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Emmanuel Kant
LETTRES À M. FRIEDRICH NICOLAI
Traduction : Jules Barni Arvensa 2020
Liste générale des titres Pour toutes remarques ou suggestions :
editions@arvensa.com ou rendez-vous sur : www.arvensa.com
À PROPOS DE LA QUESTION DES RAPPORTS DE LA
THÉORIE ET DE LA PRATIQUE
LETTRES À M. FRIEDRICH NICOLAI Emmanuel Kant
Édition sous la direction de : Magalie Schwartzerg Traduction : Jules Barni Annotations : Kant, Barni Mise en français moderne
Et adaptation numérique : M. Schwartzerg ©Arvensa® Éditions 2020
LETTRES À M. FRIEDRICH NICOLAI Liste générale des titres
Table des matières
Première lettre Deuxième lettre
Les Lettres à M. Friedrich Nicolai datent de 1798.
Friedrich Nicolai, (1733-1811), est un éditeur et homme de lettres allemand qui censurait vivement le système de Kant. Ce dernier lui répond ici à propos de la question des rapports de la théorie et de la pratique.
Notre édition reprend, en la modernisant, la traduction française de Jules Barni publiée en 1853 chez Auguste Durand, Éléments métaphysiques de la doctrine du droit.
Le lecteur retrouvera ces deux lettres au sein de notre édition des Fragments kantiens sur le droit naturel, Arvensa éditions 2020.
Friedrich Nicolai
LETTRES À M. FRIEDRICH NICOLAI
Table des matières
Liste générale des titres
Première lettre
À M. FRIEDRICH NICOLAI,
L'AUTEUR.
Les savantes reliques de l'excellent Moser (qui souvent aussi a donné dans le genre comique et burlesque) tombèrent entre les mains de son ancien ami M. Friedrich Nicolaï. C'était une partie d'un traité fragmentaire, portant ce titre : De la théorie et de la pratique. Il fut communiqué en manuscrit à M. Nicolaï, et celui-ci pense que Moser le lui aurait lui-même communiqué, s'il l'eût entièrement achevé. Il remarque à ce propos « que Moser n'était pas seulement un royaliste, mais même, si l'on veut l'appeler ainsi, un aristocrate ou un défenseur de la noblesse héréditaire, au grand étonnement et au grand scandale de beaucoup de nouveaux politiques de l'Allemagne. » -- « On a voulu soutenir entre autres (Voyez Éléments
[1] métaphysiques de la doctrine du droit ) qu'un peuple n'accepterait jamais librement et de propos délibéré une pareille noblesse. » À ce sujet, Moser, suivant cette manière comique qu'on lui connaît, imagine un récit où figurent des personnages occupant de très hautes fonctions, comme celles de vice-roi, tout en restant les véritables sujets de l'État, et il suppose douze cas : dans les six premiers, les fils du fonctionnaire mort sont mis de côté, ce dont les sujets se trouvent fort mal ; dans les six derniers, au contraire, on les choisit, ce dont le peuple se trouve beaucoup mieux. -- Il prétend montrer clairement par là que tout un peuple peut très bien consentir à une sujétion héréditaire sous un co-sujet supérieur, et, par cette pratique[2] palpable, dissiper comme une bulle de savon, à la satisfaction du lecteur, cette théorie, comme bien d'autres du même genre.
Telle est la nature de toute maxime qui se calcule sur l'intérêt du peuple, que, si prudent que le peuple semble être aux yeux de l'expérience, en voulant se choisir des maîtres subalternes, il peut se tromper et se trompera souvent grossièrement ; car la méthode expérimentale, qui enseigne la prudence (le principe pragmatique), aura difficilement un autre cours que celui qui consiste à apprendre la prudence à ses dépens. -- Mais il s'agit ici d'une méthode sûre, indiquée par la raison, qui ne s'occupe pas de savoir ce que le peuple choisira pour remplir chaque fois ses vues, mais ce qu'il doit choisir absolument, que cela lui soit avantageux ou non (ce qu'exige le principe moral) ; en d'autres termes, il s'agit de savoir ce que le peuple doit décider selon le principe du droit, lorsqu'il est dans la nécessité de choisir. Car tout ce problème, comme question appartenant à la doctrine du droit (voyez Éléments métaphysiques de la doctrine du droit, p. 192), consiste à décider si le souverain a le droit de fonder une classe moyenne entre lui et les autres citoyens de l'État, et la solution est que le peuple ne peut pas consentir et ne consentira pas raisonnablement à un pareil pouvoir subordonné, parce que autrement il se soumettrait au caprice et au bon plaisir d'un sujet qui a lui-même besoin d'être gouverné, ce qui est contradictoire. -- Le principe du jugement n'est pas ici empirique, mais a priori, comme tous ceux dont l'affirmation implique nécessité, et qui seuls donnent lieu à des jugements rationnels[3] (différents des jugements de l'entendement[4]). Une doctrine empirique du droit, au contraire, considérée comme une branche de la philosophie et non comme un code réglementaire, est quelque chose de contradictoire[5].
C'était bien ; mais -- comme les vieilles tantes ont coutume de dire en contant leurs fables, -- ce n'était pas encore par trop bien. La fiction va donc prendre un autre cours.
Après que, dans les six gouvernements suivants, le peuple eut choisi, dans l'intérêt général, le fils du prince précédent, alors, poursuit l'histoire fantastique, soit que le temps est insensiblement apporté quelque fâcheuse révélation, soit, que tout gouvernement fasse peser sur le peuple des charges dont il espère toujours être allégé par un nouveau changement de gouvernement, des démagogues parurent, et l'on proclama ce qui suit.
Dans le septième gouvernement le peuple choisit, il est vrai, le fils du prince précédent ; mais celui-ci était déjà au niveau du siècle en fait de
culture et de luxe, et il avait d'autant moins de goût à travailler à assurer le bien du peuple au moyen d'une bonne administration, qu'il avait plus de penchant pour les plaisirs. Il laissa donc tomber l'ancienne citadelle, et fit construire, pour sa propre satisfaction et pour celle du peuple, des maisons de plaisance et de chasse consacrées à des réjouissances solennelles et à de grandes parties. Le magnifique théâtre fut converti en une grande salle de danse, et l'ancien service de table, qui était d'argent, en un beau service de porcelaine, sous prétexte que l'argent, étant monnayé[6], promet au commerce du pays une meilleure circulation. -- Dans le huitième, l'héritier du gouvernement, déjà consacré par le peuple, trouva plus sage d'abolir le droit de primogéniture jusque-là en usage, et même il obtint en cela l'assentiment du peuple, car celui-ci doit finir par comprendre que le premier né n'est pas pour cela le mieux né. -- Dans le neuvième, le peuple se serait trouvé mieux et plus heureux d'instituer certains collèges nationaux dont le personnel dût se renouveler, que de laisser le gouvernement entre les mains d'anciens conseillers permanents, qui finissent ordinairement par devenir des despotes ; je ne parle pas du pasteur héréditaire, proposé comme moyen d'éterniser la caste obscurantiste[7] du clergé. -- Dans le dixième, ainsi que dans le onzième, l'horreur des mésalliances est une fantaisie du régime féodal, qui tourne au préjudice de ceux que la nature même ennoblit ; c'est au contraire un signe du développement des nobles sentiments dans le peuple que de le voir-- comme cela est inévitable avec le progrès des lumières -- mettre le talent et les bons sentiments bien au-dessus des titres et du rang héréditaires ; de même dans le douzième, la bonté de la vieille tante peut bien sourire au jeune enfant, probablement destiné à devenir un jour prince, quoiqu'il ne comprenne pas encore ce que cela signifie ; mais vouloir faire de cela un principe politique est une absurde prétention. Et c'est ainsi que les fantaisies du peuple, quand il peut se résoudre à se donner à lui-même un gouverneur héréditaire, qui reste encore sujet, aboutissent à des monstruosités tellement contraires à leur but (le bonheur) que l'on peut dire :
.....Turpiter atrum Desinit in piscem mulier formosa superne.
On peut donc parodier et rendre ridicule toute constitution fondée sur le principe du bonheur, quand même il serait possible de prouver a priori avec certitude que le peuple la préférera à toute autre ; et, en montrant le revers de la médaille, dans le choix du peuple qui veut se donner un maître, dire ce que ce Grec disait du mariage : « Quoi que tu fasses, tu t'en repentiras. »
M. Friedrich Nicolaï n'est donc pas heureux avec les explications et la défense qu'il entreprend dans le prétendu intérêt d'un autre (à savoir de Moser). -- Mais cela ira déjà mieux, lorsque nous le verrons occupé de sa propre défense.
LETTRES À M. FRIEDRICH NICOLAI
Table des matières
Liste générale des titres
Deuxième lettre
À M. FRIEDRICH NICOLAI,
L'ÉDITEUR.
La fabrication des livres[8] n'est pas une branche d'industrie insignifiante dans un État dont la culture est déjà fort avancée et où la lecture est presque devenue un besoin indispensable et universel. -- Mais cette partie de l'industrie d'un pays gagne singulièrement à être traitée à la manière d'une fabrique[9], ce qui ne peut être fait que par un éditeur capable de juger et de calculer le goût du public et l'habileté de chacun des fabricants qu'il y peut employer. -- Il n'a pas besoin, pour faire vivre son commerce d'éditeur, de prendre en considération le contenu et la valeur intrinsèque de la marchandise qu'il édite, mais bien le goût du jour et le prix qui peuvent le mieux activer le commerce des productions, d'ailleurs éphémères, de la presse, et leur assurer un écoulement prompt, sinon durable.
Un connaisseur expert dans la librairie n'attendra pas, comme éditeur, que des écrivains féconds, toujours empressés, viennent lui offrir la marchandise qu'il doit mettre en vente ; il s'ingéniera, comme directeur de fabrique, à chercher la matière ainsi que la façon qui vraisemblablement, -- soit par leur nouveauté, soit même par leur bouffonnerie, en un mot par des qualités propres à piquer la curiosité du public des lecteurs ou à lui donner à rire, -- seront le plus demandées ou auront le plus prompt débit. On ne s'inquiète guère en pareil cas de savoir par qui et combien a pu être travaillé un écrit consacré au persiflage, mais qui d'ailleurs n'est peut-être pas très
propre à atteindre son but, et pourtant le blâme d'un écrit de ce genre ne retombe pas sur l'éditeur, mais doit atteindre le faiseur salarié.
Celui qui, dans la fabrication et le commerce, exerce publiquement un métier compatible avec la liberté du peuple, est toujours un bon citoyen, n'importe qui cela contrarie. En effet, l'intérêt personnel, qui n'est pas contraire aux lois de la police, n'est pas un crime, et M. Nicolaï, l'éditeur, a au moins un avantage beaucoup plus certain en cette qualité qu'en celle d'auteur ; car le mépris qu'excitent les grimaces de son Sempronius Gundibert et consorts, ces arlequins qu'il met en étalage, ne tombe pas sur celui qui a construit la loge, mais sur celui qui y joue le rôle de bouffon.
* * *
Que devient donc, à propos de la qualité d'auteur[10] de M. Friedrich Nicolaï, la malheureuse question de la théorie et de la pratique, qui a servi proprement d'occasion à la présente critique, et qui y est d'ailleurs si étroitement liée ? -- Le cas dont il s'agit maintenant, de l'habileté dans les publications[11], par opposition à leur solidité[12] (de la supériorité de l'apparence sur la vérité), peut être jugé d'après les mêmes principes que celui dont il s'agit dans la fiction de Moser, si ce n'est qu'au lieu du mot pratique[13], qui signifie un commerce public et loyal d'une édition, on emploie celui de praticien[14], et que l'on cherche à rendre ainsi toute théorie puérile et ridicule aux yeux d'un homme de commerce, ce qui ne manquera pas son but, suivant le principe : le monde veut être trompé, qu'il soit donc trompé.
Mais ce qui prouve la complète ignorance et l'incapacité de ces philosophes satiriques en matière de jugements rationnels, c'est qu'ils ne paraissent pas comprendre ce que veut dire proprement, par opposition à la connaissance empirique, la connaissance a priori (qu'ils appellent élégamment connaissance antérieure)[15]. La critique de la raison pure leur a pourtant dit assez souvent et assez clairement que ce sont des propositions que nous exprimons avec la conscience de leur nécessité essentielle et de leur universalité absolue (apodictique), que par conséquent nous ne reconnaissons pas comme dépendantes de l'expérience, et qui ne peuvent être ceci ou cela, puisque autrement la division des jugements
reviendrait à cet exemple burlesque : « les vaches de Pharaon étaient brunes, mais elles étaient aussi d'autres couleurs. » Mais il n'y a de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, et cette mauvaise volonté a ici un intérêt : c'est d'attirer beaucoup de curieux par la rareté du spectacle, où l'on change la position naturelle des choses que l'on montre marchant sur la tête, afin d'animer la place publique par une foule de spectateurs, (du moins pendant un court espace de temps) et de ne pas laisser s'endormir l'industrie et le commerce littéraires. Cela a d'ailleurs son utilité, bien que ce ne soit pas celle que l'on a en vue : le dégoût que ces farces finissent toujours par exciter fait que l'on s'applique ensuite plus sérieusement et plus solidement à l'étude des sciences.
FIN DES LETTRES À M. FRIEDRICH NICOLAI