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<title>L’École de danse de Grünewald</title>
<author key="Huret, Jules (1863-1915)"
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<name>Nolwenn Chevalier</name>
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<publisher>Sorbonne Université, LABEX OBVIL</publisher>
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<idno>http://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/danse/huret_ecole-grunewald_1908</idno>
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<licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/">
<p>Copyright © 2019 Sorbonne Université, agissant pour le Laboratoire
d’Excellence « Observatoire de la vie littéraire » (ci-après dénommé
OBVIL).</p>
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<p>Pas de Modification : l’OBVIL s’engage à améliorer et à corriger cette
ressource électronique, notamment en intégrant toutes les contributions
extérieures, la diffusion de versions modifiées de cette ressource n’est
pas souhaitable.</p>
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<bibl>Jules Huret, « L’École de danse de Grünewald », in <hi rend="i">En
Allemagne</hi>, <pubPlace>Paris</pubPlace>,
<publisher>E. Fasquelle</publisher>, <date>1908</date>, p. 261-268. PDF :
<ref target="http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5682434f"
>Gallica</ref>.</bibl>
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<div1 type="chapter">
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<head>L’école de danse du Grünewald</head>
<argument>
<p>Un foyer d’art inattendu. — L’École Isadora Duncan. — Disgrâce frappante du
ballet italien. — L’antiquité ressuscitée. — Tanagra. — Éducation des jeunes
danseuses. — La forêt, la gymnastique, l’hydrothérapie, la musique. — Pieds
nus et jambes nues. — L’Impératrice et les petites danseuses. — Il ne faut
pas que la danse meure.</p>
</argument>
<p>L’éternel ballet italien, insipide et disgracieux, continue à ennuyer les
Allemands, comme il ennuie toute l’Europe, car l’Amérique, l’Inde, les pays
musulmans et ceux d’Extrême-Orient ont, heureusement, d’autres danses ! Les
Américains ont même inventé une danse libre et vivante, qui détrônera un jour ou
l’autre le morne ballet, à moins que l’Allemagne ne prenne les devants…</p>
<p>Car, à part sa propreté et ses nouvelles maisons, il est une chose que j’envie à
Berlin pour Paris : c’est l’École de danse du Grünewald.</p>
<p>Qu’est-ce donc que cette école ?</p>
<p>Je discutais un jour avec un illustre professeur allemand les raisons qui font
que la Prusse n’a pas, en somme, d’art.</p>
<p>— La Prusse a créé le caporalisme, et les qualités <pb n="262" xml:id="p262"
/>d’ordre et de discipline du Prussien vous l’ont permis, on peut même dire que
vous avez fait prospérer tout ce qui peut prospérer par le génie de
l’organisation, mais vous manquez et vous manquerez longtemps encore des
qualités qui font l’art et les artistes la fantaisie, le goût, la grâce et la
liberté.</p>
<p>Il me répondit :</p>
<p>— Quand une nation manque d’un produit nécessaire, elle l’importe. Nous
importerons des artiste. Vous nous prenez nos musiciens, vous imitez notre
musique, nous prendrons modèle sur vos sculpteurs et sur vos peintres, nous
imiterons vos couturières.</p>
<p>« Nous avons déjà ce dont nulle part au monde vous ne trouverez l’équivalent ou
même l’approchant : l’École de danse d’Isadora Duncan. »</p>
<p>Je ne connaissais pas cette danseuse. J’avais vu son nom sur des affiches
lorsqu’elle était venue à Paris, mais je m’étais refusé à l’aller voir
danser.</p>
<p>On m’avait bien dit : ce qu’elle fait est curieux, ne ressemble à rien. Elle
danse sur du Schumann… Et je me figurais des sortes de tableaux vivants, ces
poses plastiques si horripilantes à voir. Et quand on me raconta l’enthousiasme
de Rodin, de Carrière, de Saint-Marceaux pour l’étrangère, je commençai à penser
que j’avais dû me tromper, et je me promis de ne pas laisser passer l’occasion
de voir Isadora Duncan.</p>
<p>Et voilà que le hasard me fait un matin, à l’aube, rencontrer à la gare de
Silésie, une dame étrange enveloppée de voiles bruns aux plis gracieux, la tête
couverte d’un morceau de feutre ramené vers les oreilles par un voile. Elle
descendait du train de Francfort et cherchait une voiture. Je vis ses pieds <pb
n="263"/>nus dans des sandales à jour. La figure était celle d’une jolie
jeune femme aux traits distingués, au regard rêveur et doux. Je l’entendis
parler au Schutzmann, d’une voix frêle et caressante. Elle avait l’air d’une
jeune sœur de cette admirable miss Booth, qui fonda l’armée du Salut.</p>
<p>Je le sus plus tard, c’était miss Isadora Duncan.</p>
<p>Le lendemain les affiches annoncèrent ses représentations.</p>
<p>J’y allai un soir, puis deux, puis trois. Du premier coup j’avais été pris : elle
m’avait révélé la beauté du mouvement. Je savais désormais, par elle, qu’un bras
levé, que des jambes remuant des plis de tunique, au rythme d’une belle musique,
qu’une main se tendant vers une fleur invisible, qu’un cou incliné, peuvent vous
paraître aussi beaux, vous émouvoir aussi profondément que la plus noble
symphonie. Deux heures s’écoulèrent, et mes yeux ne se fatiguaient pas de la
voir, ni mon esprit de suivre le sien à la recherche des beaux gestes et des
lignes pures.</p>
<p>Je songeais, en la regardant, aux ballerines des Opéras. Grâce à elle, je
comprenais ce que veulent faire ces pauvres filles quand elles lèvent la jambe,
le pied, ou tendent les bras en corbeille. Oui, oui, c’est pour imiter les
bas-reliefs de la Grèce, c’est pour réjouir nos yeux par la grâce et la
souplesse de leurs gestes, qu’elles se donnent tout ce mal, qu’elles gigotent et
tournent comme des totons, qu’elles se dressent sur la pointe de leur orteil
comme des pantins de fil de fer, des automates bien articulés….. A cette heure
où, avec des gestes de panathénée, Isadora Duncan se meut, libre et forte,
gracieuse et variée, les jolies ballerines de Milan, de Paris, <pb n="264"
xml:id="p264"/>de Saint-Pétersbourg, de Berlin et de Londres me font l’effet
de moniteurs de l’École de gymnastique militaire de Joinville, s’exerçant en
robes de gaze, à devenir des almées ! A la fois bayadère et tanagréenne, tour à
tour vierge pudique et bacchante excitée, que danse-t-elle ? Où a-t-elle pris
ces pas, ces courses rapides, ces essors d’ange tombé qui s’efforce à remonter
au ciel dans une trajectoire eurythmique, ces balancements de fleur pensante ?
Quelle cinématique lui a enseigné de se mouvoir ainsi, de donner à tout son
corps simultanément les belles lignes des statues en marche, de ne jamais bouger
sans une élégance divine, de régler ses moindres déplacements selon une
insaisissable cadence ?</p>
<p>C’est dans son simple génie que naquit ce miracle. Car elle a beau passer sa vie
à décomposer les gestes des statues grecques, des estampes japonaises, des
figures creusées dans les pylônes égyptiens, la seule imitation ne suffirait pas
à produire les milliers d’attitudes différentes qu’en une seule danse elle fait
vivre aux yeux ravis.</p>
<ab type="ornament">***</ab>
<p>Après avoir vu danser Isadora Duncan, j’allai visiter les musées de Berlin, et je
compris soudain ce que recèlent de vie gracieuse et noble les bas-reliefs de
l’antiquité. Ces jambes et ces bras de pierre, ces draperies immobiles, sont les
secondes admirablement fixées de beaux mouvements humains dont le secret était
mort pour nous.</p>
<p>Ainsi, peu à peu, après Athènes, après Rome, l’art de la danse s’était perdu, ou
du moins, transmis de <pb n="265" xml:id="p265"/>travers, comme il arrive
toujours quand des choses délicates et achevées sont imitées par des barbares ou
des enfants.</p>
<p>Aujourd’hui, qui le croirait ? ce sont les danses des statues grecques que nous
voyons sur toutes les scènes de l’Europe ! Elles veulent imiter les tanagras,
les filles d’opéra qui mettent leurs bras en cerceau au-dessus de leur tête,
lèvent leurs jambes comme des tiges d’acier et courent ainsi à rapides petits
pas de canard… Mais, par bonheur, c’est dans le même but que danse Isadora
Duncan. Elle seule a <hi rend="i">compris</hi> dans notre temps, comment
marchaient, comment couraient, comment portaient les guirlandes et les amphores
les filles de l’Hellade, et c’est cela, avec mille autres grâces, qu’elle
ressuscite au son des musiques de notre temps. C’est cela qu’elle veut faire
revivre pour la joie des hommes, pour la joie de l’art.</p>
<p>Et voilà pourquoi elle a fondé de ses deniers avec une passion qui fait
maintenant le but de sa vie, une école où elle reçoit gratuitement, héberge,
habille, instruit, vingt jeunes enfants allemands, hollandais, russes, français,
scandinaves.</p>
<p>Elle a loué en pleine forêt du Grünewald, à une demi-heure de Berlin, une grande
villa avec un jardin, a installé des dortoirs, des réfectoires, une salle de
danse et de gymnastique, une salle d’hydrothérapie, et chaque jour les enfants
font des exercices d’assouplissement, selon la méthode suédoise, apprennent à
courir, à marcher dans la pleine liberté de mouvement des enfants grecs, tels
qu’on les voit sur des bas-reliefs qui demeurent. Une musique accompagne leur
gymnastique dansante, car le but à atteindre, c’est que la future danseuse vive
les rythmes, <pb n="266" xml:id="p266"/>les sente et les interprète avec la même
facilité qu’elle respire.</p>
<p>Toute la journée, mises à part les heures d’études et d’exercices, les enfants
jouent dans la forêt qui s’étend tout autour de l’école. Elles courent pieds
nus, dansent des rondes autour des grands arbres, tressent des guirlandes de
fleurs et en font des motifs d’exercices en chantant des airs rythmiques. Vêtues
d’une sorte de tunique à la grecque, courte et lâche, les jambes nues, les
cheveux libres sous un béret souple, ce sont vraiment de petits anges, car la
plupart sont jolies, angéliquement jolies. L’Impératrice en promenade les
aperçut un jour, fit arrêter sa voiture, les admira, s’informa. Mais quand elle
sut que c’étaient les élèves de la danseuse aux jambes nues, elle repartit sans
insister davantage.</p>
<p>Je les ai vues danser, un soir, autour d’Isadora Duncan, habillées de bleu, de
blanc, de rose, et je crois que jamais spectacle humain ne m’a plus profondément
ému. La vue de la pureté, de l’innocence, de la candeur unies à la beauté et à
la grâce, procure aux vieux pécheurs une émotion que j’appellerai divine pour en
marquer la qualité rare et noble.</p>
<p>Ces corps d’enfants souples et beaux, leurs longs cheveux bouclés et libres,
leurs petits bras s’agitant au rythme des jambes et des pieds nus, au son d’une
musique suave, la grâce merveilleuse du moindre de leurs gestes débarrassés de
cette sorte d’ankylose empruntée et maladroite que donnent chez nous aux petits
rats d’opéra les exercices mal compris, surtout leurs yeux, leurs doux yeux
candides et tendres d’enfants du Nord, me mirent dans un état d’exaltation pure
et religieuse que je ne connaissais pas. Comme <pb n="267" xml:id="p267"/>elles
sautaient très haut, ainsi que des balles, sur le tapis sombre, comme elles
étaient vêtues d’étoffes claires et voltigeantes, les petites filles me firent
exactement l’effet de petits anges ; je lus une infinie bonté dans leur infinie
douceur, et leur tendre sourire me rappela celui des images saintes qu’aima mon
enfance. La musique aidant, j’eus l’illusion d’une sorte de miracle religieux,
d’une Chandeleur improvisée ; je baignais dans la blancheur et l’immarcessible,
et mon émotion était d’une suavité inconnue.</p>
<p>Je sus un grand gré à miss Isadora Duncan du bonheur que je lui devais doublement
dans cette soirée, et j’enviai pour la France la gloire de ressusciter un tel
art. Mais elle me dit :</p>
<p>— C’est à Berlin, c’est en Allemagne que mon succès fut toujours le plus grand et
le plus constant. C’est à l’Allemagne que ma reconnaissance a voulu rendre ce
que je lui devais. Dans vingt-cinq ou trente ans, mes idées auront prévalu, mais
en attendant il faut lutter.</p>
<p>Et cette petite créature énergique lutte avec une ardeur, une ténacité héroïques.
Elle a dépensé toute sa fortune pour édifier son école, et c’est avec le produit
de son labeur qu’elle subvient à son entretien. Déjà un comité de professeurs
éminents et de gens du monde s’est fondé pour l’aider à gérer son œuvre de
beauté, mais l’appui financier qu’il lui faudrait ne s’est pas encore trouvé.
Son école lui coûte 60,000 marks, et les souscriptions ne s’élèvent qu’à 2,000
marks.</p>
<p>La résistance vient du côté des ballerines officielles et de leurs
« cavaliers ».</p>
<p>Un jour ou l’autre, il faudra bien que l’État <pb n="268" xml:id="p268"/>prussien
apprenne l’existence de cette école d’esthétique sans pareille au monde, et
l’agglomère à son magnifique Conservatoire de Berlin. Ce jour-là, on ne pourra
plus dire que la Prusse ne fait pas d’artistes.</p>
<p>Elle s’exténue à lutter, car elle est à peu près seule à avoir la foi, avec sa
sœur, miss Élisabeth Duncan, qui est, en fait, la directrice de l’École du
Grünewald. Intelligente et fine, adorant sa sœur comme une déesse, elle a
sacrifié sa vie à son adoration. Quand miss Isadora s’en va à travers l’Europe
chercher, en dansant, les capitaux nécessaires à alimenter l’école gratuite,
miss Élisabeth continue son œuvre.</p>
<p>— Il ne faut pas que la danse meure, répète-t-elle avec une énergie
attendrie.</p>
<p>Pourtant cette vie de sacrifice ne pourra pas durer toujours. Son rêve, c’est
qu’un congrès de sculpteurs et de musiciens s’émeuve à l’idée de voir sombrer
son idée et décide de la faire vivre. Souhaitons ardemment qu’il se réalise<note
n="1" place="bottom">J’apprends que miss Duncan, actuellement en tournée en
Amérique où son succès est prodigieux, n’est pas décidée à continuer son
École du Grünewald, et qu’elle songerait à la faire émigrer en France, à
Paris. Ce serait tant mieux pour nous, mais tant pis pour
Berlin !</note>.</p>
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