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<title>Discours sur les spectacles</title>
<author key="Châtel, Ferdinand François (1795-1857)"
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François Chatel</author>
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<edition>OBVIL</edition>
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<publisher>Sorbonne Université, LABEX OBVIL</publisher>
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<idno>http://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/haine-theatre/chatel_discours-sur-spectacles_1833</idno>
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<licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/"><p>Copyright © 2019 Sorbonne Université, agissant pour le Laboratoire d’Excellence «
Observatoire de la vie littéraire » (ci-après dénommé OBVIL).</p>
<p>Cette ressource électronique protégée par le code de la propriété intellectuelle
sur les bases de données (L341-1) est mise à disposition de la communauté
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toute utilisation commerciale est interdite.</p>
<p>Pas de Modification : l’OBVIL s’engage à améliorer et à corriger cette ressource
électronique, notamment en intégrant toutes les contributions extérieures, la
diffusion de versions modifiées de cette ressource n’est pas souhaitable.</p></licence>
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<bibl>Ferdinand François Chatel, <hi rend="i">Discours sur les spectacles</hi>,
<pubPlace>Paris</pubPlace>, <publisher>Prévôt, libraire</publisher>,
<date>1833</date>.</bibl>
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<head rend="small">[EN-TETE]</head>
<p rend="center">DISCOURS<lb/> SUR LES SPECTACLES,<lb/><hi rend="sc"
>prononcé<lb/>par m. l'abbe chatel, eveque primat par election<lb/> du
peuple et du clerge, a l'eglise catholique<lb/> francaise primatiale,
faubourg saint-<lb/>martin, en presence des artistes<lb/> des theatres de la
capitale.</hi></p>
</div>
<div type="chapter">
<pb n="3" xml:id="p3"/>
<head>[Discours sur les spectacles]</head>
<p>Si, comme dans les siècles de barbarie du moyen âge, et lorsque les prêtres
eux-mêmes étaient comédiens, le spectacle se composait de représentations
obscènes toujours propres à fomenter le vice et à faire rougir la vertu, nous ne
viendrions point dans la chaire de vérité le défendre contre ses détracteurs.
Mais, qu’y a-t-il de commun entre le théâtre de nos jours et les tréteaux des
confrères de la Passion ? <hi rend="i">La Création du ciel, les Mystères de
Joseph, de Suzanne et de Judith<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Les
mystères de la Création, de Judith et Holofernès et de Suzanne font
partie du <hi rend="i">Mystère du Viel Testament</hi>, un texte
composite de la fin du XVe siècle. </note></hi>, dont les principaux
rôles étaient remplis par des prêtres, ont-ils la décence des pièces jouées sur
nos théâtres modernes ? Lisez les premières vous y trouverez des <pb n="4"
xml:id="p4"/>leçons de volupté et de débauche ; parcourez les secondes, vous
y verrez le vice flétri et la vertu exaltée. <hi rend="i">Les Mystères de
Suzanne, de Judith</hi> vous apprendront que le langage de la scène d’alors
était tout aussi libre que celui de nos carrefours. Comparez les deux
répertoires, vous serez convaincu que le clergé d’autrefois exploitait le
théâtre pour mieux exploiter la crédulité du peuple en flattant ses passions, et
que de nos jours il le défend, parce que le théâtre, par la direction des
esprits et les progrès de la civilisation, est un des puissants moyens
d’éclairer la multitude. Ce n’est pas, mes frères, que nous prétendions faire
l’apologie sans restriction de tout ce qu’on joue sur nos théâtres ; nous savons
que les mœurs n’y sont pas toujours respectées. Mais, y a-t-il dans le monde
quelque chose dont l’homme n’abuse ? Nos temples aussi peuvent devenir dangereux
pour quelques-uns par les nombreuses réunions qui s’y forment ; faut-il pour
cela les fermer ? D’ailleurs, si la légèreté d’une expression, ou le peu de
convenance d’une posture, vous ont blessé quelquefois, que de fois aussi vous
vous êtes senti un attrait irrésistible pour la vertu en entendant des voix
éloquentes stigmatiser le vice ? Ah ! qu’elle était puissante pour la vertu la
voix de cet homme qu’un prélat voulut convertir parce qu’il était acteur, et
dont le grand homme disait <pb n="5" xml:id="p5"/>qu’il l’aurait décoré s’il
n’eût pas craint les sots préjugés<note resp="editor" place="bottom">[NDE]
Citation du drame historique de Dupeuty et Regnier, <hi rend="i">Napoléon ou
Schoenbrunn et Sainte-Hélène</hi> (1830), où Napoléon dit de Talma,
<quote>« si je n’avais craint les sots préjugés, je l’aurais
décoré » <bibl>(éd. Bruxelles, Ode et Wodon, 1830, tableau I, scène 3,
p. 69)</bibl></quote>.</note>.</p>
<p>Sans doute, si le spectacle était ce que le font en chaire ces jeunes écervelés
de séminaire, ces prêtres ignorants et fanatiques qui parlent de tout en
maîtres, et qui ne savent rien, pas même leur langue à l’étude de laquelle ils
préfèrent une théologie sophistique et barbare que ni eux, ni leurs maîtres ne
comprennent ; si le spectacle, dis-je, était ce que le font ces hommes absurdes,
il faudrait le défendre ; il serait alors tout aussi dangereux que lorsque le
curé de Metz montait sur les tréteaux<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Les
frères Parfaict, dans leur <hi rend="i">Histoire Générale du Théâtre
françois depuis son origine jusqu’à présent</hi> (Paris, 1731-1749, 15
vol.) racontent qu’un curé de Metz, en 1437, joue le Christ dans le <hi
rend="i">Mystère de la Passion</hi> et manque de mourir sur la croix
(vol. 2, 1736, p. 254), est secouru et remplacé par un autre curé.</note> ;
que le cardinal Lemoine achetait l’hôtel de Bourgogne pour le donner aux
comédiens Français ; que le cardinal de Richelieu reprochait aux bouffons de cet
hôtel de n’être point assez gais dans leurs rôles ; et qu’enfin l’abbé Perrin
avait la direction de l’Opéra<note place="bottom" resp="editor">[NDE] Chatel
emprunte ces trois exemples au Baron Hénin de Cuvillers, <hi rend="i">Encore
des comédiens et du clergé</hi>, Paris, Andriveau, Ponthieu et Delaunay,
1825, p. 138. L’abbé Perrin obtient en 1669 le privilège d’exploitation de
l’Académie royale de Musique et de Danse, que Lully rachète en
1672.</note>.</p>
<p>Mais, qu’était-ce que la comédie dirigée par les prêtres ? Un hideux assemblage
de bouffonneries où la religion et les choses les plus saintes étaient jouées
comme des farces ; où les ministres de la religion même venaient donner
l’exemple de la plus cynique immodestie, et corrompre autant par leur mise et
leur jeu, que par la liberté révoltante de leurs paroles, les peuples qu’ils
devaient édifier.</p>
<p>De nos jours au contraire, qu’est-ce que le théâtre ? un lieu où sont représentés
avec une étonnante <pb n="6" xml:id="p6"/>précision tous les ridicules de la
pauvre humanité, depuis ceux du prince assis sur le trône, jusques à ceux du
pauvre couché sur la poussière ; où l’hypocrisie mise à nu, succombe sous le
poids des anathèmes publics ; où la liberté trouve toujours des
applaudissements, et la tyrannie des sifflets ; où le fanatisme excite
l’indignation, la pitié ou le mépris, et où la charité, la tolérance sont
toujours accueillies avec transports ; où enfin tout ce qui est juste, noble,
généreux, désintéressé, trouve sympathie, et où l’on ne repousse que ce qui est
contraire aux vrais intérêts des peuples et au bonheur de l’humanité : voyez
l’épouse de Thésée, bourrelée de remords, et expirante au milieu des plus
cruelles angoisses, victime d’une flamme coupable<note resp="editor"
place="bottom">[NDE] Il s’agit de <hi rend="i">Phèdre </hi>de Racine.</note> ;
quel cœur de femme n’a pas frissonné d’horreur aux accents de désespoir, de rage
et de fureur de notre immortelle tragédienne dans le rôle de la belle-mère
d’Hippolyte<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Il ne s’agit pas de
Rachel, née en 1821, mais probablement de Mlle George, très admirée dans
Phèdre au début de sa carrière.</note> ! Quel est le mauvais prêtre qui
n’ait pas senti sa conscience l’accuser en entendant Tartuffe dire à une femme
pour la séduire : « <hi rend="i">il est avec le ciel des
accommodements ?</hi><note resp="editor" place="bottom">[NDE] Acte IV, sc. 5
de Tartuffe de Molière. <quote>« Le Ciel défend, de vrai, certains
contentements, Mais on trouve avec lui des
accommodements. »</quote></note></p>
<p>Ministres de la religion, qui défendez le spectacle, sous quelque prétexte que ce
soit, qui proscrivez la comédie et les comédiens, répondez ; est-ce donc un
péché de peindre si bien le vice, que les coupables soient forcés de se
reconnaître dans le tableau ? <pb n="7" xml:id="p7"/>Est-ce un péché de
préconiser la franchise, la loyauté, le courage, la valeur, la générosité, et de
flétrir l’hypocrisie, la lâcheté, la perfidie, l’avarice ?</p>
<p>Eh bien ! puisque le spectacle n’est qu’une critique de ce qui est mal, une
censure des ridicules des hommes, qui vous autorise donc à en anathématiser les
artistes ? Que signifient toutes vos lois de catégorie qui poursuivent les morts
jusque dans la tombe ? Que dis-je, jusqu’au-delà même du tombeau ? Que
signifient ces lois de haine et de vengeance qui livrent aux flammes éternelles
les âmes des Larive, des Lekain, des Raucourt, des Talma<note resp="editor"
place="bottom">[NDE] Acteurs du Théâtre français.</note> et de tant d’autres
dont les talents ont plus contribué à faire admirer tout ce qu’il y a de sublime
dans la religion chrétienne, que toutes vos dévotions de Marie Alacoque<note
resp="editor" place="bottom">[NDE] Nous rectifions la graphie « à la cocque ».
Il s’agit de Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), mystique de l’ordre de
la Visitation et inspiratrice du culte de Sacré-Cœur.</note>, de Louis de
Gonzague<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Saint Louis de Gonzague
(1568-1591), étudiant jésuite italien mort au service des pestiférés à Rome
en 1591 et reconnu saint par l'Église catholique.</note>, du sacré cœur<note
resp="editor" place="bottom">[NDE] La Société du Sacré-Cœur de Jésus fut
fondée en France en 1800 par sainte Madeleine-Sophie Barat.</note> et
d’Ignace de Loyola<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Ignace de Loyola
(1491-1556), auteur des <hi rend="i">Exercices spirituels</hi>, est le
fondateur et le premier Supérieur général de la Compagnie de
Jésus.</note>.</p>
<p>L’Eglise, dites-vous, (et l’Eglise, c’est vous) a le droit de faire des lois de
discipline. Oui, sans doute ; mais a-t-elle le droit de faire des lois
absurdes ? A-t-elle le droit de faire des lois d’exception ? Quand le maître a
dit que <quote>« la charité s’étendait à tout et à tous »</quote>, pourquoi vos
évêques prétendraient-ils la restreindre à quelques-uns ?</p>
<p>D’ailleurs, il faudrait que vos pontifes et vos lois ecclésiastiques
s’accordassent entre eux ; or, dites-moi, <pb n="8" xml:id="p8"/>je vous prie,
s’il n’y a pas confusion complète dans votre code comme parmi vos législateurs
mitrés ? Le chef de votre Eglise ne permet-il pas à Rome, ce que vous défendez à
Paris ? M. le vicaire de telle paroisse ne refuse-t-il pas l’absolution à sa
pénitente qui est allée au spectacle, quand M. son curé la lui donne ? A Milan,
à Turin, à Rome, a Naples un prêtre ne peut-il pas sans encourir les censures,
se montrer au théâtre même en soutane et en chapeau à trois cornes ? Encore une
fois, messieurs les prêtres romains, tâchez de vous entendre ; car, ce n’est
pas, je pense, parce que le spectacle est plus décent à Rome et à Turin qu’à
Paris, qu’il est permis dans ces deux villes, et défendu dans la dernière. Il y
a, je crois, une immense distance entre la sévérité des mœurs françaises et la
licence des mœurs italiennes. Que prétendez-vous donc par vos lois
prohibitives ? Maintenir l’ancienne discipline. Mais cette ancienne discipline
quelle est-elle ? l’avez-vous bien comprise ? et si vous l’avez bien comprise,
l’appliquez-vous de bonne foi ?</p>
<p>Vous nous citez sans cesse les conciles d’Elvire, d’Arles et de Carthage<note
resp="editor" place="bottom">[NDE] Il s’agit de conciles des 4e et 5e
siècles.</note>. Il est vrai que ces conciles ont condamné les histrions ;
mais, ignorez-vous la différence d’un histrion à un comédien ? Faut-il confondre
dans le même anathème ceux qui renouvelant les scènes de débauche des bacchantes
<pb n="9" xml:id="p9"/>et des saturnales du paganisme, venaient sur des
trétaux afficher la plus révoltante immodestie, et les artistes de notre scène
française qui a fait et fait encore notre plus belle gloire aux yeux de
l’Europe ? D’ailleurs, ignorez-vous que les pères de l’Église primitive ne
firent l’application des lois disciplinaires de ces conciles touchant le
spectacle, qu’aux seuls histrions, et que jamais il ne fut question des
comédiens ?</p>
<p>Ignorez-vous que les théologiens scholastiques sont entièrement favorables à ces
derniers ? St Thomas, le plus célèbre de vos docteurs, que vous avez surnommé
l’ange de l’école à cause de l’excellence de sa doctrine et de la pureté de ses
mœurs, s’exprime ainsi : <quote>« Le divertissement étant quelque fois
nécessaire à l’entretien de la vie humaine, l’art des comédiens n’est pas
défendu. » <bibl>(Tom. 2. 2. 9. 168 ad. 3)</bibl></quote> Ce saint docteur ajoute :
<quote>« On lit dans la vie des saints que Saint-Paphnuce eut révélation
qu’un comédien jouirait avec lui dans le ciel du même degré de gloire que
lui. »</quote></p>
<p>Saint Antoine<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Il s’agit de S. Antonin,
évêque de Florence, au XVe s. Voir sa Summa theologica, III, 8, 4, 12</note>
s’exprime encore plus clairement. Il prétend que la profession de comédien
servant au divertissement de l’homme, ne doit pas être défendue ;
<quote>« qu’ainsi il est permis de vivre du gain de cet art. » <bibl>(St
Ant. 3 p. sum. Tit. 8, s. 12.)</bibl></quote></p>
<p>St Charles Borromée avait obtenu du gouverneur <pb n="10" xml:id="p10"/>de Milan
d’examiner toutes les pièces qu’on devait jouer au théâtre. Le censeur, chargé
de l’examen provisoire, était le prévôt de Saint Barnabé.</p>
<p>Le témoignage de St François de Sales vient encore corroborer l’opinion des
scholastiques. <quote>« Les comédies<seg type="exquote">, dit-il, </seg> en
leur substance, ne sont nullement choses mauvaises, mais indifférentes… je
dis donc, Philothée, qu’il est loisible d’ouïr d’honnêtes comédies, que ce
n’est pas mal de le faire, mais oui bien de s’y affectionner. » <bibl>(<hi
rend="i">Introduction à la vie dévote</hi>, pag. 1<hi rend="sup">re</hi> du
chap. 23.)</bibl></quote></p>
<p>Mais, ce que notre clergé francico-romain ne peut ignorer, c’est qu’à Rome où les
devoirs religieux doivent être plus scrupuleusement observés que partout
ailleurs, il existe un théâtre magnifique que le pape Benoît XIII a fait élever
à ses frais, et qui appartient en toute propriété à la chambre des finances du
pape. (Le théâtre de Cordonne. <hi rend="i">Dict. de l’Italie</hi>, tit. 2,
p. 566<note place="bottom" resp="editor">[NDE] Il s’agit du théâtre de
Tordione à Rome, bâti par Benoit XIII. Voir <hi rend="i">Description
historique de l’Italie en forme de dictionnaire (…)</hi> par M. de L.M.
de l’Académie de S. Luc à Rome, rééd. Avignon, Chambeau, 1790, vol. 2, p.
320.</note>.)</p>
<p>Le pape Innocent XI a organisé lui-même des théâtres ; nous en comptons huit à
Rome où l’on rencontre journellement des ecclésiastiques, des moines et des
évêques. (Ibidem.)</p>
<p>D’après cela, voici le petit dilemme que nous proposerons au clergé
gallico-romain ; nous lui dirons : Ou vous êtes conséquent dans l’application de
vos lois ecclésiastiques sur les théâtres, ou vous <pb n="11" xml:id="p11"/>ne
l’êtes pas ; si vous êtes conséquent, vous excommuniez donc St Thomas, St
Antoine, St Charles Borromée, St François de Sales qui approuvent le spectacle,
et, par-dessus tous, le pape qui construit des édifices pour cet objet, et tient
à sa solde des comédiens ? Mais alors, pourquoi n’avoir pas lancé les foudres de
l’Église Gallicane contre ce souverain pontife qui mourut à Valence ? Il était
sur le territoire de votre Église, et c’était le cas de faire usage de votre
puissance. Mais, j’oubliais qu’<quote>« il est avec le ciel des
accommodements »</quote>. Ainsi, vous avez toujours deux poids et deux
mesures. Vous ménagez les grands parce que vous en espérez de l’argent et des
honneurs ; vous frappez les petits, parce que vous pouvez impunément les braver.
Voilà pourquoi vous permettez au roi et à ses courtisans, ce que vous refusez à
tout autre citoyen ; s’accuse-t-on au tribunal de la pénitence d’avoir été au
spectacle ? on ne peut, selon vous, approcher de la table sainte, pas même au
temps pascal. Mais, si votre pénitent est un roi, ou quelque personnage de sa
maison, vous n’êtes pas si difficile, et ce qui était un gros péché pour ce
pauvre roturier, n’est plus qu’une peccadille pour ces grands seigneurs.</p>
<p>Mais, mes frères, ce n’est pas assez de vous avoir prouvé par les aveux et la
conduite des prêtres, que le spectacle n’était point un péché, il faut encore
<pb n="12" xml:id="p12"/>vous montrer pourquoi il est proscrit en France, et
permis à Rome.</p>
<p>Sous le spécieux prétexte de zèle pour la religion, trop souvent nos chers
confrères laissent apercevoir des projets d’envahissement et de domination.</p>
<p>Le clergé de France a eu près d’un siècle la direction du théâtre, et jamais le
spectacle ne fut plus mauvais ni plus dangereux pour les mœurs que sous sa
direction. Il paraît néanmoins qu’alors il n’était un péché pour personne,
puisqu’on avançait l’heure des offices, afin qu’au sortir du lieu saint, tous
les fidèles y pussent assister. Ainsi, le prêtre de ce temps-là était tout à la
fois prêtre et comédien. Se dédommageant sur les tréteaux de sa gravité et de sa
contrainte à l’Église, on le voyait le soir jouer la pantomime, et égayer le
public par des plaisanteries presque toujours libres et bouffonnes.</p>
<p>Il est vrai que bientôt l’extrême licence des gens d’Église blessa la cour même ;
il fut défendu de jouer des pièces qui eussent trait aux mystères de la religion
et aux choses saintes. Le théâtre changeant alors de direction, changea aussi de
directeur. L’inspection en fut confiée à Lully<note resp="editor" place="bottom"
>[NDE] Nous corrigeons la graphie « Lulli ». Jean-Baptiste Lully (1632-1687)
obtient en 1672 le privilège de la création d’un théâtre lyrique en France,
remplaçant ainsi Molière.</note>. La morale et la religion ont beaucoup
gagné à ce changement ; les prêtres seuls y ont perdu de leur influence. <pb
n="13" xml:id="p13"/>Jusque là, ils avaient eu le privilège de l’impunité ;
on n’avait pu mettre en scène leurs ridicules ; ils se fussent bien gardés de le
permettre. Mais depuis cette époque, on les a joués comme les autres ; leurs
défauts, leurs vices, ont été une mine féconde qui a puissamment contribué à
enrichir notre littérature. Et c’est précisément ce qu’ils ne pardonneront
jamais à nos théâtres. Voilà le motif de leurs lois de catégorie ; lois qu’ils
avaient oubliées tandis qu’ils commandaient en maîtres à la scène française, et
qu’ils ont fait revivre dès que le monopole leur a échappé.</p>
<p>Il n’est point de gloire, point de talent qui puissent trouver grâce devant le
fanatisme. Le fanatique est envieux, jaloux, vindicatif ; sa conduite étant
toujours en opposition avec sa doctrine, il offre constamment des armes à la
critique. Aussi, est-il sans cesse en but aux sarcasmes et à la malignité
publics. Ne pouvant se défendre sur quelque point qu’on l’attaque, il se fâche,
s’irrite, s’emporte jusqu’à la fureur ; quand il a pour lui la force, il se
passe volontiers de la justice, et sacrifie sans pitié quiconque n’est pas de
son avis. La mort de ceux qu’il hait, ne lui suffit pas ; il exerce des
vengeances jusque sur des cadavres ! Que dis je ! une éternité même de
vengeances peut à peine le satisfaire !</p>
<pb n="14" xml:id="p14"/>
<p>« Au XVII<hi rend="sup">e</hi> siècle, un homme s’est rencontré qui, par
l’admirable sagacité d’un esprit toujours plaisant, toujours naturel, toujours
varié, toujours utile, a banni du sein de la nation française et l’esprit faux,
et le jargon, et l’équivoque, et les pointes, et les jalousies folles, et
l’amour honteux des vieillards, et la haine de l’humanité, et la coquetterie, et
la médisance, et la pruderie, et la fatuité, et la basse avarice, et l’esprit de
chicane, et la frivolité des magistrats, et la petitesse qui fait aspirer à
paraître plus grand qu’on n’est, et l’empirisme ignorant des médecins, et la
risible imposture des faux dévots ; » eh bien ? mes frères, cet homme
prodigieux, l’honneur de la France et de la littérature française, cet homme que
Louis XIV admirait, bien qu’il n’eût pas toujours flatté les grands et les rois,
cet homme en mourant ne peut éviter les foudres de l’Église ! M. Harlay de
Champvallon<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Nous corrigeons la graphie
« Harlay de Chanvalon ».</note>, archevêque de Paris, lui refuse une
messe !</p>
<p>Louis XIV lui-même, le superbe Louis XIV, sollicite vainement de l’arrogant
pontife une place en terre sainte pour Molière ; il n’obtient qu’un refus
insultant ! Ce despote devant qui tout s’humilie, s’incline devant la volonté
d’un prêtre, et les portes de Saint Eustache sont impitoyablement fermées au
pensionnaire du roi<note place="bottom" resp="editor">[NDE] Celui qui est inscrit
sur les livres de pension du Roi. Molière a reçu une pension jusqu’à sa
mort. Le compte rendu de sa mort est fort inexact : Molière a été victime du
curé de S. Eustache, qui avait refusé les sacrements, mais François de
Harlay a autorisé l’inhumation en terre consacrée.</note> qui fait trembler
l’Europe.</p>
<pb n="15" xml:id="p15"/>
<p>Les intérêts de la religion ne sont donc pour rien dans la prohibition du
spectacle : le vrai motif des anathèmes de l’Église de France contre les acteurs
et la comédie, c’est la perte du monopole, d’une influence acquise, le dépit de
ne plus pouvoir jouer les autres, et la douleur de se voir jouer soi-même.
Laissez nos princes ecclésiarques<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Chatel
forme ce néologisme sur le modèle de « hiérarque » : un hiérarque
d’église.</note> exploiter à leur gré le théâtre, ils trouveront que tout ce
qui s’y joue est <hi rend="i">à la plus grande gloire de Dieu</hi> ; mais
n’espérez point de salut, tant que vous n’en remettrez pas la direction entre
leurs mains.</p>
<p>Mes frères, depuis longtemps les lumières et la civilisation ont fait justice de
cette barbarie du fanatisme qui voue à l’enfer, des hommes, qui comme tous les
autres, ont droit à notre estime, quand ils se recommandent par leurs
vertus.</p>
<p>Nos évêques seuls, s’aveuglant sur les vrais intérêts de la religion, leur
refusent les prières de l’Église ; au mépris de la charité chrétienne, ils
admettent <hi rend="i">une distinction des personnes</hi> que Jésus-Christ a
défendue.</p>
<p>Catholiques français, soyons plus justes envers nos frères et nos concitoyens,
que ne le sont le préjugé, le fanatisme et l’ignorance. Gardons-nous de
proscrire ceux que St Paul allait entendre à Éphèse, et que parmi nous, le grand
homme faisait asseoir à sa table<note resp="editor" place="bottom">[NDE] Probable
allusion à Louis XIV faisant asseoir Molière à sa table.</note>, et puisque
les vertus d’un acteur ne doivent <pb n="16" xml:id="p16"/>pas être d’un moindre
prix aux yeux de Dieu que celles de tout autre citoyen, ne faisons<note
place="bottom" resp="editor">[NDE] Le texte est sans doute altéré. Le sens
voudrait : « ne refusons point à la cendre (des comédiens)… les devoirs que
la religion et l’humanité réclament pour tout homme. </note> point à la
cendre de ceux dont le cœur est rarement insensible au malheur, les devoirs que
la religion et l’humanité réclament pour tous les hommes indistinctement.</p>
</div>
</body>
</text>
</TEI>