16].
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