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Emmanuel Kant
LA FAUSSE SUBTILITÉ DES QUATRE FIGURES
DU SYLLOGISME
Traduction : Joseph Tissot Arvensa 2020
Liste générale des titres Pour toutes remarques ou suggestions :
editions@arvensa.com ou rendez-vous sur :
www.arvensa.com
LA FAUSSE SUBTILITÉ DES QUATRE FIGURES DU SYLLOGISME
Emmanuel Kant
Édition sous la direction de : Magalie Schwartzerg Traduction : Joseph Tissot Annotations : Kant, Tissot sauf mentions contraires ©Arvensa® Éditions 2020
LA FAUSSE SUBTILITÉ DES QUATRE FIGURES DU SYLLOGISME Liste générale des titres
Table des matières
Courte présentation de l'éditeur I. Notion générale de la nature des raisonnements rationnels 2. Règle suprême de tout raisonnement rationnel 3. Des raisonnements rationnels purs, et des raisonnements rationnels mixtes 4. Ce qu'on appelle la première figure du syllogisme ne contient que des raisonnements rationnels purs, et les trois autres figures que des raisonnements rationnels mixtes.
Il ne peut y avoir dans la deuxième figure que des raisonnements mixtes (hybrides) La troisième figure ne peut contenir que des raisonnements rationnels mixtes La quatrième figure ne peut contenir que des raisonnements rationnels mixtes 5. La division logique des quatre figures du syllogisme est une fausse subtilité. 6. Observations finales
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Courte présentation de l'éditeur
Kant veut démontrer, dans cet écrit de 1762, La fausse subtilité des quatre figures du syllogisme, qu'il n'y a de raisonnements purs que dans la première figure et que ceux des trois autres sont mixtes.
Notre édition, adaptée à la lecture numérique, reprend, en la modernisant, la traduction française de Joseph Tissot qui avait été publiée dans l'appendice de La Logique chez Ladrange en 1862.
« ... un des meilleurs morceaux qu'on eût écrit depuis Aristote sur la théorie du raisonnement catégorique, et qui la complète de la manière la plus heureuse. Si cette théorie est ici présentée avec cette extrême concision qui rappelle les formules des sciences exactes, si elle exige une certaine contention d'esprit pour être bien saisie, elle devient par là même un sujet d'exercice intellectuel fort utile. Chaque formule est comme un thème que des maîtres habiles peuvent donner à expliquer, à développer, à résumer, à formuler en d'autres termes à ceux de leurs élèves qui montrent le plus de vigueur, de pénétration, et de sévérité scientifique dans l'esprit.
Joseph Tissot
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I. Notion générale de la nature des raisonnements rationnels
Juger, c'est comparer à une chose un signe ou caractère. La chose même est le sujet, le signe est le prédicat. La comparaison est exprimée par le mot lien est ou être, lequel, lorsqu'il est employé absolument, indique le prédicat comme un signe du sujet ; mais s'il est accompagné du signe de la négation, il fait entendre que le prédicat est opposé au sujet. Dans le premier cas, le jugement est affirmatif ; dans le second, il est négatif. On comprend facilement que lorsqu'on appelle le prédicat un signe, on ne veut pas dire par là que ce soit un signe du sujet [un de ses caractères] ; il n'en est ainsi que dans les jugements affirmatifs. On veut donc dire que le prédicat doit être considéré comme un signe d'une chose quelconque, quoiqu'il répugne à son sujet dans un jugement négatif. -- Soit, par exemple, un esprit, la chose que je conçois ; la composition, un signe ou caractère de quelque chose ; le jugement, Un esprit n'est pas composé, présente ce signe comme opposé à la chose même.
On appelle signe médiat le signe du signe d'une chose : ainsi la nécessité est un signe immédiat de Dieu ; mais l'immutabilité est un signe de la nécessité, et par conséquent un signe médiat de Dieu. D'où l'on voit facilement que le signe immédiat joue le rôle d'intermédiaire (nota intermedia) entre la chose elle-même et le signe éloigné, parce que ce n'est que par son moyen que le signe éloigné est comparé à la chose même. Mais on peut aussi comparer un signe à une chose par le moyen d'un signe intermédiaire négatif, dès qu'on reconnaît que quelque chose répugne au signe immédiat d'une chose. La contingence répugne, comme signe, au nécessaire ; d'un autre côté, le nécessaire est un signe de Dieu ; on
reconnaît, par conséquent, au moyen d'un signe intermédiaire que la contingence ne convient point à Dieu. Je puis donc donner maintenant la définition réelle suivante d'un raisonnement rationnel : Un raisonnement rationnel est un jugement porté au moyen d'un signe médiat ; ou, en d'autres termes : Un raisonnement rationnel est la comparaison d'un signe à un sujet au moyen d'un signe intermédiaire.
Ce signe intermédiaire (nota intermedia) s'appelle aussi, dans un raisonnement rationnel, le terme moyen (terminus médius). On sait assez ce que sont les autres termes d'un raisonnement.
Si, pour connaître clairement le rapport du signe à la chose dans ce jugement : L'âme humaine est un esprit, je me sers du signe intermédiaire raisonnable, et que je voie par ce moyen que la qualité d'être un esprit est un signe médiat de l'âme humaine, il doit nécessairement y avoir trois jugements, savoir :
1° Être un esprit, est un signe d'être raisonnable ; 2° Être raisonnable, est un signe de l'âme humaine ; 3° Être un esprit, est un signe de l'âme humaine : car la comparaison d'un signe éloigné avec la chose même n'est possible qu'au moyen de ces trois opérations. Les trois jugements mis en forme se présenteraient ainsi : Tout être raisonnable est esprit ; l'âme de l'homme est raisonnable : par conséquent l'âme de l'homme est esprit. C'est là un raisonnement rationnel affirmatif. Quant à ce qui concerne les raisonnements négatifs, il est également évident que si je ne connais pas toujours d'une manière suffisamment claire l'opposition d'un prédicat et d'un sujet, je dois me servir, quand je le puis, d'un moyen terme pour rendre par là mon idée plus lucide. Supposez que l'on me soumette ce jugement négatif : La durée de Dieu n'est mesurable par aucun temps, et que je ne trouve pas que ce prédicat, comparé immédiatement avec son sujet, me donne une idée suffisamment claire de l'opposition : je me sers alors d'un signe tel que je puis me le représenter immédiatement dans ce sujet ; je compare le prédicat à ce signe, et, par le moyen du signe, le prédicat à la chose même. Être mesurable par le temps, est une chose qui répugne à tout ce qui est immuable ; mais l'immutabilité est un signe de Dieu : donc, etc. Ce raisonnement mis en forme serait ainsi conçu : Rien d'immuable n'est mesurable par le temps ; or, la durée de Dieu est immuable : donc, etc.
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2. Règle suprême de tout raisonnement rationnel
On voit, d'après ce qui vient d'être dit, que la règle première et universelle des raisonnements rationnels affirmatifs est que le signe du signe est un signe de la chose même (Nota notæ est etiam nota rei ipsius) ; et celle de tous les raisonnements négatifs de même espèce, que Ce qui répugne au signe et une chose, répugne à la chose même (Repugnans notæ repugnat rei ipsi). Ni l'une ni l'autre de ces deux règles n'est susceptible d'aucune démonstration ; car une preuve n'est possible que par un ou plusieurs raisonnements rationnels ; vouloir démontrer la formule suprême de tout raisonnement rationnel serait raisonner d'une manière fautive : il y aurait ce qu'on appelle un cercle vicieux. Mais si ces règles contiennent le principe universel et dernier de tout mode de raisonnement rationnel, ce n'est évidemment qu'à la condition de contenir la raison dernière et unique de la vérité des autres règles admises jusqu'ici par tous les logiciens comme règles premières des raisonnements rationnels. Le dictum de omni, principe suprême de tout raisonnement rationnel affirmatif, équivaut à celui-ci : Ce qui est affirmé universellement d'une notion l'est également de toute notion contenue sous la première. La raison en est claire.
La notion qui en contient d'autres sous elle en est toujours abstraite comme un signe ; mais ce qui convient à cette notion, et qui est un signe d'un signe, est par conséquent aussi un signe des choses mêmes dont elle a été abstraite, c'est-à-dire qu'elle convient aux notions inférieures qu'elle contient sous elle. Il suffit d'avoir quelques connaissances en logique pour apercevoir facilement que ce dictum n'est vrai qu'en conséquence du principe que nous venons d'énoncer, et qu'il rentre par conséquent sous notre première règle. Le dictum de nullo rentre à son tour sous notre seconde règle. Ce qui est nié universellement d'une notion l'est également
de tout ce qui est contenu sous cette notion, car cette notion qui en contient d'autres n'est qu'un signe qui en a été abstrait. Or, ce qui contredit ce signe contredit aussi les choses mêmes auxquelles il se rapporte : donc ce qui contredit la notion supérieure doit aussi contredire les notions inférieures qu'elle contient sous elle.
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3. Des raisonnements rationnels purs, et des raisonnements rationnels mixtes
Chacun sait qu'il y a des raisonnements immédiats, puisqu'on peut connaître immédiatement, sans moyen terme, la vérité d'un jugement en partant d'un autre jugement. Aussi ces sortes de raisonnements ne sont-ils pas des raisonnements rationnels. C'est ainsi, par exemple, qu'il suit directement de la proposition : Toute matière est muable, que ce qui est immuable n'est pas matière. Les logiciens admettent plusieurs sortes de ces raisonnements immédiats : les principaux sont, sans aucun doute, ceux qui ont lieu au moyen de la conversion logique et par la contraposition.
Quand donc un raisonnement rationnel n'a lieu qu'au moyen de trois propositions, d'après les règles qui ont été exposées pour toute espèce de raisonnement rationnel, j'appelle ce raisonnement un raisonnement rationnel pur (ratiocinium purum). Mais s'il n'est possible qu'à la condition qu'il y ait plus de trois jugements liés entre eux de manière à former une conclusion, il est alors mixte (ratiocinium hybridum). Supposez donc qu'entre les trois propositions principales il faille intercaler une conséquence immédiate, et qu'il soit par conséquent besoin à cet effet d'une proposition de plus qu'il n'est nécessaire dans un raisonnement rationnel pur, alors le raisonnement est hybride. Supposez, par exemple, que quelqu'un raisonne de la manière suivante :
Rien de ce qui est corruptible n'est simple ; Par conséquent rien de corruptible n'est simple ; Or, l'âme humaine est simple : Donc l'âme humaine n'est point corruptible.
Ce ne serait pas là un raisonnement rationnel composé à proprement parler, parce qu'un raisonnement composé doit être formé de plusieurs raisonnements rationnels ; tandis que celui-ci contient, outre ce qui est exigé pour un raisonnement rationnel, une conclusion immédiate obtenue par la contraposition, et renferme ainsi quatre propositions.
Mais dans le cas même où il n'y aurait que trois jugements exprimés, si la conséquence ne pouvait cependant se tirer de ces jugements qu'au moyen d'une conversion logique légitime, d'une contraposition ou de tout autre changement logique opéré dans l'une des prémisses, ce raisonnement rationnel serait également hybride ; car il ne s'agit pas ici de ce que l'on dit, mais de ce qu'il est nécessaire de penser pour que le raisonnement soit légitime. Soit donc le raisonnement suivant :
Rien de corruptible n'est simple ; L'âme humaine est simple : Donc elle n'est pas corruptible. Ce raisonnement n'est légitime dans sa conséquence qu'autant que je puis dire, en convertissant légitimement la majeure : Rien de corruptible n'est simple, par conséquent rien de simple n'est corruptible. Le raisonnement reste donc toujours mixte, parce que la force de la conclusion repose sur l'introduction secrète de cette conséquence immédiate, que l'on doit avoir au moins en pensée, si on ne l'énonce pas.
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FIGURES DU SYLLOGISME
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4. Ce qu'on appelle la première figure du syllogisme ne contient que des raisonnements rationnels purs, et les trois autres figures que des
raisonnements rationnels mixtes.
Si un raisonnement rationnel est formé immédiatement d'après l'une de nos deux règles suprême exposées plus haut, alors il a toujours lieu dans la première figure. La première règle est donc ainsi conçue : Un signe B d'un signe C d'une chose A est un signe de la chose elle-même. De là trois propositions.
Il est facile de faire d'autres applications semblables de cette règle, comme aussi de celle des raisonnements négatifs, et de se convaincre que si ces raisonnements sont conformes, ils appartiennent toujours à la première figure : je puis donc me dispenser d'entrer dans des détails qui seraient fastidieux.
On aperçoit facilement aussi que ces règles des raisonnements rationnels n'exigent pas qu'on intercale entre ces jugements une conclusion immédiate tirée de l'un ou de l'autre, pour que l'argument doive être concluant ; ce qui
fait voir que le raisonnement rationnel dans la première figure est d'espèce pure.
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Il ne peut y avoir dans la deuxième figure que des raisonnements mixtes (hybrides)
La règle de la deuxième figure est celle-ci : Ce qui répugne au signe d'une chose répugne à cette chose même. Cette proposition n'est vraie que parce que ce à quoi un signe répugne, répugne aussi à ce signe ; mais ce qui répugne à un signe répugne à la chose même ; donc cela répugne à la chose même, à quoi répugne un signe d'une chose. Il est donc évident que c'est uniquement parce que je puis convertir simplement la majeure comme proposition négative, que la conclusion est possible au moyen de la mineure. Cette conversion doit donc y être sous-entendue : autrement mes prémisses ne concluraient pas. Mais la proposition obtenue par la conversion est une conséquence immédiate de la première ; et comme cette proposition est intercalée dans les prémisses, le raisonnement rationnel comprend quatre jugements, et par conséquent est un raisonnement hybride. Si je dis, par exemple :
Nul esprit n'est divisible ; Or toute matière est divisible ; Donc aucune matière n'est esprit, -- je raisonne juste ; -- seulement la force du raisonnement tient à ce que, de la première proposition Nul esprit n'est divisible, découle, par une conséquence immédiate, cette autre proposition : Donc rien de divisible n'est esprit ; et, en conséquence de celle-ci, la conclusion dernière se trouve légitime, d'après la règle générale de tout raisonnement rationnel. Mais comme l'argument ne conclut qu'en vertu de la conséquence immédiate qui se trouve intercalée dans les prémisses, cette conséquence en fait donc partie, et le raisonnement comprend les quatre jugements que voici : Nul esprit n'est divisible, et
(Par conséquent rien de divisible n'est esprit) ; Or toute matière est divisible : Donc aucune matière n'est esprit.
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La troisième figure ne peut contenir que des raisonnements rationnels mixtes
La règle de la troisième figure est la suivante : Ce qui convient ou répugne à une chose convient ou répugne aussi à quelques-unes des choses contenues sous un autre signe de cette chose. Cette proposition n'est vraie que parce que je puis convertir (per conversionem logicam) le jugement dans lequel il est dit qu'un autre signe convient à cette chose ; ce qui rend l'opération conforme à la règle de tout raisonnement rationnel. Soit, par exemple :
Tous les hommes sont pécheurs ; Or tous les hommes sont raisonnables : Donc quelques êtres raisonnables sont pécheurs. Il n'y a ici raisonnement que parce que je puis conclure de la manière suivante au moyen d'une conversion per accidens en partant de la mineure : -- Par conséquent quelques êtres raisonnables sont hommes. Alors les notions sont comparées d'après la règle de tout raisonnement rationnel, mais seulement au moyen d'une conclusion immédiate intercalée ; ce qui donne le raisonnement hybride suivant : Tous les hommes sont pécheurs ; Or tous les hommes sont raisonnables, et (Par conséquent quelques êtres raisonnables sont hommes) : Donc quelques êtres raisonnables sont pécheurs. La même chose est facile à reconnaître dans les raisonnements négatifs de cette figure : je ne m'y arrêterai donc pas, pour plus de brièveté.
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La quatrième figure ne peut contenir que des raisonnements rationnels mixtes
Le mode de conclusion dans cette figure est si peu naturel, et se fonde sur un si grand nombre de conséquences intermédiaires possibles, qui doivent être conçues comme intercalées, que la règle générale que je pourrais en donner serait très obscure et peu intelligible. Je me contenterai donc de dire à quelles conditions il peut y avoir ici conclusion. Les raisonnements rationnels négatifs de cette espèce ne concluent que parce que l'on peut changer, soit par la conversion logique, soit par contraposition, la place des extrêmes, et parce qu'on peut en conséquence penser après chaque prémisse sa conclusion immédiate, de manière que ces conclusions reçoivent le rapport qu'elles doivent avoir en général dans un raisonnement rationnel eh vertu de la règle commune. Mais je ferai voir que les raisonnements affirmatifs ne sont pas possibles dans la quatrième figure. Le raisonnement rationnel négatif, tel qu'il doit être proprement conçu, revient au mode suivant :
Aucun imbécile n'est savant, (Par conséquent nul savant n'est imbécile) ; Quelques savants sont pieux, (Par conséquent quelques hommes pieux sont savants) : Donc quelques hommes pieux ne sont pas imbéciles. Soit maintenant un syllogisme de la seconde espèce (affirmatif) : Tout esprit est simple ; Tout ce qui est simple est incorruptible : Donc quelque chose d'incorruptible est un esprit. Il est clair ici que le jugement conclusion tel qu'il est conçu, ne peut en aucune façon dériver des prémisses. C'est ce qu'on aperçoit facilement si
on le compare avec le moyen terme. Je ne puis dire : Quelque chose d'incorruptible est un esprit ; en effet, de ce qu'il est simple, il n'est pas pour cela un esprit. De plus, les prémisses ne peuvent être tellement disposées par aucun changement logique possible, que la conclusion, ou seulement quelque autre proposition dont elle découle comme une conséquence immédiate, puisse être dérivée, si les extrêmes doivent avoir leur place dans toutes les figures suivant une règle invariable, et une place
[1] telle que le grand terme soit dans la majeure, le petit dans la mineure . Et quoique, en changeant entièrement la place des extrêmes, de manière que celui qui auparavant était le grand devienne le petit et réciproquement, il soit possible de déduire une proposition d'où découle la conclusion donnée ; il est cependant nécessaire alors d'opérer une transposition totale des prémisses, et le prétendu raisonnement rationnel de la quatrième figure contient bien les matériaux qui doivent servir à la conclusion, mais non à la forme : il n'y a donc pas là de raisonnement rationnel suivant l'ordre logique, dans lequel seul la division des quatre figures est possible ; ce qui est tout différent dans le raisonnement négatif de la même figure. On devra donc dire :
Tout esprit est simple ; Tout ce qui est simple est incorruptible, (Par conséquent tout esprit est incorruptible) : Donc quelque chose d'incorruptible est un esprit. Cette conclusion est tout à fait juste ; mais un pareil raisonnement se distingue de celui qui serait fait dans la première figure, non par la place différente du moyen terme, mais en ce que l'ordre
[2] des prémisses est changé , ainsi que celui des extrêmes, dans la conclusion. Mais cela ne constitue point le changement de la figure. On trouve une semblable faute à l'endroit cité de la Logique de Crusius, où l'auteur croit avoir conclu, et même naturellement, dans la quatrième figure, en conséquence de cette liberté de transposer les prémisses. N'est-il pas un peu honteux pour un esprit supérieur de se donner tant de peine pour améliorer une chose inutile ? Ce qu'il y aurait de mieux à faire, ce ne serait pas de l'améliorer, mais de l'anéantir.
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5. La division logique des quatre figures du syllogisme est une fausse subtilité.
On ne peut disconvenir que la conclusion ne soit légitime dans ces quatre figures. Mais il est incontestable qu'à l'exception de la première, elles ne déterminent la conséquence que par un détour et au moyen de propositions intercalées par des raisonnements immédiats, et que la même conclusion serait possible dans la première figure à l'aide du même moyen terme, par un raisonnement pur et sans le secours de conclusions immédiates. On pourrait donc penser que les trois dernières figures sont à la vérité très inutiles, mais ne sont pas fausses. Néanmoins on en jugera autrement si l'on fait attention au but que les logiciens se sont proposé en inventant ces figures et en les exposant. S'il s'agissait d'envelopper une multitude de raisonnements parmi des jugements principaux, de telle façon que si quelques-uns étaient exprimés, d'autres fussent sous-entendus, et qu'il fallût beaucoup d'art pour juger de leur accord avec les règles du raisonnement, on pourrait bien encore alors inventer, non pas précisément plusieurs figures, mais cependant plusieurs raisonnements énigmatiques qui seraient autant de casse-tête passables. Mais le but de la logique n'est pas d'envelopper les idées ; au contraire, elle se propose de les développer, de les exposer d'une manière évidente, et non pas énigmatique. Ces quatre espèces de raisonnements doivent donc être simples, sans mélange, et sans conclusion tacite accessoire : autrement on ne pourrait leur reconnaître le droit de s'annoncer dans un traité de logique comme des formules de l'exposition la plus claire d'un raisonnement rationnel. Il est également certain que jusqu'ici tous les logiciens les ont regardés comme des raisonnements rationnels simples, ne pensant pas qu'il fût nécessaire d'y
introduire d'autres jugements : autrement ils ne leur auraient jamais accordé ce droit de bourgeoisie. Les trois dernières figures sont donc vraies comme règles du raisonnement rationnel en général ; mais il est faux qu'elles contiennent un raisonnement simple et pur. Cette irrégularité, qui fait un droit d'obscurcir les idées, tandis que la logique a pour but propre de tout ramener à l'espèce de connaissance la plus simple, est d'autant plus grande qu'il est nécessaire de recourir à un nombre plus considérable de règles particulières (chaque figure ayant besoin de règles spéciales) pour ne pas se briser dans ses soubresauts. Dans le fait, on n'a jamais dépensé plus d'esprit de combinaison et de pénétration à une chose plus inutile. Les modes qui sont possibles dans chaque figure, indiqués par des mots bizarres qui contiennent en même temps des lettres pleines de mystère, servant à faciliter la conversion des modes des trois dernières figures en ceux de la première, seront pour l'avenir un monument curieux de l'histoire de l'esprit humain, lorsqu'un jour la rouille vénérable de l'antiquité étonnera et affligera par ses industrieux et vains efforts une postérité mieux enseignée.
Il est facile aussi de découvrir la première occasion de cette subtilité. Celui qui d'abord transcrivit un syllogisme en trois propositions les unes au-dessous des autres, y vit comme un échiquier, et chercha quel serait le résultat de la transposition du moyen terme. Il fut aussi surpris en apercevant qu'il y avait toujours un sens raisonnable, que celui qui trouve un anagramme dans un nom. Il n'était pas moins puéril de se réjouir de l'une de ces découvertes que de l'autre, surtout en oubliant qu'il n'en résultait rien de nouveau pour la clarté, mais au contraire une augmentation d'obscurité. Telle est cependant la nature de l'esprit humain : ou il est subtil et tombe dans des niaiseries, ou il s'attache témérairement à de trop grandes choses et bâtit des châteaux en Espagne. Parmi les penseurs, l'un s'attache au nombre 666, l'autre à l'origine des animaux et des plantes ou aux secrets de la Providence. L'erreur dans laquelle ils tombent tous les deux est de goût très différent ; ce qui n'est qu'une conséquence de la différence des esprits.
Le nombre des choses qui méritent d'être apprises augmente de jour en jour ; et bientôt notre capacité sera trop faible et notre vie trop courte pour en apprendre seulement la partie la plus utile. Les richesses qu'il s'agit d'acquérir sont trop abondantes pour qu'on ne doive pas négliger, rejeter même une infinité de bagatelles inutiles. Il eût donc été mieux de ne s'en charger jamais.
Je m'abuserais fort si je croyais qu'un travail de quelques heures pourra renverser un colosse qui cache sa tête dans les nuages de l'antiquité, et dont les pieds sont d'argile. Mon dessein est donc uniquement de dire pourquoi je suis si court dans ma logique, où je ne puis pas tout traiter d'après ma manière de voir, obligé que je suis au contraire de faire plusieurs choses pour me conformer au goût dominant : c'est afin d'employer à l'acquisition réelle de connaissances plus utiles le temps que je gagne ici.
Il y a encore une autre utilité dans la syllogistique : c'est que par son moyen on peut vaincre, dans une dispute, un adversaire inconsidéré. Mais comme ceci regarde l'athlétique des savants, art qui peut être d'ailleurs très utile, quoiqu'il ne soit pas très avantageux pour la vérité, je n'en parle pas ici.
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6. Observations finales
Nous savons donc que les règles suprêmes de tous les raisonnements rationnels conduisent immédiatement à cette disposition des notions qui constitue la première figure ; que toutes les autres transpositions du moyen terme ne donnent une conclusion légitime qu'autant qu'elles conduisent, par des conséquences immédiates faciles, à des propositions liées entre elles suivant l'ordre simple de la première figure ; qu'on ne peut conclure d'une manière simple et sans mélange que dans cette première figure, parce qu'elle seule, toujours contenue d'une manière secrète dans un raisonnement rationnel par des conséquences occultes, renferme la vertu de conclure, et que le changement de position des notions ne fait qu'occasionner un détour plus ou moins grand qu'il faut parcourir pour apercevoir la conclusion ; enfin, que la division des figures en général, en tant qu'elles doivent contenir des raisonnements purs et sans mélange de jugements intercalés, est fausse et impossible.
L'explication que nous venons de donner fait voir assez clairement, pour que nous puissions nous dispenser d'insister sur ce point, comment nos règles fondamentales universelles de tout raisonnement rationnel contiennent en même temps les règles particulières de la première figure, et comment, en parlant de la conclusion donnée et du moyen terme, on peut ramener tout raisonnement rationnel de l'une des trois dernières figures à un mode de conclusion simple de la première, sans pour cela passer par les longueurs inutiles des formules de la réduction, de manière à conclure soit la conclusion elle-même, soit une proposition d'où elle découle par une conséquence immédiate.
Je ne finirai pas ce petit travail sans ajouter quelques observations qui pourront plus tard avoir leur utilité.
[3] 1° Je dis donc qu'une notion lucide n'est possible que par un jugement, de la même manière qu'une notion complète n'est possible que par un raisonnement rationnel. Il faut en effet, pour qu'une notion soit lucide, que je connaisse quelque chose comme signe [ou caractère] d'une autre chose. Mais cela même constitue un jugement. Pour qu'il y ait lucidité dans ma notion de corps, je me représente l'impénétrabilité comme un caractère clair de cette notion. Or, cette représentation n'est autre chose que cette pensée : Un corps est impénétrable. Il faut seulement remarquer ici que ce jugement n'est pas la notion claire elle-même, mais l'acte par lequel elle devient réelle : car l'idée qui résulte de cet acte relativement à la chose même, est lucide. Il est facile de faire voir qu'une notion parfaite n'est possible que par un raisonnement rationnel ; il suffit de se rappeler le § 1 de cette dissertation. On pourrait donc aussi appeler notion lucide celle dont la clarté résulte d'un jugement, et notion complète celle dont la lucidité résulte d'un raisonnement rationnel. Si la perfection est de premier degré, le raisonnement rationnel est simple ; si elle est de second ou de troisième degré, elle n'est alors possible que par une série de raisonnements que l'entendement unit à la manière d'un sorite. Cette observation met à découvert un vice essentiel de la logique telle qu'on la traite communément, puisqu'il y est question des notions claires et parfaites avant qu'on y ait traité des jugements et des raisonnements, quoique les premières ne soient possibles que par les seconds. 2° Il n'est pas moins évident que l'intégralité des notions n'exige pas une autre faculté de l'âme que la lucidité (puisque c'est la même capacité qui reconnaît quelque chose comme signe immédiat d'une autre chose, et dans ce signe un autre signe encore, qui est par conséquent employé pour penser la chose au moyen d'un signe éloigné) ; il est également clair que l'entendement et la raison, c'est-à-dire la faculté de connaître lucidement et celle de faire des raisonnements rationnels, ne sont pas des capacités fondamentales différentes : toutes deux reviennent à la faculté de juger ; seulement, quand on juge médiatement, on raisonne. 3° Il résulte enfin de ce qui précède que la capacité suprême de connaître repose absolument et uniquement sur celle de juger. En conséquence, lorsqu'un être peut juger, il a par le fait même la faculté suprême de
connaître. Si l'on est autorisé à lui refuser celle-ci, c'est aussi qu'il ne peut pas juger. C'est pour avoir négligé ces considérations, qu'un savant célèbre a reconnu aux animaux des notions lucides. Un boeuf, dit-on, possède aussi dans l'idée de son étable une représentation claire de l'un des signes ou caractères de l'étable même, de la porte : il a donc une notion lucide de l'étable. Il est facile d'apercevoir la confusion qui règne ici. La lucidité d'une notion ne consiste pas dans la claire représentation de ce qui est le signe d'une chose, mais bien en ce que le signe d'une chose soit reconnu comme signe de cette chose. La porte fait assurément partie de l'étable, et peut lui servir de signe ; mais il n'y a que celui qui porte ce jugement : Cette porte fait partie de cette étable, qui ait une notion lucide du bâtiment, et ce jugement est, à coup sûr, au-dessus de la faculté de l'animal.
Je vais plus loin, et je dis qu'il y a une différence totale entre distinguer des choses les unes des autres, et connaître la différence des choses. Le dernier acte n'est possible que par des jugements, et ne peut être le fait d'aucun animal non-raisonnable. La distinction suivante peut être d'une grande utilité. Distinguer logiquement c'est reconnaître que A n'est pas B ; ce qui n'a jamais lieu que par un jugement négatif ; distinguer physiquement, c'est être porté à des actions différentes par des représentations diverses. Le chien distingue le rôti du pain parce qu'il en est affecté différemment (différentes choses occasionnent des sensations différentes), et la sensation due au premier est dans le chien une raison d'un
[4] désir différent de celui qui résulte de la sensation due au second , en conséquence de la liaison naturelle des inclinations et des représentations. On peut de là prendre occasion de méditer sur la différence essentielle des animaux, raisonnables et des animaux non raisonnables. Si l'on pouvait apercevoir ce qui constitue la faculté secrète au moyen de laquelle le jugement est possible, on pourrait résoudre la question. Mon opinion actuelle est que cette faculté ou capacité n'est autre chose que celle du sens intime, c'est-à-dire celle de faire de ses propres représentations un objet de ses pensées. Cette faculté ne peut être dérivée d'une autre ; elle est fondamentale dans le sens propre du mot, et ne peut appartenir, ainsi que je l'ai dit plus haut, qu'à des êtres raisonnables. Mais elle est la base de toute faculté cognitive supérieure. Je conclus d'une manière qui doit plaire à ceux qui aiment l'unité dans les connaissances humaines. Tous les jugements affirmatifs sont soumis à une formule générale, à la proposition de
l'accord : Cuilibet subjecto competit prædicatum ipsi non oppositum. Tous les raisonnements rationnels affirmatifs sont soumis à la régie : Nota notæ est nota rei ipsius ; tous les raisonnements rationnels sont également soumis à celle-ci : Oppositum notæ opponitur rei ipsi. Tous les jugements qui sont soumis immédiatement aux propositions de l'accord ou de la contradiction, c'est-à-dire dans lesquels ni l'identité ni l'opposition n'est aperçue par un signe intermédiaire (par conséquent pas au moyen de l'analyse des notions), mais immédiatement, sont des jugements indémontrables ; ceux, au contraire, dans lesquels l'identité ou l'opposition peut être connue médialement sont démontrables. La connaissance humaine est remplie de ces sortes de jugements indémontrables. Quelques-uns précèdent toujours toute définition, lorsque, pour pouvoir définir, on se représente comme un signe quelque chose appartenant à ce que l'on connaît de prime abord et immédiatement dans un objet. Les philosophes qui procèdent comme s'il n'y avait d'autres vérités fondamentales indémontrables qu'une seule, se trompent donc. Ceux-là ne se trompent pas moins, qui accordent trop libéralement le caractère de propositions premières à d'autres propositions qui ne le méritent point.
FIN DE LA FAUSSE SUBTILITÉ DES QUATRE
FIGURES DU SYLLOGISME