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<title>L’esprit contre la raison</title>
<author key="Crevel, René (1900-1935)" ref="http://www.idref.fr/026805413">René Crevel</author>
<editor>Marie-Paule Berranger</editor>
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<name>Pascale Langlois</name>
<resp>2011, coordination éditoriale</resp>
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<publisher>Sorbonne Université, LABEX OBVIL</publisher>
<idno>http://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/critique/crevel_esprit-contre-raison/</idno>
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<availability status="restricted"><licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/">
<p>Copyright © 2019 Sorbonne Université, agissant pour le Laboratoire d’Excellence «
Observatoire de la vie littéraire » (ci-après dénommé OBVIL).</p>
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<bibl><author>René Crevel</author>, <title><hi rend="i">l’esprit contre la raison</hi></title>, <date>1926</date>. Texte annoté par Marie-Paule Berranger</bibl>
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<div type="preface">
<head>Préface de Marie-Paule Berranger</head>
<docDate>2012</docDate>
<p><hi rend="i">L’Esprit contre la raison</hi> est un texte véhément et inspiré qui porte le lecteur, sans qu’il puisse nécessairement situer son urgence, ni son actualité au cœur de l’œuvre de Crevel ; il se place entre les premiers romans<note resp="editor"><hi rend="i">Détours</hi>, éd. de La NRF, 1924 ; <hi rend="i">Mon Corps et moi</hi>, éd. du Sagittaire, Simon Kra, 1925 ; <hi rend="i">La Mort difficile</hi>, éd. du Sagittaire, Simon Kra 1926, Babylone, éd. du Sagittaire, Simon Kra, 1927.</note>, ces « détours » autobiographiques, et un autre essai issu d’une thèse en gestation, <hi rend="i">Le Clavecin de Diderot</hi>, paru en 1932<note resp="editor"> Voir l’édition numérisée de ce texte préfacé et annoté par Virginie Tahar.</note>. Daté sur le manuscrit de la fin de l’automne 1926, le texte paraît à Marseille dans la revue d’André Gaillard, <hi rend="i">Les Cahiers du Sud</hi> n°6, avec un portrait de l’auteur par Tchelitchev ; l’achevé d’imprimer est du 5 décembre 1927. Dans l’édition Tchou de 1969, un autre texte, « Nouvelles vues sur Dali et l’obscurantisme », revu et complété à Davos en 1933, l’accompagne avec une préface de Marcel Jouhandeau. On le retrouve en 1986 aux éditions Pauvert avec d’autres écrits surréalistes de Crevel réunis par Michel Carassou et Jean-Claude Zylberstein, précédé d’une présentation remarquable d’Annie Le Brun : « Un palmier rose vif ».</p>
<p>L’essai de Crevel témoigne à plusieurs titres d’une inscription passionnée dans le débat d’idées qui divise les milieux littéraires des années vingt, de plus en plus violemment avec l’entrée officielle du Surréalisme sur la scène littéraire et avec, entre autres facteurs déterminants, la Guerre du Rif qui précipite les choix et durcit les clivages idéologiques. René Crevel, par ses amitiés à <hi rend="i">La NRF</hi> (Gide, Arland), ses relations dans les milieux mondains et littéraires les plus divers, et ses amitiés Dada puis surréalistes, est partout à la fois dans le champ littéraire, et nulle part à demeure. N’a-t-il pas donné en 1922 l’impulsion à la période pré-surréaliste dite des « sommeils hypnotiques », en relatant comment une dame D… a découvert ses talents de médium lors d’une séance d’expérience métapsychique alors à la mode ? Cependant, lorsqu’il participe à ces « vagues de rêve » qui porteront la jeune revue <hi rend="i">Littérature</hi> après sa sortie de Dada vers la <hi rend="i">Révolution surréaliste</hi>, ce n’est pas sans récuser l’attraction de l’irrationnel et les prestiges de l’inconscient ; il n’est pas convaincu en 1924 que « l’activité inconsciente de l’esprit » puisse servir de fondation à une redéfinition de l’homme. La libre navigation de Crevel devient au cours de l’été 1924 une contradiction vécue, un déchirement entre des présupposés incompatibles, que l’écriture doit fouiller, éclaircir, dialectiser.</p>
<p>Comme Marguerite Bonnet l’a montré<note resp="editor"> Elle cite un article plus que sceptique et distant de Crevel, « Après Dada », paru dans <hi rend="i">Les Nouvelles littéraires</hi> du 9 février 1924, <hi rend="i">André Breton et la naissance de l’aventure surréaliste</hi>, José Corti, 1975, p. 378, n. 155.</note> le ralliement de René Crevel au surréalisme ne fut pas une adhésion immédiate, loin s’en faut ; dans le n°36 des <hi rend="i">Feuilles libres</hi> de mars-juin 1924, il fustige <hi rend="i">Les Pas perdus</hi> d’André Breton, un recueil d’essais critiques entaché d’un suprême péché à ses yeux, celui de Littérature. Quelques mois plus tard, le voici qui défend le surréalisme, une « entreprise qui a le mérite de ne point vouloir être exclusivement littéraire » (« Voici Marcel Arland », <hi rend="i">Les Nouvelles littéraires</hi>, 15 novembre 1924) ; ce que Marcel Arland analyse comme « le nouveau mal du siècle », un surréalisme entaché d’un vague à l’âme encore romantique, devient « Le Bien du siècle » sous la plume de Crevel dans <hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi> n°6, 1<hi rend="sup">er</hi> mars 1926. Que s’est-il passé entre ces deux temps, sinon la publication du <hi rend="i">Manifeste</hi> de Breton, d’<hi rend="i">Une vague de rêves</hi> d’Aragon, la préparation du premier numéro de <hi rend="i">La Révolution Surréaliste</hi> et enfin la recherche d’une ligne d’entente avec le Parti communiste en raison de l’engagement de la France dans la guerre coloniale ? En juillet 1925, dans <hi rend="i">Les Cahiers idéalistes</hi> n°12, le Surréalisme devient la « Rédemption nouvelle », et ses membres ne sont plus aveuglés par les forces obscures mais font appel « à la force tout court », celle de notre inconscient. On voit ici clairement le renversement qui s’opère. De Valéry aux surréalistes, tous se réclament de « l’esprit », mais se trouvent pourtant sur des positions antagonistes : ainsi <hi rend="i">L’Esprit contre la raison</hi> peut-il apparaître comme une tentative de résolution philosophique d’une contradiction personnelle qui place Crevel en porte à faux : on le sent à la fois épris de rêve et de <hi rend="i">conséquence</hi> dans la pensée et le discours ; agacé par les attractions irrationnelles des surréalistes autant que par l’apologie de la rationalité occidentale, qu’il voit lui aussi comme une « rationalité restreinte ». Par ce texte, déjà partiellement esquissé ailleurs<note resp="editor"> On trouve les mêmes exemples et quelques formulations chocs dans « Pour la simple honnêteté », article paru dans <hi rend="i">Les Cahiers du mois</hi> n° 21-22 en 1926, repris dans <hi rend="i">L’Esprit contre la raison et autres écrits surréalistes</hi>, préface d’Annie Le Brun, Pauvert 1986, p. 32-37. </note>, Crevel scelle son rapprochement avec le surréalisme, en liquidant ses objections. Le ton est polémique mais, malgré les apparences et le rythme emporté d’une prose échevelée, l’essai ne sacrifie pas à l’anti-rationalité la rigueur des distinctions ni la discussion des présupposés. Et les références discrètes à Pascal ne manquent pas. Dans une lettre à Gertrude Stein, il présente son essai comme « un petit livre philosophique »<note resp="editor"><hi rend="i">Correspondance de René Crevel et Gertrude Stein</hi>. Traduction, présentation et annotations par Jean-Michel Devesa, L’Harmattan, 2000, p. 80.</note> : c’est bien à la nécessité de mise au clair de la pensée que répond <hi rend="i">L’Esprit contre la raison</hi>, un peu paradoxalement si l’on en juge par son écriture bouillonnante.</p>
<p>On sent en effet dans ce texte toute la colère qui anime René Crevel ; l’écriture, déconcertante par ses métaphores filées jusqu’à la déraison, produit un effet d’accélération et de vertige. À tout instant l’image s’autonomise, se ramifie en associations secondaires que l’emprunt d’un mot du lexique de Valéry, de Barrès, de Breton, de Rimbaud, pour peu qu’on le reconnaisse comme tel, relie à la démonstration souterraine. Crevel prêche par l’exemple : se laisser porter par l’écriture plutôt que de cultiver l’illusion de maîtrise permet l’illustration en acte de la nouvelle définition de l’esprit qu’il entend poser. Une belle envolée lyrique fait ainsi de la raison un abri médiocre, une masure à toit de chaume qui permet de se garder de l’aventure d’être. Un peu plus loin lui est opposée l’image de l’oiseau, métaphore de l’esprit. Ces représentations très visuelles, voire stéréotypées, de l’envol léger de l’esprit loin de la maison-raison, rustaude et massive, attachée à la glèbe, reprennent l’opposition du titre au moment où l’on croyait s’être définitivement éloigné du sujet.</p>
<p>Dans sa verve, le texte ne manque pas de courir plusieurs lièvres à la fois sans jamais lâcher l’ombre pour la proie. Tressant la métaphore des remparts barrésiens, des eaux vives devenues Aigues-Mortes à la responsabilité de Barrès dans cette décomposition fangeuse de la littérature, Crevel ne manque pas de vanter l’antidote — la libération du verbe surréaliste : « ils ont fait craquer les cadres, envoyé au diable les murs, les poivrières des faux remparts » ; les isotopies métaphoriques jouent sur plusieurs réseaux ; le mot « esprit » martelé, de citations en locutions, opposé à « fond », « forme », « raison », « intelligence », émergeant au cœur d’un paysage de Camargue ou dans une réminiscence du dernier recueil de Saint-John Perse, nous rappellent que le détour n’est pas gratuit. Glissements, superpositions, bifurcations : c’est au moment où l’auteur semble s’abandonner un peu complaisamment à l’évocation pittoresque, au délire ou à la fulmination que s’insinue le mot qui nous rappelle qu’on n’est jamais hors de propos.</p>
<p>Crevel reprend le leitmotiv surréaliste : « les <hi rend="i">usages littéraires</hi> ne seront jamais que des simagrées » ; mais la dénonciation de la rhétorique passe par une surenchère ironique, aux limites du pastiche de discours de remise des prix jusqu’à ce que déraille la métaphore filée. Le modèle rimbaldien est nettement revendiqué dans cette apologie de l’esprit survolté, un Rimbaud que les surréalistes placent alors, comme ils le font aussi de Lautréamont, du côté de l’emportement de l’automatisme. « Délires I », « Délires II », et plusieurs poèmes des <hi rend="i">Illuminations</hi> ont déjà fait résonner ces tambours de la déraison par l’image tirée vers l’allusion et l’énigme ; Crevel a perçu tout le profit pour la pensée de cet art de la dérive, du brusque court-circuit, du lyrisme conjugué à l’ironie, d’une poésie en action que ne défrisent pas les excès polémiques.</p>
<p>L’écriture de Crevel se manifeste comme une écriture de montage : on a souvent noté les reprises et recyclages qui lient les différents ouvrages de Crevel. <hi rend="i">L’Esprit contre la Raison</hi> associe de courts paragraphes, de longues citations et de grands morceaux de bravoure dont certains ont été testés ailleurs ; il nourrira à son tour deux conférences données à Londres, plusieurs articles<note resp="editor"><p>On retrouve par exemple les « poèmes blancs sur blanc » de Paul Éluard associés à un vers de Saint-Léger dans « Merci, Paul Klee » édité pour la première fois à Berlin par la Galerie Albert Fleichtheim en mars 1928, <hi rend="i">op. cit.</hi> p. 39-40.</p></note> et même des diatribes insérées dans les romans. Cette plurigénéricité permet une sorte de martèlement polémique mais aussi une élaboration du sens : un cas particulier, une intuition frappante, rencontrent en s’essayant en plusieurs contextes, le lieu et la formule.</p>
<p>La rapidité, les ramifications, le style allusif peuvent faire que, pris dans la grande vague furieuse, on en manque les enjeux. Or, on est bien au cœur du débat idéologique et littéraire, Crevel faisant à la fois son entrée sur plusieurs scènes : celle du manifeste surréaliste, où l’ont précédé Breton (octobre 1924) et Aragon (<hi rend="i">Une vague de rêves</hi> dans la revue <hi rend="i">Commerce</hi> date également d’octobre 1924) ; celle du débat qui s’aigrit entre <hi rend="i">NRF</hi> et surréalisme après un temps de coexistence pacifique puis de paix armée ; celle de l’engagement politique enfin. L’apologie d’un « Parti de l’intelligence », l’antiasiatisme de Massis, les menées de l’Action française, les frilosités de Gide et de Valéry, et l’engagement de la France dans la guerre du Maroc exigent de chacun une identification rigoureuse des valeurs en présence. L’exaltation de l’intelligence rationnelle est brandie contre les avant-gardes : même Rivière dans ses articles — et il faut se souvenir qu’en 1920, il est en dialogue dans <hi rend="i">La NRF</hi> avec Breton, avec Artaud sur cette question de la préséance de l’intelligence logique et de la raison— défend l’idée d’une union sacrée des militants de l’Intelligence. Or le contentieux n’est pas réglé à l’égard des intellectuels qui n’ont pas su éviter le carnage et qui ont poussé par leur nationalisme toute une génération dans les tranchées. L’essai de Crevel réagit à des articles, livres et chroniques, qui sont dans l’actualité la plus récente : diatribes de Henri Massis contre l’Orient, et les Bolcheviks<note resp="editor"> Massis a publié dans <hi rend="i">Le Figaro</hi> du 19 juillet 1919 un manifeste maurassien, « Pour un parti de l’intelligence », en réponse à la <hi rend="i">Déclaration de l’indépendance de l’Esprit</hi>, de Romain Rolland ; le débat gagne <hi rend="i">La NRF</hi> où Henri Ghéon signe ce manifeste, tandis que Gide, Romain Rolland et Jacques Rivière, attaqués par Massis s’y refusent. Même si <hi rend="i">Défense de l’Occident</hi> d’Henri Massis, ne paraît qu’en 1927 chez Plon, les articles dans lesquels il voit la révolution russe comme une pointe avancée des hordes qui camperont bientôt sur les places de Paris nourrissent la polémique dans la presse depuis le début des années vingt. Dans un entretien (« Une heure avec Frédéric Lefèvre ») Jacques Maritain et Henri Massis développent en 1924 leurs accusations contre la menace asiatique. L’apologie de l’Orient dans les textes de Breton comme dans <hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi> en 1925, prend le contrepied de ces thèses au moment de l’engagement contre la guerre du Rif -le Maroc, l’Afrique du nord faisant partie de l’orient « étendu » de Massis. La réception élogieuse d’<hi rend="i">Anabase</hi> en 1924, les articles enthousiastes de Crevel, résonnent sur cet arrière-plan idéologique qu’ils entendent contrer. Desnos publie en réponse à Massis son « Pamphlet contre Jérusalem » dans <hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi> qui donne un texte de Théodore Lessing dans le n°3, 15 avril 1925, « L’Europe et l’Asie ».</note>, comptes rendus critiques de la traduction du Journal de Keyserling ou encore d’<hi rend="i">Anabase</hi> par Aragon dans <hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi>…</p>
<p>À travers l’opposition esprit/raison, Crevel reprend d’un point de vue philosophique le récit de l’avènement du surréalisme, après les grands récits de fondation mythique de Breton et d’Aragon. Il répond d’un même geste aux enquêtes qu’il a manquées, aux manifestations qui ont scellé le groupe surréaliste, en un temps où il subissait d’autres attractions : Tzara à l’heure des soirées houleuses du <hi rend="i">Cœur à barbe</hi>, la revue <hi rend="i">Aventure</hi>, puis <hi rend="i">Dés</hi>, le Surréalisme d’Yvan Goll. <hi rend="i">L’Esprit contre la raison</hi> affronte l’enquête de 1919, antérieure à son entrée en écriture : « Pourquoi écrivez-vous ? » ; mais c’est surtout son propre réquisitoire dans le procès Barrès que Crevel, alors absent des rangs pré-surréalistes, est en train de livrer : il lui faut désormais prendre sa place encore vide au tribunal. Aigues-Mortes et ses remparts d’un autre temps, métonymie de l’attitude barrésienne, est une coquille qu’on essaie vainement de sauver de la ruine au nom du style et de la langue française, le rempart dérisoire et fragile<note resp="editor"><p>Plus clairement l’article des <hi rend="i">Cahiers du mois</hi> explicitait la comparaison : « Et certes ce n’était pas impunément qu’il avait choisi cette ville enfermée en soi et pourtant non capable de vivre de soi, et condamnée aux coquetteries esthétiques, au milieu d’une plaine aride, Aigues-Mortes définie par ses remparts comme Barrès de toutes les fausses pierres dont il se limite. » <hi rend="i">Op. cit.</hi>, p. 36. Barrès plus tard analyse curieusement dans les mêmes termes son nationalisme : « J’ai voulu m’entourer de hautes murailles ».</p></note> qui figure l’enfermement égotiste de l’auteur dans son « culte du moi ». Mais qui mieux que Monsieur Teste pouvait incarner les prestiges de l’intelligence pure ? L’essai s’ouvre par une critique de <hi rend="i">La Crise de l’esprit</hi> de Paul Valéry, un texte publié en revue en 1919, qui vient de reparaître en volume en 1924 et qui apparaît ici comme le brillant symptôme d’une posture néo-classique autorisant le catastrophisme délétère sur fond de nostalgie. Là s’exprime le plus clairement cette pensée que Crevel entend combattre, une pensée qui justifie selon lui le refuge dans une posture littéraire et prétend éviter la contagion du politique. Crevel cherche le vice d’origine : l’identification de l’esprit à la seule intelligence logique, à la raison, la survalorisation des valeurs occidentales mais aussi les fascinations dangereuses qui ont, il le montre, partie liée : l’esthétisation de la mort et la séduction de la forme. La dernière phrase assassine le virtuose du vers : « Mais quel technicien comprendra jamais ? »</p>
<p>On entendra enfin dans cette écriture véhémente, au-delà de la volonté de sauver l’Esprit des œillères de la Raison, la volonté de rappeler avec une force bouleversante la part du corps. La perception douloureuse d’une inadéquation physique au monde, d’une insatisfaction ontologique rappelle, dans sa violence, les expressions du mal être d’Artaud. Ici, l’intérieur fait exploser l’enveloppe charnelle étriquée ; l’armature bloque l’expression de l’infini. Cette dualité <hi rend="i">éprouvée</hi>, à travers le divorce entre le corps et l’être, ce clivage du sujet, non identique à soi-même, viennent pulvériser l’illusion de maîtrise et d’unité du sujet qui fonde la rationalité.</p>
<byline>
<docAuthor><forename>Marie-Paule</forename> <surname>Berranger</surname></docAuthor>
<lb/>Université de Caen Basse-Normandie
<lb/>(LASLAR EA 4256)
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<head>L’Esprit contre la raison</head>
<p>Dans la première de ses lettres sur la crise de l’esprit<note resp="editor">La référence à Paul Valéry ne sert pas seulement de tremplin au texte ; la critique de « La Crise de l’esprit » est le fil conducteur de la réflexion de Crevel. Ces deux lettres de Valéry publiées en anglais à Londres en avril-mai 1919 dans l’hebdomadaire <hi rend="i">Atheneus</hi>, comme un bilan de la guerre de 1914-1918, ont été reprises en 1924 dans le recueil <hi rend="i">Variété</hi>. Valéry s’y interroge sur les possibilités de renouveau dans les domaines de l’art et de la philosophie : le surréalisme, pour Crevel, semble constituer à cette date une réponse en même temps qu’une discussion des prémisses valéryens : la supériorité de l’intellect, assimilé à l’esprit.</note>, Paul Valéry constate : « L’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions de son esprit.<note resp="editor"><p>La phrase citée est légèrement différente dans l’édition des œuvres complètes. Valéry vient de montrer en quoi la guerre de 1914-1918 est le symptôme d’une crise de l’esprit, qu’elle aggrave considérablement. « Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne sait encore quelles idées et quels modes d’expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront proclamées.</p><p>L’espoir, certes, demeure et chante à demi-voix :</p><p>Et cum vorandi vicerit libidinum</p><p>Late triumphet imperator spiritus</p><p>[vainqueur de l’appétit vorace,/ Que l’esprit souverain étende loin son triomphe]</p><p>Mais l’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions <hi rend="b">précises</hi> de son esprit. [C’est moi qui souligne] Il suggère que toute conclusion défavorable à l’être <hi rend="i">doit être</hi> une erreur de son esprit. Les faits pourtant, sont clairs et impitoyables. […] » Paul Valéry, Variété I, <hi rend="i">Œuvres</hi>, éd. Jean Hytier, introd. Agathe Rouart-Valéry, tome I, Collection « La Pléiade », Gallimard, Paris, 1957. L’argumentation de Crevel se présente dès la deuxième phrase comme une négation de l’affirmation de Valéry : la méfiance ne prouve rien.</p></note> » Or cette méfiance n’est pas un fait simple. L’homme a plus d’un tour dans son sac et les raisons de sa raison<note resp="editor"><hi rend="i">Les Pensées</hi> de Pascal nourrissent souterrainement le texte comme ici « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » [Lafuma 224 , Br. 277].</note> s’échafaudent en sournoiseries qui, pour monumentales, n’en sont pas moins infiniment variées avec, à leur fronton, des prétextes de logique, de tradition. Ainsi l’espoir, qui désigne justement dans ce qu’elle a de primesautier, de plus ingénu, la résistance individuelle, ne saurait dépeindre certaines de ses façades compliquées. D’ailleurs, si nul ne peut même songer à en vouloir aux beaux animaux de sang assez riche, de chair assez confusément opulente pour opposer une tête et un corps en toute spontanéité victorieux des pièges sentimentaux et des méchancetés de l’intelligence, quel moyen d’accepter les calembredaines et syllogismes truqués des anémiques, sots et pédants qui, à grand fracas, se réclament de civilisation<note resp="editor">Valéry convoque des exemples empruntés à la culture gréco-latine pour peindre la longue domination de la civilisation européenne, désormais caduque, et la prééminence de l’intelligence. Ce n’est donc pas sans humour que Crevel fait tomber celui qui fut M. Teste dans les « pièges sentimentaux ». Au-delà de Valéry, ceux qui se réclament de la civilisation contre la barbarie mongole et la menace soviétique sont à chercher du côté de Charles Maurras et surtout Henri Massis.</note>, parlent avec ostentation de vie morale et, en fait, se contentent d’user de principes à double fond pour composer un bonheur dont la source n’a point jailli de ce morceau d’eux-mêmes où il eût été, sinon héroïque, du moins décent qu’ils tentassent de la faire sourdre. Qu’il y ait des degrés dans la tricherie et des degrés dans la conscience qu’ils y apportent, voilà qui ne saurait nous leurrer, ni nous empêcher de dénoncer leur mensonge glorieux ou sournois comme un véritable crime contre l’esprit.<lb/>C’est que le confortable, dont la recherche est légitime tant qu’il s’agit d’arrangements relatifs, de l’installation d’une salle de bains ou d’un calorifère, nous ne pouvons accepter que veuille s’en soucier encore quiconque se réclame d’une notion supérieure. Au reste, ceux qui, pour se juger favorablement, essaient de travestir sous des termes pompeux leurs plaidoyers <hi rend="i">pro domo</hi> n’en aboutissent pas moins au plus éperdu des galimatias. Ainsi, par exemple, de l’idolâtrie scientiste, où la masse par le plus hypocrite des jeux de mots trouvait illusion de progrès spirituel sans, toutefois, perdre de vue les fins utiles ni oublier les profits particuliers à tirer de nouvelles découvertes. En vérité, sous le masque de fer-blanc de la Walkyrie<note resp="editor"> L’assimilation du progrès matériel à la culture allemande peut paraître assez opportuniste quand tant de discours de haine ont été répandus contre l’Allemagne, ses philosophes et ses musiciens. De même l’emploi du mot connoté « ersatz » un peu plus loin. Mais la suite de la phrase montre que le bon patriote français ne diffère en rien de son épouvantail — « le boche » — dans son culte des apparences clinquantes, des démonstrations de force et du scientisme capitaliste.</note> domestiquée, sous le nickel de sa cuirasse, nul de ses dévots qui n’adorât son propre visage ou l’informe nombril de son ventre mou. La déesse science, d’ailleurs, bien que tout le monde voulût s’obstiner à faire semblant de la croire capable d’illuminer les secrets de l’homme, n’en demeurait pas moins plus vacillante dans sa marche et fumeuse que les quinquets dont les bateleurs éclairaient leurs patelinades sur les tréteaux des foires. Alors, très vite, sonne l’heure d’une résignation à d’humbles mensonges. On cherche à faire passer pour d’innocentes fleurs de sagesse les produits de l’égoïsme. Heure de sécheresse. Règne de l’ersatz. En attendant la Révolution salutaire que ce spectacle si pitoyablement faux ne peut manquer d’amener, les créatures que n’a jamais animées le souffle de la liberté, et cependant en passe de ne plus pouvoir se satisfaire de leurs piètres conditions, sous le coup chaque jour de quelque mésaventure anecdotique, après tout un jeu compliqué d’aller et retour, de minutes agitées puis abattues, tentent encore à s’acharner à ne pas désespérer d’elles-mêmes, de leurs velléités, de leurs besoins. C’est à ce moment qu’un réconfort possible est cherché dans l’unité à tout prix. On entasse les détritus de conscience, on raboute des morceaux d’individus<note resp="editor"> On peut voir dans cette fresque de l’état d’esprit qui conduisit à la guerre une contestation de l’analyse de Valéry : Crevel fait le même constat de fragmentation, d’éclatement, mais Valéry accusait la diversité, cette coexistence dangereuse de systèmes de pensée incompatibles, d’avoir produit la débâcle de l’intellect et d’avoir ainsi conduit à la guerre ; pour Crevel, c’est la volonté de synthèse qui est à l’origine de tous les maux.</note>. Le tout assaisonné à la sauce poussière et tradition et allons-y de notre petite synthèse. L’être limite son existence, son pouvoir, pour être sûr de soi, oublier le mystère et nier l’infini dont Aragon fait si bien de nous annoncer la défense.<note resp="editor"> Aragon travaille depuis 1923 à la « Défense de l’infini » qu’il détruira en 1927. Les morceaux rescapés figurent dans <hi rend="i">La Défense de l’infini</hi>, texte établi, présenté et annoté par Daniel Bougnoux dans les <title>Oeuvres romanesques complètes</title>, t. I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris Gallimard, 1997 et <hi rend="i">La Défense de l’infini. Romans.</hi> Édition renouvelée et augmentée par Lionel Follet. Seconde édition révisée. Paris : Gallimard, 2002 (« Les Cahiers de la NRF »).</note> Au vrai, prétendre se soumettre aux faits ne fut jamais prétexte qu’à un mode sournois de fortification<note resp="editor"> La métaphore prépare l’évocation des remparts barrésiens.</note>. Une pensée qu’on a essayé depuis des siècles de traduire grossièrement par de nouveaux avantages immédiats a racorni, stupéfié l’individu. Il a voulu épargner ses jambes et ses heures, mais il a usé ses jambes et ses heures à chercher le moyen de les épargner. L’esprit avant sa naissance déjà avait été déclaré bien particulier. La Raison fut la pioche dont on lui apprit à se servir pour creuser sa niche à même ce qu’on appelait sans modestie culture, civilisation. Mais pas un propriétaire qui, dans sa mesquinerie, n’oubliât les avenues magnifiques du rêve. Entre les murs des écoles obligatoires, des casernes, des maisons de parlements, on prétendit enchaîner les vents de l’esprit. Des Bourses, des Chambres de députés étaient camouflées en temples grecs et les plis lourds et faussement classiques d’une pseudo-Antiquité cachaient ce soleil de soufre et d’amour qui, un beau soir, finit toujours par éclater<note resp="editor"> Cette métaphore un peu lyrique du grand soir de la Révolution, de même que le geyser, qui figure dans la phrase suivante « l’esprit jaillissant » après avoir été longtemps emprisonné, s’oppose à la « Walkyrie domestiquée ».</note>, là-bas, plus loin que l’horizon et l’habitude.</p>
<p>Pour que ne pût jaillir aucun geyser, le sol lui-même fut écrasé sous les plus lourdes pierres. L’être qui déguisait les apparences et sa propre médiocrité sous les noms flatteurs de conscience, de réalité, espérant vivre parmi prétextes et mensonges aussi tranquille que le rat dans son classique fromage et, comme ce rat, décidé à en vivre, d’un cœur léger renonçait à toute justice suprême, à toute grandeur.</p>
<p>Le « Je pense donc je suis »<note resp="editor">La citation de Descartes fait, par le jeu de la métaphore filée, figure d’étape préhistorique de la pensée figée dans ses certitudes, source d’un positivisme au ras du sol que tout oppose à la lumière incertaine de l’inconnu.</note> comme clé de voûte de la franc-maçonnerie individualiste, dans les piètres banlieues de l’intelligence, par milliers se multiplièrent les sordides cahutes où les hommes crurent facile d’oublier l’inquiétude scintillante des étoiles. Bons Raminagrobis qui doutent de tout et de tous, sauf d’eux-mêmes<note resp="editor"> Le doute cartésien, selon Crevel, oublie de s’appliquer à ce qui fonde l’édifice, l’unité du sujet. Autant qu’au personnage du <hi rend="i">Tiers Livre</hi> de Rabelais, on peut penser au Raminagrobis de La Fontaine dans « Le chat, la belette et le petit lapin » : « Arbitre expert sur tous les cas ».</note>. Mais qu’un philosophe pousse l’outrecuidance jusqu’à traiter de « folle du logis » l’imagination<note resp="editor"> « Une folle qui se plaît à faire la folle » dit Malebranche, dans <hi rend="i">De la recherche de la vérité. Où l’on traite de la Nature de l’Esprit de l’homme, & de l’usage qu’il en doit faire pour éviter l’erreur dans les Sciences</hi> (1674-75). La critique de l’imagination se trouve dans le Livre II, mais Crevel peut aussi s’appuyer sur Pascal pour qui « l’imagination est maîtresse d’erreur et de fausseté ». S’il oppose, comme Breton dans le <hi rend="i">Manifeste du surréalisme</hi>, « le drapeau de l’imagination » à la raison et au règne de la logique, il s’en sert plus spécifiquement pour redéfinir le partage entre « esprit » et « raison », l’imagination relevant non moins que la raison du fonctionnement de l’esprit ; il apparaît ainsi plus solidement établi que l’esprit ne peut être assimilé à la seule logique rationnelle, ni laissé sans partage à M. Teste.</note>, l’esclavage où d’autres prétendront la réduire n’aura pas été impunément imposé. Le réveil ne saurait se résumer par une simple explosion verbale et le vrai visage romantique ne s’encadre point d’une chevelure grandiloquente, non plus que d’une cravate rouge à hurler<note resp="editor"><p>Le débat fait rage en 1925 autour de l’évaluation du Romantisme ; la formule de Léon Daudet, le « Stupide XIXème siècle ! », engendre une série d’attaques et de réponses dans les textes de Desnos, de Breton et lance ce dernier dans une vaste entreprise de réévaluation.</p><p>
<!-- <hi rend="sup">12</hi> Note ? -->
André Gide, <hi rend="i">Les Caves du Vatican</hi>, 1914 [prépublication dans <hi rend="i">La Nouvelle revue française</hi> en janvier, février, mars et avril 1914, édition originale en deux volumes, mai 1914, édition courante fin mai 1914]. On retrouvera Lafcadio chez Crevel dans <hi rend="i">Le Clavecin de Diderot</hi> : « Lafcadio, en jetant par la portière une créature falote, jette un défi à la société. Défi insuffisant, littéraire. Wilde est passé par là : Mettre le génie dans sa vie, le talent dans son œuvre. Le génie dans la vie, entendez licence complète. Il y a contresens sur la liberté. Aller à contresens, c’est se cogner, se briser fatalement. Lafcadio sait que ça finira mal. Mais le masochisme double toujours le sadisme. Aussi, malgré ses qualités félines, est-il non le chat qui joue avec la souris, mais la souris qui joue avec le chat pour que le chat la griffe, la tue, la mange. » Les surréalistes, notamment Breton (« Pour Lafcadio » (1918), <hi rend="i">Mont de Piété)</hi> et Soupault (<hi rend="i">Voyage d’Horace Pirouelle</hi>) se réfèrent à l’acte gratuit de Lafcadio.</p></note>. Des silences, quelques gestes, certaines tentations et leurs faisceaux de possibilités, bien mieux que le gilet de Théophile Gautier, prouvèrent de quoi l’homme peut être capable. Un Julien Sorel, par exemple, qui n’a point trouvé son salut dans la froide ambition, par son crime nous montre comment un fait divers devient un fait lyrique. Le jeune homme stendhalien, d’ailleurs, par sa disponibilité désespérée, son impuissance à se contenter des solutions platement humaines, est le type le plus pur de tous ceux que les faillites quotidiennes à jamais ont écartés de l’opportunisme et de ses solutions. De son temps, sans doute n’était-il pas encore de mode de parler d’acte gratuit, mais son exemple déjà nous vaut de savoir que, pour qui veut s’affirmer, rien ne saurait distraire sa pensée de la mort, des sentiments ou des gestes qui la donnent. C’est du meurtre d’un vieux provincial par le Lafcadio des <title>Caves du Vatican</title> que fut tirée notion de l’acte gratuit. À noter d’ailleurs que cet acte, gratuit pour la plupart, présente au moins l’intérêt d’aider à croire à la possibilité de n’en prendre à rien. Autrement dit, cet acte qui serait d’essence toute particulière, beaucoup n’en font la découverte et l’éloge que grâce à la confusion de leurs esprits et prennent leur ignorance d’eux-mêmes et des autres pour un détachement dont ils sont incapables. Ainsi, par exemple, a-t-on parlé d’acte gratuit à propos de l’affaire Loeb et Léopold : l’assassinat d’un jeune garçon par deux étudiants d’excellente famille de Chicago<note resp="editor">Le fait divers défraya la chronique en 1924 : l’assassinat du fils d’une riche famille de Chicago Bobby Franck, 14 ans, par deux jeunes gens eux-mêmes fils de milliardaires, étudiants brillants, Nathaniel Leopold, fasciné par Nietzsche, et Richard Loeb. Tous deux mettaient au point depuis 1922 l’idée d’un crime parfait, avec choix arbitraire de la victime. Ils seront tous deux condamnés à la prison à perpétuité. Crevel récuse tout alibi intellectuel à ce passage à l’acte crapuleux.</note>. Mais, de ce crime, tels étaient les mobiles intéressés que les moindres détails en avaient été fixés par contrat, de même que la récompense accordée à celui des deux criminels qui aidait l’autre à prendre son plaisir du petit cadavre. Jamais fait n’eut de causes plus précises. L’ignorance de ces causes, seule, permit à certains qui en écrivirent de se tromper aussi grossièrement.</p>
<p>Quoi qu’il en soit, l’acte gratuit dans sa forme idéale serait un pont de l’ambition minuscule à la liberté, du relatif à l’absolu. Pour donner tout son sens au simple geste humain, son principe, il doit pousser hors de la réalité quotidienne la créature qui lui sert de truchement. Et c’est pourquoi rien ne pouvait mieux sonder les cœurs et les reins que la question posée par la Révolution surréaliste, lors de sa première enquête<note resp="editor"><hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi> n°2, 15 janvier 1925, p. 8-15. La longue réponse de Crevel inaugure son rapprochement avec le groupe surréaliste (« Une solution ?… oui./ La mosaïque des simulacres ne tient pas. J’entends que l’ensemble des combinaisons sociales ne saurait prévaloir contre l’angoisse dont est pétrie notre chair même […]/ On se suicide, dit-on, par amour, par peur, par vérole. Ce n’est pas vrai. Tout le monde aime ou croit aimer, tout le monde a peur, tout le monde est plus ou moins syphilitique. Le suicide est un moyen de sélection. Se suicident ceux-là qui n’ont point la quasi universelle lâcheté de lutter contre certaine sensation d’âme si intense qu’il la faut bien prendre, jusqu’à nouvel ordre, pour une sensation de vérité. […]/ J’ai voulu ouvrir la porte et n’ai pas osé. J’ai eu tort, je le sens, je le crois, je veux le sentir, le croire car ne trouvant point de solution dans la vie, en dépit de mon acharnement à chercher, aurais-je la force de tenter encore quelques essais si je n’entrevoyais dans le geste définitif, ultime, la solution ? ». Juste après sa réponse venait celle de Valéry sous le nom de « M. E. Teste ».</note> :</p>
<quote>
<l>Le suicide est-il une solution ?</l> </quote><p>À elle seule cette demande suffit à prouver que si l’être se méfie des prévisions de son esprit, l’esprit à la fin du compte brise ses entraves, prend son galop et saute par-dessus les minuscules barrières de ruses opposées à sa marche. Des interrogations démoralisantes sont les plus honnêtes, les seules honnêtes réponses à toutes les arguties et soi-disant raisons d’État. Que l’individu agisse en vue d’un bonheur grossier, qu’il se fasse de la science, de la raison autant de remparts d’égoïsme, que peut-il contre une simple, une toute petite phrase de poète:</p>
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<l>Terre arable du songe ! Qui parle de bâtir ?</l> </quote><p>Avec ce poète, Saint-John Perse, revenu des pays du Soleil levant<note resp="editor"> Sous la signature Saint John Perse, en janvier 1924, <hi rend="i">La Nouvelle Revue française</hi> publie presqu’intégralement <hi rend="i">Anabase</hi> écrit pendant le séjour du poète en Extrême-Orient. L’ouvrage sort en volume la même année. Crevel a fait un compte-rendu très enthousiaste de ce texte citant également ces deux versets, dans <title>Philosophies</title>, n° 5, en 1925. Le premier verset est à la fin du Chant X (édition Gallimard, collection « Poésie » p. 142), le second, au début du chant I (éd. cit. p. 110). Le poète d’<hi rend="i">Anabase</hi> est encore présent dans un texte où Crevel rend hommage à Paul Klee (publié à Berlin en 1928) : « Et le sommeil n’est pas nommé, / mais sa puissance est parmi nous. » La coquille sur « sommeil » (au lieu de « soleil ») ne pouvait que conforter la lecture de Crevel.</note> , des hommes dévoués à l’esprit et qui ne veulent plus des hochets anecdotiques avec quoi on a tenté de les amuser, répètent :</p>
<quote>
<l>Aux ides pures du matin que savons-nous du songe, notre aînesse ?</l> </quote><p>Déjà, des astres anxieux s’accrochent au ciel banal des nuits. L’individu sent qu’il va éclater dans sa peau terrestre. Son squelette tend mal ses muscles. Son crâne n’est pas l’écrin qu’il faut à sa cervelle. Et de cela, il est sûr comme de la faim, de la soif, de la fièvre. Tout au long de sa moelle court le frisson des certitudes négatives et le comte Hermann Keyserling<note resp="editor">Hermann von Keyserling (1880-1946) philosophe allemand considéré comme un irrationaliste est né en Lituanie. Il fut botaniste à ses débuts (d’où la comparaison avec les sciences naturelles) ; après son voyage de 1911-1912, il écrivit Journal de voyage d’un philosophe autour du monde, volume publié après la guerre (traduit en 1927). Il fonda en 1920 une école du Savoir ou de Sagesse, ouverte aux sagesses orientales, aux théories jungiennes et aux échanges intellectuels avec la France. Cette citation montre que le divorce entre le corps et l’être, la souffrance devant un corps étriqué qui contraint la pensée ne peut être éludée par un simple renvoi à une pathologie exceptionnelle.</note>, aussi simplement qu’un livre d’histoire naturelle apprit à notre enfance que l’homme a deux pieds, deux mains, deux bras, deux jambes, un tronc, une tête, un cou, écrit : « Jamais durant toute ma vie je ne me suis senti identique à ma personne. Jamais je n’ai éprouvé que l’individu eût une valeur essentielle, que mon moi subît les contrecoups de mes apparences, de mes états, de mes actes successifs, de ce que j’éprouvais et de ce qui m’arrivait. »</p>
<p>Après une telle constatation, quelle raison déciderait l’homme à se confiner au sein d’une petite réalité exploitable ? Cette mésentente même pourrait devenir un idéal, car dans le divorce de l’être et de son esprit se trouve la garantie contre la corruption du plus sérieux<note resp="editor">Ainsi le dualisme chrétien et philosophique prétend sauver l’âme de la mort totale, quand, aux yeux de l’auteur, dévalorisant le corps, mais incapable de renoncer aux bénéfices terrestres, il étouffe l’esprit. La dernière phrase du paragraphe éclaire la visée de ces généralités un peu tortueuses par l’expression claire de la thèse promise dès le titre : la raison et l’esprit ne sont pas une même faculté, la première a longtemps servi d’alibi à la négation du second.</note>. Au contraire, nous savons à quelle pourriture se condamnait l’individu qui, non satisfait de sa créature terrestre, mais tout de même incapable d’assigner à cette créature un simple rôle relatif, non seulement ne la limitait point, mais encore pour donner, vis-à-vis de soi-même et des autres, illusion de bonheur ou de dignité quotidienne, pour étouffer les cris du doute, chantait la Marseillaise de sa médiocrité, se galonnait de mensonges éthiques, esthétiques et autres. Et le plus beau de toute cette aventure, c’est que les idolâtres de l’apparence à tout prix mènent sabbat, chantent pouille, s’agitent, parlent de sauver l’esprit, alors que, sous couvert de raison, ils ne négligent rien pour aider à sa décomposition.</p>
<p>Or, si un jour le seul mépris répond à toutes leurs patelinades, si certaines intelligences proclament bien haut qu’elles ne consentent plus à être amusées<note resp="editor"> Le numéro 17 de <hi rend="i">Littérature</hi> en décembre 1920 s’ouvrait sur cette question : « Y a-t-il encore des gens qui s’amusent dans la vie ? », illustrée d’un dessin représentant Napoléon et d’une liste de noms de critiques, écrivains, peintres, cinéastes qui « s’en donnent à cœur-joie ». Cette page était signée Louis Aragon.</note> et n’acceptent rien qui n’ait été éprouvé, convient-il de s’alarmer, au nom justement de l’esprit, de parler d’une crise<note resp="editor"> Il s’agit bien ici de contester l’idée de « crise de l’esprit » brandie contre les avant-gardes qui ont érigé en valeurs l’émotion et la sensation, non sans se réserver le droit de libre examen des vérités reçues .</note>. C’est pourtant parce que la frivolité ne fait plus guère illusion que depuis plusieurs années dans les livres, les feuilletons critiques des journaux, les revues, un peu partout, a été dénoncé un péril. Le culte des apparences, les préoccupations techniques certes étaient moins angoissantes et nous savons très bien comment, à l’exemple de tel ou tel animal qui peut tomber en sommeil s’il regarde longtemps un point fixe, les réalistes d’une part et, à leur suite, les esthètes<note resp="editor"> La réponse collective des surréalistes à l’enquête du <hi rend="i">Disque vert</hi> dans le numéro triple de février-mars-avril 1923 (« Le Symbolisme a-t-il dit son dernier mot ? ») est sans ambiguïté ; Crevel figurait en tête des signataires… Il récuse le dandysme et le culte du bibelot fin de siècle, mais aussi certaine fascination du mot et de ses jeux qu’on peut retrouver de Mallarmé jusqu’aux raffinements de la forme chez Valéry.</note> qui n’avaient d’yeux que pour les attitudes, d’oreilles que pour les mots, d’attention que pour les objets, ne se dédiaient ainsi à tout cet attirail que par un confus mais réel désir de somnolence. Or l’entreprise de salut public que nous apparaît Dada avec le recul de ces quelques années a eu raison et assez vite de toutes les vieilles idoles formelles. Dans un des manifestes du mouvement Dada, lu en février 1920 au salon des Indépendants, au club du Faubourg, à l’université du faubourg Saint-Antoine et publié en mai 1920 dans la revue <title>Littérature</title>, Louis Aragon, après un réquisitoire où, par d’énergiques négations, il se refusait définitivement à l’emprise de la vieillerie conventionnelle, s’écriait : « Enfin, assez de toutes ces imbécillités ? Plus rien, rien, rien, rien, rien. » Et il ajoutait : « De cette façon, nous espérons que la nouveauté s’imposera moins égoïste, moins mercantile, moins obtuse, moins immensément grotesque. »<note resp="editor"> « Manifeste du mouvement Dada » publié en tête des « Vingt-trois manifestes du mouvement Dada » dans <hi rend="i">Littérature</hi> n°13 en mai 1920, p. 1. « Grotesque » était en italique dans cette version.</note></p>
<p>Comment, à de telles révoltes, un homme honnête pourrait-il préférer les petites combinaisons avantageuses ? Un réveil, qu’il s’agisse du réveil pour la vie quotidienne ou de l’autre, le vrai, le réveil dans la nuit, à la porte du rêve et du mystère, ne va jamais sans lutte. Mais nos visions inquiètes, au seuil des matins et des songes<note resp="editor"> René Crevel reste dans cette expression habité par le lyrisme d’<hi rend="i">Anabase</hi> de Saint-John Perse.</note>, voilà justement où nous retrouvons ce qui reste en nous de grandeur. C’est là et non dans le coma paisible, le radotage sans fin des après déjeuner et, comme le constate André Breton dès la seconde page du Manifeste du surréalisme : « Réduire l’imagination en esclavage, quand bien même il y irait de ce qu’on appelle grossièrement le bonheur, c’est se dérober à tout ce qu’on trouve au fond de soi de justice suprême. La seule imagination me rend compte de ce qui peut être et c’est assez pour lever un peu le terrible interdit, assez aussi pour que je m’abandonne à elle sans crainte de me tromper. Comme si l’on pouvait se tromper davantage. Où commence-t-elle à devenir mauvaise et où s’arrête la sécurité de l’esprit ? Pour l’esprit, la possibilité d’errer n’est-elle pas plutôt contingence du bien ? »<note resp="editor"><hi rend="i">Manifeste du Surréalisme</hi>, (éditions du Sagittaire, Simon Kra, 1924), édition établie par Marguerite Bonnet et alii, <hi rend="i">Œuvres complètes</hi>, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1989, t. I, p. 312. Le texte publié dit : « Réduire l’imagination à l’esclavage » ; plus loin ce qui « peut être » est en italique ; il existe enfin quelques variantes de ponctuation par rapport à l’édition de référence actuelle du Manifeste.</note></p>
<p>Et certes, cette possibilité d’errer ne va pas sans des menaces de douleur, des nécessités de batailles. Dans la grande aventure qu’est toute lutte de l’esprit pour l’esprit, l’être, s’il veut devenir digne de la liberté, son égide, doit avant tout renoncer au secours facile des apparences et n’accepter rien de ce qui est astuces, gestes composés, charme. Lorsque, le 13 mai 1921, Dada se constituait en tribunal révolutionnaire pour juger Maurice Barrès<note resp="editor"> Le 13 mai 1921 à la salle des Sociétés savantes rue Serpente. Les documents et plaidoiries du procès se trouvent dans <hi rend="i">L’Affaire Barrès</hi>, José Corti, 1987.</note>, André Breton, dans l’acte d’accusation qu’il prononça, déclara entre autres choses : « Profiter du crédit que nous valent quelques trouvailles poétiques heureuses et d’une séduction qui est tout autre que celle de l’esprit<note resp="editor"> Breton dans la version abrégée de <hi rend="i">Littérature</hi> n°20, en août 1921, emploie, lui, le terme d’intelligence. Crevel, dans l’intérêt de sa démonstration lui substitue le mot « esprit ». « Acte d’accusation », O.C. t. I éd. cit., p. 413.</note> pour faire admettre aveuglément ses conclusions dans un domaine où ses facultés exceptionnelles ne s’exercent plus constitue une véritable escroquerie. »</p>
<p>Voilà une simple et définitive réponse à tous ceux qui, pour faire croire à leur audace, ont choisi des cocardes aux détails et couleurs inusuels, ont vanté l’orchidée d’Oscar Wilde et le boulon à la boutonnière de Picabia. Et que nous importe cette décomposition d’un mauve si faussement délicat<note resp="editor"> Crevel allègue aussi les exemples de l’orchidée d’Oscar Wilde et du mauve couleur de la décomposition barrésienne (à l’exception du boulon de Picabia qui doit autant à la paronomase boulon/bouton qu’à la période mécanomorphe) dans l’article des <hi rend="i">Cahiers du mois</hi> de juin 1926, <hi rend="i">Pour la simple honnêteté</hi>, repris dans <hi rend="i">L’Esprit contre la raison et autres écrits surréalistes</hi>, éd. cit. p. 35.</note> dont se contraignit à vouloir être séduit Barrès au soir de son adolescence. Déjà condamné à ne point aller jusqu’au noyau dangereux, c’est comme dans un coin de sa propre mauvaise odeur qu’il respirait de ses narines parcheminées les miasmes des marais occidentaux. D’une Camargue illimitée, il ne se rappelait que certains remparts de carton-pâte, une ville théâtrale et avare et que le vent n’avait pas régénérée<note resp="editor"> Aigues-Mortes, que la suite du texte érige en emblème de l’imposture barrésienne, est le cadre de son roman <hi rend="i">Le Jardin de Bérénice</hi>, troisième volume du <hi rend="i">Culte du moi</hi> publié en 1910.</note>. La mort elle-même, il lui fallait tout un maquillage de symboles pour farder son mystère, et ses mains d’où ne partait nul faisceau d’ectoplasme mais qui, par de petits gestes ossifiés, tremblotants, disposaient en bouquets faisandés les fleurs qu’elles avaient volées aux pourritures humaines. Et cet égoïsme morbide de vouloir se donner de grands airs. En vérité, tout cet attirail de messe noire ne pouvait produire des miracles et le secours qu’il demandait à tant de gestes, de lieux, d’êtres artificiels suffisait à prouver combien il était traître à soi-même celui qui osait parler d’un culte du moi, alors que son esprit, insuffisant à ses grands desseins, pour vivre, avait besoin d’un âne, d’une petite fille, d’un jardin.</p>
<p>Et, certes, ce n’était pas impunément<note resp="editor"> Ce qui précède, comme l’articulation discursive, le mode concessif relèvent du style de la plaidoirie : Crevel livre en différé celle du procès auquel il n’avait pu participer.</note> qu’il avait choisi cette ville enfermée en soi et pourtant non capable de vivre de soi, condamnée à des coquetteries de vieille marionnette. Voilà pourquoi point n’est besoin d’attendre la Chambre des députés, la Ligue des patriotes pour juger de l’homme, pour le définir des fausses pierres dont il se limite, comme Aigues-Mortes de ses remparts. Donc, son influence fut de lettres et non d’esprit. L’écho barrésien n’est pas d’un secret bien difficile. Ses phrases se laissent décortiquer. Excellente technique sans doute, mais du même ordre, somme toute, que celle des joueurs de billard. Il a réussi des carambolages de mots. Mais après ? Et voilà certes l’escroquerie dénoncée par André Breton<note resp="editor"> Les cinq premiers articles de son acte d’accusation contre Barrès développent l’idée d’imposture du style et de la « phrase [qui] ne satisfait que l’oreille ». O.C. t. I, éd. cit. p. 413-416. Il dénonce la conception ornementale du jeu verbal dans « Les mots sans rides », publié dans <hi rend="i">Littérature</hi> nouvelle série n°7, le 1<hi rend="sup">er</hi> décembre 1922 : « Les mots du reste ont fini de jouer/ Les mots font l’amour. » <hi rend="i">O.C.</hi> t. I, éd. cit. p. 286.</note>, escroquerie d’ailleurs qui n’est pas un cas particulier puisque le même Breton, à plus de cinq années d’intervalle, dans une brochure intitulée <title>Légitime Défense</title> qu’il vient de publier, précise : « Il ne s’agit pas du tout pour nous de réveiller les mots, de les soumettre à une savante manipulation pour les faire servir à la création d’un style aussi intéressant qu’on voudra. Constater que les mots sont la matière première du style est à peine plus ingénieux que présenter les lettres comme base de l’alphabet. Les mots sont en effet bien autre chose et ils sont même peut-être tout. Ayons pitié des hommes qui n’ont compris que l’usage littéraire qu’ils pouvaient en faire et qui se vantent par là de préparer la renaissance artistique qu’appelle et qu’ébauche la renaissance sociale de demain. »<note resp="editor"><hi rend="i">Légitime défense</hi> paraît en brochure en septembre 1926, puis dans <hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi> en décembre 1926. Ce texte est repris dans le recueil <hi rend="i">Point du jour</hi> en 1934. O.C. t. 2, édition établie par Marguerite Bonnet et alii, Gallimard, 1992, p. 290. Il attaque à cette date outre Barrès ceux qui, comme Desnos, ont poussé fort loin l’art du jeu de mots en poésie et récusent le virage politique à l’ordre du jour.</note> Et certes, en dépit des cadres de brutalité qu’on pourrait leur combiner, les <hi rend="i">usages littéraires</hi> ne seront jamais que des simagrées. Que pèsera la phrase la mieux habillée en comparaison d’une pensée nue, d’une sténographie géniale telle que celle de la <hi rend="i">Saison en enfer</hi> ?<note resp="editor"><hi rend="i">Une saison en enfer</hi> d’Arthur Rimbaud est lue par les surréalistes comme une production d’écriture automatique.</note> Libérées de leurs robes à traînes, de leurs manteaux prétentieux, les images, les idées de nos plus réputés stylistes apparaissent plus pauvres que Job. Secret de couturière, art d’arranger les restes. Mais qui donc osera se vanter d’avoir saisi les procédés d’un Baudelaire, d’un Lautréamont, d’un Rimbaud ? Durs, nus, révolutionnaires, ils ont fait craquer les cadres, envoyé au diable les murs, les poivrières des faux remparts ; même leur mémoire échappe à l’emprise de tel ou tel parti et il n’y a qu’un éclat de rire pour accueillir le titre choisi par un écrivain bien-pensant pour une étude sur l’auteur des <title>Fleurs du mal</title> qu’il baptise, sérieux comme Artaban, <title>Notre Baudelaire</title><note resp="editor"> Stanislas Fumet (1896-1983), ami de Claudel, écrivain critique, est l’auteur d’essais et d’articles sur Rimbaud, ainsi que de <hi rend="i">Notre Baudelaire</hi> (1926) qui lui valut une réponse cinglante de Desnos dans <hi rend="i">La Révolution surréaliste</hi> n°7 le 15 juin 1926, sous le titre « Fumet ? Non : relent ! ». Une polémique entre Marcel Noll et l’épouse du critique, Anne-Michel Fumet, est publiée partiellement dans le n°8 du 1<hi rend="sup">er</hi> décembre 1926, p. 26-27.</note>. En opposition aux salamalecs de tous nos officiels déguisés ou non, je pense encore à l’humour de Jarry, aux poèmes blanc sur blanc de Paul Éluard. Un œuf jamais n’a réparé sa coquille<note resp="editor"> L’article « Pour la simple honnêteté » publié dans <hi rend="i">Les Cahiers du mois</hi> n° 20-21 juin 1926 passe par les mêmes exemples, les mêmes formulations et constitue une première esquisse de l’essai ; on retrouvera les poèmes blancs sur blanc de Paul Éluard associés à un vers de Léger dans « Merci, Paul Klee » édité pour la première fois à Berlin par la Galerie Albert Fleichtheim en mars 1928, <hi rend="i">L’Esprit contre la raison et autres écrits surréalistes</hi>, éd. cit. p. 39-40. Ce pseudo proverbe éluardien semble fustiger l’attitude de conservation nostalgique des états antérieurs de soi, la pusillanimité du sujet résistant à la mouvance des choses. L’article des <hi rend="i">Cahiers du mois</hi> (n° 20-21 juin 1922) était plus explicite : « Et certes ce n’était pas impunément qu’il [Barrès] avait choisi cette ville enfermée en soi et pourtant non capable de vivre de soi, et condamnée aux coquetteries esthétiques, au milieu d’une plaine aride, Aigues-Mortes définie par ses remparts comme Barrès de toutes les fausses pierres dont il se limite. » (p. 36)</note>. Barrès, Aigues-Mortes ont essayé de se faire une coquille. Pour prendre bonne opinion de soi, ils se sont forcés jusqu’à la piètre notion d’individualisme. Comment s’étonner si, en dépit de tant d’efforts lyriques, le député des Halles sent le vieux bas de laine<note resp="editor">Maurice Barrès est élu député de Paris (1<hi rend="sup">er</hi> arrondissement — circonscription des Halles) le 6 mai 1906 au 1<hi rend="sup">er</hi> tour de scrutin et sera réélu député jusqu’à sa mort.</note>. Son égoïsme<note resp="editor"> Allusion au <hi rend="i">Culte du moi</hi>, titre global de ses trois romans : <title>Sous l’œil des barbares</title> (1888), <title>Un homme libre</title> (1889), <title>Le Jardin de Bérénice</title> (1891). « Les barbares, voilà le non-moi, c’est-à-dire tout ce qui peut nuire et résister au moi… » : on voit quel lien Crevel tisse entre le récent essai de Valéry sur la crise de la culture occidentale, la menace barbare selon Massis et les fondements barrésiens. Rappelons que Barrès applaudit au manifeste de Massis, mais ne le signe pas. (Voir Jean-François Sirinelli, <hi rend="i">Intellectuels et passions françaises</hi>, Folio/histoire, p. 77)</note> que nous ne saurions comparer, ni de près ni de loin, au subjectivisme idéal, égoïsme ennemi de l’esprit par roublardise paysanne, accroché à tout ce qu’il croit notion de réalité, assez grande coquette pour vouloir jouer avec ce qu’il redoute le plus, nous voyons très bien quel secours furent pour lui les accessoires, guerre, patrie, Bérénice et, en dernier lieu, ce <hi rend="i">Jardin sur l’Oronte</hi>, entre deux séances de la Chambre des députés, comme les joies de la rue des Martyrs<note resp="editor"> Roman de Maurice Barrès daté de Charmes, juillet-octobre 1921, publié en 1922, qui se situe en Orient au temps des croisades. La rue des Martyrs fait allusion pour les contemporains aux filles de joie.</note> pour d’autres, avec cette différence, encore, que, rue des Martyrs, on peut redouter une congestion, la mort, tandis qu’au jardin sur l’Oronte, les arbres bien taillés, les mannequins de velours et de soie n’ont jamais fait de mal à personne et seraient bien en peine d’en pouvoir faire.</p>
<p>Barrès, pris comme exemple de cette résistance à l’esprit, de cette ruse, les symboles par lui choisis (Venise, Tolède, Camargue<note resp="editor"> « La Mort de Venise », récit d’ouverture d’<hi rend="i">Amori et Dolori sacrum</hi>, Juven, 1903 ; <hi rend="i">Le Greco ou le secret de Tolède</hi>, Emile Paul, 1911 ; La Camargue, dans <hi rend="i">Le Jardin de Bérénice</hi>, François Perrin, 1891.</note>) n’ont d’ailleurs point à répondre du malaise de son œuvre, de ses juxtapositions inconciliables. Lui seul doit être incriminé, qui se douta de quelque chose, mais n’en usa pas moins des plus futiles simulacres. Crime contre l’esprit et reniement du plus précieux, la pensée devenue art d’agrément comme la mandoline de la fille de la concierge et, à la fin du compte, voleur volé, fausseté, ennui de qui a si fort voulu ne pas être dupe. Tant pis, car il faut beaucoup de naïveté pour faire de grandes choses et rien d’admirable n’apparaît possible sans cette innocence dont le spectacle faisait écrire à Robert Desnos, à propos du peintre Miró dont les tableaux venaient de se révéler si libres, si révolutionnaires, que nul ne pouvait se défendre d’en avoir été surpris : « Miró est un peintre béni<note resp="editor"> Figure aussi dans l’article des <hi rend="i">Cahiers du mois</hi> de juin 1926, éd. cit. p. 37.</note>. » Ainsi semblablement furent bénis tous ceux qui osèrent briser les frontières des pourritures avantageuses<note resp="editor">Renversement : le très-catholique Barrès qui se garde derrière des remparts ne saurait donc être béni. On voit comment la démonstration de Crevel chemine dans les paronomases (crime de l’esprit/crise de l’esprit) et les métaphores. Les « pourritures avantageuses », formule saisissante, retrouve le lexique de la décomposition lié plus haut à la Camargue barrésienne: tout l’essai file ainsi l’idée d’une Raison du côté de la mort et, pire, d’une mort lucrative.</note>. Mais que penser du sot et mauvais romantisme de qui range Rimbaud, poète béni par excellence, dans les rangs des poètes maudits<note resp="editor"> L’expression « poète maudit » vient du recueil de Verlaine, <hi rend="i">Les Poètes maudits</hi>, paru en 1888. Les histoires littéraires et les manuels qui mentionnent Rimbaud au début du XXème siècle justifient par cette étiquette la place marginale qu’ils lui réservent. L’homosexualité du poète nourrit implicitement l’idée de malédiction d’un poète dévoyé. Crevel ne peut accepter que ceux qui ont défendu Rimbaud le fassent parfois aussi au nom de sa réputation sulfureuse.</note> ? À la vérité, la couardise de certains juges, seule, put les décider à parler ainsi d’une bouleversante liberté, de ses miracles.</p>
<p>Pour l’esprit, ce n’est point une malédiction, mais une bénédiction (et un peu plus il faudrait parler de grâce), que de ne pas se trouver en accord avec le monde extérieur, car si rien ne le choquait des apparences ou des lois que les hommes se sont données à eux-mêmes, l’esprit, avec ces apparences, ces lois, se confondant, n’aurait point de vie propre. Toute poésie, toute vie intellectuelle, morale, est une révolution, car toujours il s’agit pour l’être de briser les chaînes qui le rivent au rocher conventionnel<note resp="editor"> L’image assez conventionnelle du poète prométhéen qui rompt ses liens présente la poésie comme essentiellement révolutionnaire ; Crevel reprend la thèse même sur laquelle se fonde <hi rend="i">La Révolution surréaliste.</hi></note>. Il ne convient pas de parler de mage<note resp="editor"> En même temps qu’il refuse une conception ésotérique et élitiste de la poésie, Crevel semble répondre à Roger Martin du Gard, codirecteur des <hi rend="i">Nouvelles littéraires</hi>, qui, peu de jours avant la sortie du Manifeste du surréalisme le 11 octobre 1924 publiait dans la rubrique « Opinions et portraits » un éloge ambigu de Breton : « Aujourd’hui, il a vraiment le port d’un inquisiteur ; que de tragique et de lenteur dans les regards et dans les gestes ! Et c’est un mage ! Peut-être bien un mage d’Épinal, avec sur ses fidèles, l’autorité magnétique d’un Oscar Wilde. […] ».</note>. Lautréamont n’a-t-il pas dit : « La poésie peut être faite par tous, non par un. » Commentant cette phrase, Paul Éluard écrit : « La force de la poésie purifiera les hommes, tous les hommes. Toutes les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et, ayant enfin bouleversé la réalité, l’homme n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux. »<note resp="editor"> « La poésie doit être faite par tous. Non par un. […] », I. Ducasse, <hi rend="i">Poésies</hi> II, édition établie par J-L Steinmetz, Garnier-Flammarion, p. 356. Cette citation assortie du commentaire d’Éluard, voyage dans les références de Crevel, reprise partiellement ; ainsi dans son « Résumé d’une conférence prononcée à Barcelone le 18 septembre 1931 et plan d’un livre en réponse aux histoires littéraires, panoramas critiques » publié dans <title>Le S.A.S.D.L.R.</title>, n° 3, décembre 1931. Dans « L’évidence poétique », <hi rend="i">O.C, op. cit.</hi> I, p. 514, on lit une version légèrement différente : « Poésie pure ? La force absolue de la poésie purifiera les hommes, tous les hommes. Écoutons Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous. Non par un ». Les tours d’ivoire seront démolies, toutes les paroles seront sacrées et l’homme, s’étant enfin accordé à la réalité, qui est sienne, n’aura plus qu’à fermer les yeux pour que s’ouvrent les portes du merveilleux. » Éluard procède d’une façon proche de Crevel, reprenant les mêmes éléments, citations, notes de lecture qu’il cite parfois de mémoire, recycle et ajuste en des contextes différents, avec des variantes.</note></p>
<p>Une fois pour toutes, condamnés en bloc les cadres agréables, divertissements et plaisirs destinés à celer ce que l’intelligence risquerait de découvrir de plus ou moins contraire à l’individu, si nous nous refusons à user, en vue de profit individuel, des faits ou dispositions favorables, il est dès lors non moins injuste d’aller chercher dans une apparence néfaste des raisons contre l’esprit.</p>
<p>Libre donc à Paul Valéry d’évoquer sur le mode lyrique les frissons extraordinaires qui ont couru sur la moelle de l’Europe, les produits connus de l’anxiété qui va du réel au cauchemar et retourne du cauchemar au réel, libre à lui de prononcer l’oraison funèbre du <hi rend="i">Lusitania</hi><note resp="editor"><p>Les mots dont se sert Crevel sont autant d’allusions au début de l’essai de Valéry dans lequel lescatastrophes de l’actualité sont interprétées comme la sanction d’une défaillance, de la morale publique ou de la lucidité: « « Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. […]</p><p><hi rend="i">Élam, Ninive, Babylone</hi> étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais <hi rend="i">France, Angleterre, Russie</hi>… ce seraient aussi de beaux</p><p>noms. <hi rend="i">Lusitania</hi> aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. […] La brûlante leçon est plus complète encore. Il n’a pas suffi à notre génération d’apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables <hi rend="i">par accident</hi> ; elle a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de l’évidence.</p><p>[…]Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l’Europe. »</p><p>Le naufrage du Lusitania a fait la une des journaux ; il coula après avoir été torpillé au large de l’Irlande par un sous-marin allemand le 7 mai 1915, avec plus de 1200 passagers à bord certains disent plus de 2000 — dont sept cents environ furent sauvés.</p></note> et d’entonner ses thrènes. Ni le frisson extraordinaire, ni les produits connus de l’anxiété, ni l’histoire pitoyable du <hi rend="i">Lusitania</hi>, ni aucun des spectacles où il est d’une telle facilité de nous convier à nous apitoyer et qui, dans leur plus terrible désolation, demeurent tout de même du domaine relatif, ne sauraient être invoqués comme preuves ou causes d’une crise de l’esprit.</p>
<p>Crise de l’esprit ? Le symbole est bien commode, mais l’expression même trop lourde de sous-entendus pour que ne s’éveille point notre méfiance. Le pittoresque vague d’une telle formule d’ailleurs ne pouvait que lui assurer un succès et la quasi universelle vanité se réjouit de ces mots où sa prétention a trouvé de quoi être doucement flattée, de quoi prendre sa revanche des épreuves que nul n’ignore dans notre lopin de temps et d’espace. Mais s’il fallait les malheureux accidents énumérés par Paul Valéry pour qu’une civilisation, selon ses propres termes, apprît à savoir qu’elle était mortelle, une telle civilisation, qui n’a pas mis en doute la légitimité de son orgueil raisonneur tant qu’elle a joui sans péril d’un petit bien-être quotidien, semble n’avoir été redevable de ses années paisibles qu’au défaut de la plus élémentaire clairvoyance. Autruche qui ferme les yeux et croit qu’elle ne sera point vue, nous savons qu’elle avait mauvaise conscience, comme les trop gros mangeurs, mauvaise haleine. Aussi ne nous attendrirons-nous point au spectacle de ses minuscules sécurités perdues.</p>
<p>Au reste, en admettant que l’Occident, limité par les raisons de sa raison, fût assez myope pour confondre ses vues dans le temps et l’espace avec le parfait, l’universel, l’éternel, d’ordre si vulgaire qu’ils aient pu être, les malheurs qui l’ont éveillé de sa béatitude, s’ils marquent une crise politique, économique, bien moins que la période satisfaite de relativo-réalisme, méritent-ils d’être pris pour les signes d’une crise de l’esprit. Épreuves utiles, n’est-ce point de leur ensemble que nous avons pris argument pour repousser les tentations de torpeur, les lâchetés conseillées par la raison ? Que l’esprit ne soit point d’accord avec le monde extérieur, qu’il se refuse à suivre les contours des objets, des faits, ne sache en tirer aucun parti et même, le cas échéant, se refuse à en tirer aucun parti, voilà qui ne saurait être donné en preuve de son mauvais état. Instruisant le procès de l’attitude réaliste, André Breton, dans le <title>Manifeste du surréalisme</title>, constate : « L’attitude réaliste inspirée du positivisme de saint Thomas à Anatole France m’a bien l’air hostile à tout essor intellectuel<note resp="editor">« et moral » ajoutait Breton.</note>. Je l’ai en horreur, car elle est faite<note resp="editor"> « de médiocrité, de haine et de plate suffisance ». Ces variantes viennent-elles de Crevel ? Elles ne figurent pas dans l’édition de la Pléiade du <hi rend="i">Manifeste</hi> de Breton, éd. cit. p. 1344. Nous ne signalons pas les multiples différences de ponctuation.</note> de haine et de plate suffisance. C’est elle qui engendre aujourd’hui les livres ridicules, les pièces insultantes. Elle se fortifie sans cesse dans les journaux et fait échec à la science, à l’art, en s’appliquant à flatter l’opinion dans ses goûts les plus bas : la clarté confinant à la sottise, la vie des chiens. L’activité des meilleurs esprits s’en ressent. La loi du moindre effort finit par s’imposer à eux comme aux autres. Une conséquence plaisante de cet état de choses, en littérature par exemple, est l’abondance de romans<note resp="editor">La citation de Breton prend ici un sens ambigu : Crevel a tenté une autre écriture romanesque en rupture avec l’attitude réaliste, et semble donc faire sienne cette critique de Breton. Mais il n’en a pas moins affronté les silences réprobateurs de Breton, et passé outre.</note>. Chacun y va de sa petite observation. Par besoin d’épuration, Paul Valéry proposait dernièrement de réunir en volume<note resp="editor"> « de réunir en anthologie ». Valéry apparaît dans la citation de Breton comme autorité et caution.</note> un aussi grand nombre que possible de débuts de romans de l’insanité desquels il espérait beaucoup. Les auteurs les plus fameux seraient mis à contribution. »<note resp="editor"> André Breton, <hi rend="i">Manifeste du surréalisme</hi>, suivi de <hi rend="i">Poisson soluble</hi>, éditions du Sagittaire, Simon Kra, octobre 1924, O.C. t. I, éd. cit. p. 313.</note></p>
<p>Et quelques lignes plus loin, citant Dostoïevsky<note resp="editor"> La citation de Dostoïevsky à laquelle Crevel fait allusion introduisait dans le Manifeste une critique en règle du roman, notamment de « l’inanité des descriptions ». Michel Butor a restitué les phrases remplacées par des points de suspension dans la citation de Breton et analysé les raisons de leur retrait dans « Le roman et la poésie »[1964], <hi rend="i">Essais sur le roman</hi>, Gallimard, collection Idées, 1972, p. 40-42.</note> et la description d’une chambre dans <title>Crime et Châtiment</title>, Breton conclut : « Que l’esprit<note resp="editor"> Par ce faufilage du mot « esprit », sur lequel rebondit la citation de Breton, on voit comment Crevel oppose à l’esprit selon Valéry, confondu avec la plate raison, l’esprit surréaliste.</note> se propose même passagèrement de tels motifs, je ne suis pas d’humeur à l’admettre. » Or, de tels motifs, non seulement beaucoup les ont admis mais encore s’y sont arrêtés, n’ont vu qu’eux et par leur faute ont négligé l’essentiel. De ce même <hi rend="i">Crime et Châtiment</hi>, par exemple, fut tiré un film<note resp="editor"> Il s’agit probablement de <hi rend="i">Raskolnikov</hi> de Robert Wiene, en 1923.</note> où nous pouvions contempler des maisons entassées au gré d’une imagination si biscornue que rien de touchant ne demeurait. Mais l’esthétisme de l’apparence n’est d’ailleurs pas le seul à craindre et nous pourrions appeler le « mauvais tour joué par Dostoïevsky » certain besoin d’excentricité sentimental, désir d’affirmer de mauvais penchants, hâte à répéter : « Nous aussi nous pouvons faire des cochonneries. » Ces sinistres farces n’ont rien à voir avec le merveilleux auquel tant ont voulu les assimiler et dont la production littéraire artistique contemporaine offre de bien étranges exemples. J’appellerai aussi le « mauvais tour de Lafcadio » les combinaisons plus ou moins conscientes d’actes qu’on nous propose comme modèles du gratuit, sans que d’ailleurs, aussi bien pour Gide que pour Dostoïevsky, nous ayons le droit de reprocher à ces auteurs une influence que des lecteurs trop hâtifs les forcent d’avoir. Les projections réelles de leurs œuvres, nul ne saurait en mesurer la force, la lumière, les progrès<note resp="editor"> Nuance importante après la sèche condamnation de Breton dans le <hi rend="i">Manifeste</hi>.</note>. De même aussi pour Stendhal et de ce fait divers par lui métamorphosé en fait lyrique. Les annales criminelles qui lui fournirent ce que les critiques appellent un sujet, dans leur brutalité officielle, n’avaient même pas cette valeur objective intangible, objet de la foi positiviste, puisqu’il put en dérouler la bouleversante suite de récits, de pensées, d’images que l’on sait. Dès lors, pourquoi tolérer des expressions telles que <hi rend="i">Raison objective</hi> ? Le non-sens d’une telle formule est trop facile à éprouver et même, en dépit de sa grise humilité, comment admettre que ladite raison puisse épouser la matière, suivre les contours des choses ? Ainsi, entre autres bienfaits, un livre du genre du <hi rend="i">Manifeste du surréalisme</hi> eut celui de nous montrer combien, au fond de l’homme, dur doit être le noyau d’injustice, d’indignité à devenir libre pour qu’il ait si aisément consenti à se laisser enfermer sans regimber au milieu du bric-à-brac réaliste. Mais enfin commencent à être jugées à leur prix les raisons que donnèrent pour vanter leurs taudis les gardiens de ce bric-à-brac et, déjà, nous pouvons affirmer que la crise de l’esprit ne suit point les oscillations d’une plus ou moins grande prospérité matérielle, ne désigne point l’état d’une intelligence révoltée contre le bluff d’un monde arbitrairement raisonnable mais au contraire mérite de qualifier les minutes, les années, les siècles où l’esprit croit à sa puissance parce qu’il se traîne à l’aide des béquilles réalistes.</p>
<p>Au reste, comme le remarque Aragon dans <title>Une vague de rêves</title><note resp="editor"> Louis Aragon, <hi rend="i">Une vague de rêves</hi>, [<hi rend="i">Commerce</hi>, octobre 1924], Seghers, 1990, p. 17-19.</note> : « Il fallait, pour que l’idée de surréalité affleurât la conscience humaine, d’extraordinaires écoles et les événements des siècles amoncelés.</p>
<p>« Puis où se plaît-elle à surgir ? C’est au milieu de considérations bien particulières au cours de la résolution d’un problème poétique, à l’heure, il est vrai, où la trame morale de ce problème se laisse apercevoir, qu’André Breton, en 1919, en s’appliquant à saisir le mécanisme du rêve, retrouve au seuil du sommeil le seuil et la nature de l’inspiration.</p>
<p>« Dans l’abord, cette découverte, qui en cela seul déjà est très grande, n’est rien d’autre pour lui et pour Philippe Soupault qui se livre avec lui aux premières expériences surréalistes. Ce qui les frappe, c’est un pouvoir qu’ils ne se connaissent pas, une aisance incomparable, une libération de l’esprit<note resp="editor">On continue discrètement de suivre ici par le relais de la citation d’Aragon les étapes d’un nouveau statut de l’esprit cheminant dans le surréalisme, et incidemment de reprendre le récit de fondation, avec la découverte de l’écriture automatique.</note>, une production d’images sans précédent et le ton naturel de leurs écrits. Ils reconnaissent dans tout ce qui naît d’eux ainsi sans éprouver qu’ils en soient responsables tout l’inégalable de quelques livres, de quelques mots qui les émeuvent. Ils aperçoivent soudain une grande unité poétique qui va des prophéties de tous les peuples aux <title>Illuminations</title> et aux <title>Chants de Maldoror</title>. Entre les lignes, ils lisent les confessions incomplètes de ceux qui ont tenu un jour leur système<note resp="editor"> Allusion à la fameuse phrase de « Délires I » dans <hi rend="i">Une saison en enfer</hi> de Rimbaud : « Je tiens le système »</note>.</p>
<p>« À la lueur de leur découverte, la <hi rend="i">Saison en enfer</hi> perd ses énigmes, la Bible et quelques autres aveux de l’homme sont leurs loups d’images, mais nous sommes à la veille de Dada. La morale qui se dégage pour eux de cette exploration, c’est le bluff du génie. Ce qui s’empare d’eux alors, c’est l’indignation devant cet escamotage, cette escroquerie qui propose les résultats littéraires d’une méthode et dissimule que cette méthode est à la portée de tous. Si les premiers expérimentateurs du surréalisme dont le nombre est tout d’abord restreint se laissent aller à leur tour à cette exploitation littéraire, c’est qu’ils se savent capables d’abattre un jour les cartes et qu’ils éprouvent les premiers le grand charme issu des profondeurs. »</p>
<p>Comme la beauté de toute cette page de Louis Aragon et sa lyrique intelligence<note resp="editor">Sous l’apparente complaisance amicale, se conforte la thèse de Crevel : l’intelligence peut être lyrique si elle consent à abandonner ses liens avec la Raison</note> aussi font mieux comprendre par opposition tout ce qu’il y a de louche dans l’opportunisme et ses malices, dans l’attitude du monsieur qui se donne des airs pour paraître savoir à quoi s’en tenir. De même, de tous ceux qui prennent certains êtres, faits ou choses comme mesure d’autres êtres, faits et choses. L’obstination à juger petitement, à faire semblant de croire à la réalité, à donner cette réalité en aliment à l’esprit<note resp="editor"> L’opposition entre réalisme et esprit continue de s’implanter discrètement de sorte qu’à la fin de la phrase qui se clôt de nouveau sur ce mot, littéralement martelé, l’idée que la « crise de l’esprit » est le fruit des restrictions mentales qui vont de pair avec l’attitude réaliste semble acquise.</note> avec l’illusion que plus elle sera basse, facile, méprisable, moins elle comportera de périls, l’acharnement individuel à tout peser, relativement à soi, afin de tout accommoder à son intérêt propre, d’en prendre bonne opinion, les sourires attendris des critiques ou romanciers lotissant les steppes du rêve et, pour résumer, tout ce qui permet ou prouve l’habitude simpliste de se limiter dans la conscience, voilà qui a rapetissé l’être et corrompu son esprit. Or, s’il n’est guère consolant qu’il ait fallu attendre si longtemps pour que l’idée de surréalité, selon l’expression de Louis Aragon, affleurât la conscience, comment, aujourd’hui que le problème est sinon résolu, du moins posé et nettement posé, comment supporter la paresse, le défaut de générosité, la peur du risque dont font preuve tous ceux qui se refusent aux magnifiques possibilités d’errer en faveur de trois millimètres carrés d’ennui figé ? Et dans leur effroi de n’être plus à l’abri sous le toit de la raison médiocre, sous le chaume d’un réalisme qui n’est pas même ignifugé et dont le vent risque d’éparpiller les brins avaricieusement joints au cours des siècles d’économie triste, dans leur trouille devant l’intelligence dès qu’elle ne consent plus à jouer les utilités, les partisans du sens commun, de l’ordre à tout prix, obligés enfin de voir à quoi les contraignent ces mythes, usent des piètres ressources d’un romantisme de bas étage. Et voilà pourquoi, à tout bout de champ, est invoqué le soi-disant nouveau mal du siècle<note resp="editor"> Marcel Arland emploie l’expression dans un article que lui a commandé Rivière et qu’il intitule : « Sur un nouveau mal du siècle », dans <hi rend="i">La NRF</hi> n°125, février 1924 ; il s’attire une réponse de Jacques Rivière dans les « Notes de la rédaction » du même numéro, dénonçant cette « erreur » d’un très jeune écrivain qui conçoit la littérature comme subordonnée : « Si l’on interroge Paul Valéry sur le sens de son activité, il s’efforce aussitôt de la montrer transcendante par rapport à la littérature, la forme écrite qu’il lui donne n’étant, pour sa pensée, qu’un accident. » Cette allusion à un débat interne à la NRF montre encore combien le texte de Crevel est réactif, prend place dans un échange crucial sur la relation de la littérature au politique.</note>, pilule bien dorée et mieux lancée qu’une spécialité pharmaceutique, formule que son pseudo-inventeur, depuis certain prospectus publié en toute complaisance par la Nouvelle Revue française, voici deux ans, a offerte, gros et détail, aux courriéristes de quotidiens, aux critiques distingués des revues mensuelles.</p>
<p>Singulière position en tout cas que celle du commentateur qui voit un mal dans la révolte de l’esprit, la baptise signe de faiblesse comme si la bonne santé, la force étaient de croire, d’accepter de croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.</p>
<p>À ce compte-là, des hommes de la trempe d’un Rousseau, d’un Luther seraient quantité négligeable et, contre eux, auraient raison les cuistres qui ont mis des siècles à n’en point revenir d’une telle franchise, d’une telle audace spirituelle. De même aurait raison contre Freud<note resp="editor"> Crevel a participé au numéro spécial du <hi rend="i">Disque vert</hi> sur Freud en 1924 (« Freud de l’Alchimiste à l’Hygiéniste »). </note> ce poète officiel qui déclarait à propos des récentes découvertes de la psychanalyse : « Freud, oui, un homme extraordinaire, mais comme ses remarques sont choquantes et il prête des pensées d’une inconvenance aux jeunes filles !… »</p>
<p>Or ce qui aide à l’équivoque c’est que, si, en fait, comme le note André Breton dans le <hi rend="i">Manifeste du surréalisme</hi>, nous vivons encore sous le règne de la logique, les procédés logiques de nos jours ne s’appliquent plus qu’à la résolution des problèmes secondaires<note resp="editor"> La phrase anticipe la citation qui suit ; on reconnaît presque mot pour mot: « Nous vivons encore sous le règne de la logique, voilà, bien entendu, à quoi je voulais en venir. /Mais les procédés logiques, de nos jours, ne s’appliquent plus qu’à la résolution de problèmes d’intérêt secondaire. » Éd. cit. p. 315</note>. Et Breton d’ajouter : « Le rationalisme absolu qui reste de mode ne permet de considérer que les faits relevant étroitement de notre expérience. Les fins logiques, par contre, nous échappent. Inutile d’ajouter que l’expérience même s’est vu assigner des limites. Elle tourne dans une cage dont il est de plus en plus difficile de la faire sortir. Elle s’appuie elle aussi sur l’utilité immédiate et elle est gardée par le bon sens. Sous couleur de civilisation, sous prétexte de progrès, on est parvenu à bannir de l’esprit tout ce qui se peut taxer à tort ou à raison de superstition, de chimère, à proscrire tout mode de recherche de la vérité qui n’est pas conforme à l’usage. C’est par le plus grand des hasards en apparence qu’a été récemment rendue une partie du monde intellectuel et de beaucoup la plus importante dont on affectait de ne plus se soucier. Il faut rendre grâce aux découvertes de Freud. Sur la foi de ces découvertes, un courant d’opinion se dessine enfin, à la faveur duquel l’explorateur humain pourra pousser plus loin ses investigations, autorisé qu’il sera à ne plus seulement tenir compte des réalités sommaires. L’imagination est peut-être sur le point de reprendre ses droits. Si les profondeurs de notre esprit recèlent d’étranges forces capables d’augmenter celles de la surface ou de lutter victorieusement contre elles, il y a tout intérêt à les accepter, à les capter d’abord pour les soumettre, ensuite, s’il y a lieu, au contrôle de la raison. <note resp="editor">Ibid.</note> »</p>
<p>Quel discours mieux que cette page d’André Breton pourrait préciser l’état des choses ? Servi par un sens peu commun des valeurs, l’auteur du <hi rend="i">Manifeste du surréalisme</hi> assigne ainsi à la raison son véritable rôle qui est de contrôle. Adjudant de l’intelligence, ses attributions l’empêchent de voir large, d’aller à l’essentiel, mais parce qu’il est trop facile de s’absorber dans des détails, la lutte injuste entre elle et l’esprit ne cesse de se poursuivre. Tout de même, n’est-ce point déjà pour l’esprit une victoire magnifique et quasi inespérée que cette liberté nouvelle, ce sursaut de l’imagination qui triomphe du réel, du relatif, brise les barreaux de sa cage raisonnable et, oiseau docile à la voix du vent, déjà s’éloigne de terre pour voler plus haut, plus loin.</p>
<p>Responsabilité, merveilleuse responsabilité des poètes. Dans le mur de toile, ils ont percé la fenêtre dont rêvait Mallarmé<note resp="editor"> Allusion au poème « Le pitre châtié » (1<hi rend="sup">ère</hi> version 1864, version définitive 1887) » : Yeux, lacs avec ma simple ivresse de renaître/ Autre que l’histrion qui du geste évoquais/ Comme plume la suie ignoble des quinquets,/J’ai troué dans le mur de toile une fenêtre. […] »</note>. D’un coup-de-poing ils ont troué l’horizon et voilà qu’en plein éther vient d’être découverte une île<note resp="editor">L’image des oiseaux annonce le thème de l’arrivée vers de nouveaux continents : ceux du rêve et de l’aérien se substituent aux terres de Colomb. Crevel navigue ensuite sur les passages obligés du récit de voyage (L’arrivée, la dénomination de la terre inconnue…)</note>. Cette île, nous la touchons du doigt. Déjà, nous pouvons la baptiser du nom qu’il nous plaira. Elle est notre point sensible. Mais que, grâce à des hommes, leurs semblables, à portée de la main soit ce point sensible, cette corbeille de surprises, de dangers et de douleurs, c’est bien ce que ne sauraient pardonner tous ceux qu’effraie le risque et cependant tente l’aventure. Il est un fait que, depuis deux années<note resp="editor">Depuis le Manifeste, publié en octobre 1924, selon la date (1926) portée à la fin de l’essai.</note>, le problème de l’Esprit et de la Raison, plus nettement que jamais posé par le surréalisme, n’a plus laissé indifférent quiconque a le goût des choses de l’intelligence. Et même ceux qui, trop faibles pour accepter la redoutable liberté offerte, préfèrent continuer à vivre dans le petit fromage de la tradition ne peuvent s’empêcher, parmi toutes les œuvres d’aujourd’hui, de préférer celles qui expriment le plus parfaitement la nécessité de libération. Sans doute, une claire bonne foi, la continuité de certains efforts ne peuvent manquer de forcer au respect, et la fidélité à l’esprit a d’autant plus de valeur si on la compare à l’inconstance de beaucoup qui, d’abord décidés à aller de l’avant, n’ont point persévéré dans les voies de l’audace et, parvenus à certaine altitude, privés des parapets séculaires, ont été pris d’une telle peur qu’ils n’ont osé marcher plus longtemps ni risquer davantage. D’où leur retour sournois déjà mentionné aux questions accessoires, à des problèmes de forme<note resp="editor"> L’attaque semble viser Valéry. Elle rappelle en tout cas la déception de Breton, grand admirateur de Monsieur Teste, devant le retour au vers « classique » dans <hi rend="i">La Jeune Parque</hi> (1917) et <hi rend="i">Charmes</hi> (1922).</note>. Ils essaient de se rattraper aux branches secondaires, de dessiner des arabesques, d’oublier le fond pour la forme, de ne plus penser au pourquoi, mais au plus simple, au plus facile comment.</p>
<p>Qui donc d’ailleurs, durant les premiers lustres de ce siècle, eût prévu à coup de quel vigoureux questionnaire seraient poursuivis les romanciers, benoîtement réalistes ? Le premier qui leur fut porté fut celui de l’enquête menée au lendemain de la guerre, en 1919, par la revue <title>Littérature</title> qui osa demander aux pontifes : <title>Pourquoi écrivez-vous ?</title><note resp="editor"><hi rend="i">Littérature</hi> n°9, novembre 1919. les réponses sont publiées dans les numéros 10, 11, 12 de décembre à février 1920.</note></p>
<p>Voilà bien de quoi éberluer les plus brillants de la carrière des lettres. On fonçait droit sur leur somnolence, on s’acharnait contre leur routine, on secouait leur apathie gavée. Leurs réponses les trahissaient mais ils n’osaient se taire, intimidés par l’audace des nouveaux venus qui ne craignaient point de recourir à des procédés aussi directs, dédaignaient de composer, interrogeaient les autres et soi-même sur les questions essentielles. Délire insensé de tant de vieux Noés qui ne purent cuver en paix leur encre. Une épingle piquait au beau milieu pour les dégonfler les creuses bedaines, et la transparence de leur ennui permettait de voir, intestins monstrueux, leurs chapelets de nauséabonds motifs.</p>
<p>Voilà par quelle enquête a débuté la lutte de l’Esprit contre la Raison que devaient poursuivre Dada, l’écriture automatique, le surréalisme. La brusquerie de l’attaque, spontanément, ébranla et jusque dans ses plus profondes et traditionnelles racines l’opportunisme. Du premier coup, la preuve venait d’être faite que toute poésie est une révolution en ce qu’elle brise les chaînes qui attachent l’homme au rocher conventionnel. Déjà voici venir le temps où nul n’osera sans rire se justifier par des raisons formelles et c’est ainsi que le professeur Curtius, dans un récent article sur Louis Aragon, a pu le louer d’« avoir vaincu la beauté, ce prétexte, par l’authentique poésie »<note resp="editor"> Dans l’hebdomadaire <hi rend="i">Die literarische Welt</hi>, le 13 novembre 1925, « Louis Aragon par E. R. Curtius ». L’article repris dès le 14 janvier 1926 par <hi rend="i">La Revue nouvelle</hi> (p. 7-9) était en effet très élogieux. (« Mais lire Aragon est vraiment pour moi un de ces délices intellectuels dont la littérature moderne est assez avare. Car, tandis que les modes littéraires passent, Aragon possède ce qui dure au-delà de toutes les vicissitudes de l’opinion à travers les générations: un tempérament original, le charme, la fantaisie et un style d’une élégance tranchante […] ».)</note>. Un tel éloge, méritent de le partager, les meilleurs d’aujourd’hui qui ne se sont souciés ni des secours de la forme ni des faciles séductions des couleurs. L’œil d’un Picasso, aigu à percer les nuages commodes, déchire les voiles des brouillards trop doux pour éclairer d’une lumière inexorable les mystères cachés derrière chaque objet, chaque forme, chaque couleur. Alors se lèvent de hautains fantômes que ne tentent ni le romantisme du geste, ni les draperies, ni les effets de costume ou d’attitude.</p>
<p>Nous les avons suivis jusqu’au plan où Max Ernst nous dit qu’« au-dessus des nuages marche la minuit. Au-dessus de la minuit plane l’oiseau invisible du jour, un peu plus haut que l’oiseau, l’éther pousse, les murs et les toits flottent »<note resp="editor"> La fin de ce long titre du collage de Max Ernst diffère légèrement : « Un peu plus haut que l’oiseau l’éther pousse et les murs et les toits flottent. » Crevel la cite de nouveau dans sa « Préface au catalogue d’une exposition Max Ernst à la <hi rend="i">Galerie Bernheim</hi>, le 1<hi rend="sup">er</hi> décembre 1928, avec quelques commentaires tirés des lignes qui suivent. Cette image semble avoir déjà surdéterminé les métaphores filées antérieures de l’oiseau et de l’envol. L’œil ici se fait oiseau, passage préparé dans le paragraphe précédent par l’image de l’œil qui « perce les nuages ».</note>. Ailes des paupières, nos regards volent et le vent en l’honneur duquel Picasso de chaque pierre triste a fait jaillir les Arlequins et leurs sœurs cyclopéennes et tout un monde endormi dans les secrets des guitares, l’immobilité du bois en trompe l’œil, les lettres d’un titre de journal, le vent en l’honneur duquel Chirico a construit des villes immuables et Max Ernst ses forêts, pour quelles résurrections emporte-t-il nos mains, ces fleurs sans joie. J’ai vu un tableau de Joan Miró<note resp="editor"> Ce coeur cerf-volant se trouve dans « Dancer », tableau de 1925.</note> où un cœur rouge battait à même un ciel bleu. Magicien des palpitations subtiles, Max Ernst, lui, nous offre des colombes dont nos doigts veulent éprouver la chaleur, les craintes, les volontés. Ainsi nous hante le secret d’une création si simple, si naturelle que nous allons droit aux toiles, comme si leur cadre en vérité n’était qu’une simple porte<note resp="editor"> Ce développement sur les peintres surréalistes et la vue libérée présente les caractéristiques de l’écriture à la fois lyrique et critique des surréalistes ; l’idée du tableau comme ouverture creusée dans le mur du réel revient chez Breton, au début du <hi rend="i">Surréalisme et la peinture</hi> ; la porte qui livre passage à Crevel est devenue une fenêtre « dont mon premier souci est de savoir sur quoi elle donne, autrement dit si, d’où je suis, « la vue est belle » […]. »</note>. Semblable miracle dans des rues où tout jusqu’à la fumée s’était pétrifié sous une lave glauque, nous fut offert par Giorgio De Chirico. Avenues insensibles d’une cité creusée au centre même de la terre, son ciel ignorant du chaud et du froid, l’ombre de ses arcades, de ses cheminées, en nous donnant le mépris des apparences, des phénomènes, déjà, nous rendaient plus dignes du rêve absolu où un Kant put sentir son esprit s’amplifier en plein vertige nouménal<note resp="editor"> Emmanuel Kant, « Les rêves d’un visionnaire expliqués par les rêves de la métaphysique » (1766), et « Critique de la raison pure » (1781/787)</note>.</p>
<p>Les remparts ont craqué<note resp="editor"> L’image d’Aigues Mortes ressurgit : à la différence de Barrès, les surréalistes ont su prendre le risque de lever les défenses inutiles.</note>, l’ombre de la mort à elle seule disjoint les plus lourdes pierres. « Visage perceur de murailles »<note resp="editor"> Paul Eluard, Max Ernst, <hi rend="i">Au défaut du silence</hi>, 1925.</note>, explique le poète Paul Éluard, et de la planète minuscule nous partons pour le pays sans limite.</p>
<p>Des oiseaux alors s’allument en plein ciel, la terre tremble et la mer invente ses chansons nouvelles. Le cheval du rêve galope sur les nuages. La flore et la faune se métamorphosent. Le rideau du sommeil tombé sur l’ennui du vieux monde soudain se relève pour des surprises d’astres et de sable. Et nous regardons, vengés enfin des minutes lentes, des cœurs tièdes, des mains raisonnables.</p>
<p>Univers imprévu, quels océans peuvent jusqu’à ses bords mener les navigateurs du silence ? À cette question, Max Ernst a répondu par le nom trouvé pour le plus surprenant de ses tableaux : <title>La Révolution la nuit</title>.<note resp="editor"><hi rend="i">Pietà ou La révolution la nuit</hi> (1923).</note></p>
<p>La révolution la nuit. Nous savons que l’esprit attentif aux contours, docile aux objets, soumis à leur apparence ordinaire, comme on lui a si longtemps conseillé d’être, n’aurait pas de vie propre et même, à vrai dire, n’existerait pas. Ainsi l’homme libre dédaigneux de la conscience et de son joug aspire à la nuit, son bonheur, sa liberté. André Breton ne nous rapporte-t-il point, et non sans raison, dans le <title>Manifeste du surréalisme</title>, que Saint-Pol Roux avait écrit sur la porte de sa chambre à dormir, de sa chambre à rêver : « Le poète travaille. »<note resp="editor"><hi rend="i">Manifeste du surréalisme</hi>, O.C.. t. I, éd. cit. p. 319.</note> Et ce travail n’a rien à voir avec les festons, astragales et petits mensonges multicolores qui décidaient Pascal à comparer les soi-disant poètes de son siècle à des brodeurs<note resp="editor">« On ne passe point dans le monde pour se connaître en vers si l’on n’a mis l’enseigne de poète, ni pour être habile en mathématiques si l’on n’a mis celle de mathématicien. Mais les gens universels ne veulent point d’enseigne et ne mettent guère de différence entre le métier de poète et celui de brodeur. » [éd. Lafuma, 587].Crevel oppose ici la poésie ornement à la poésie vitale, retrouvant la thèse de « Clairement » : « Il est inadmissible que le langage triomphe insolemment de difficultés voulues (prosodie), que l’ambition du poète se borne à savoir danser dans l’obscurité parmi des poignards et des bouteilles. » repris dans <hi rend="i">Les Pas perdus</hi>, O.C. t. I éd. cit. p. 243.</note>. L’ère des divertissements passée<note resp="editor">80 Crevel glose la conclusion de Breton, dans les « Mots sans rides » (« Les mots ont fini de jouer/ Les mots font l’amour »). mais reste, par le « divertissement », dans le fil de sa précédente référence à Pascal.</note>, qui donc se contenterait des pointes, jeux d’esprit dont tant n’acceptent le secours qu’à seule fin d’éviter d’aller au centre même du débat ? Alors ils se croient à l’aise et se réjouissent de se croire à l’aise fut-ce au milieu même de la forteresse d’individualisme rationalo-positiviste où ils se sont réfugiés, eux et leurs vieux troupeaux. Et jusqu’à ce qu’ils meurent écrasés sous les plâtras de leur fausse culture, ils nieront les évidences qui les dépassent et tâcheront de faire prendre leurs excentricités extérieures pour la liberté elle-même. Effrayés par tout ce qui les dépasse comme le cheval Bucéphale<note resp="editor"> Si le cheval « qui franchit les montagnes » est la monture de Rrose Sélavy, les barrésiens n’ont que le pauvre Bucéphale pour monture, le cheval qui, selon Plutarque, avait peur de son ombre.</note> par son ombre, après avoir henni de suffisance, ils croiront avoir vaincu l’ombre et la peur. De leurs poissons rouges ils feront des baleines mais, juste revanche, ils se noieront dans le ruisseau. Accrochés au souvenir, aux faits, jamais ils ne connaîtront cette exaltation de qui a renoncé à la joie du ventre, à cet espoir dont Paul Valéry nous disait qu’il n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions de son esprit…</p>
<p>Le poète, lui, au contraire, ne flatte ni ne ruse. Il n’endort pas ses fauves pour jouer au dompteur mais, toutes cages ouvertes, clés jetées au vent, il part, voyageur qui ne pense pas à soi mais au voyage<note resp="editor"> A la différence d’Aragon dans <hi rend="i">Le Traité du style</hi>, Crevel aime les vrais voyageurs, ceux qui « partent pour partir ». Ses comptes-rendus de <hi rend="i">Feuilles de route</hi> de Cendrars l’attestent dans <hi rend="i">La Nrf</hi>, le 1<hi rend="sup">er</hi> février 1925 <hi rend="i">et Les Nouvelles Littéraires</hi> n° 137, 1<hi rend="sup">er</hi> février 1925 : […]les paquebots, les océans, les villes lointaines sont devenus les pièces d’un arsenal littéraire qui, du point de vue humain, ne sembla valoir guère plus ou mieux que la mythologie dont se trouvaient saupoudrés, en d’autres siècles, tous les voyages des jeunes Anacharsis. […]. Or, voici que Blaise Cendrars se joue de nos appréhensions. Pour lui, le départ a conservé la saveur d’un goût premier. Il aime les voyages comme il aime les femmes, l’alcool certains soirs. J’entends qu’il n’a point de raisons à nous donner et que sa joie est aussi dédaigneuse de l’expression artistique ou littéraire que celle de l’enfant, par exemple, qui, pour la première fois, va au bord de la mer. »</note>, aux plages de rêves, forêts de mains, animaux d’âme, à toute l’indéniable surréalité. Et voyez son mépris des rocailles, des travestis. Le livre de ses songes, il le lit comme ces leçons de choses où son enfance essaya d’apprendre à connaître l’économie du monde, la marche du temps, les caprices des éléments et les mystères des trois règnes. C’est, en plein ciel, un récit aux couleurs plus persuasives, plus périlleuses que le chant légendaire des sirènes.</p>
<p>Des hommes en d’autres temps avaient la joie de planter des arbres qu’ils appelaient arbres de la liberté. La poésie qui nous délivre des symboles plante la liberté elle-même et son ascension laisse très loin derrière, très bas sous elle, les sons, les couleurs qui l’expriment.</p>
<p>Mais quel technicien comprendra jamais<note resp="editor"> L’essai se clôt comme il a commencé, sur Paul Valéry, qui semble faire les frais de cette dernière pointe.</note> ?</p>
<dateline><docDate when="1926">Automne 1926.</docDate></dateline>
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