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<title>Sur les spectacles</title>
<author key="Nogaret, François-Félix (1740-1831)">François-Félix Nogaret</author>
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<edition>OBVIL</edition>
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<name>François Lecercle</name>
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<publisher>Sorbonne Université, LABEX OBVIL</publisher>
<date when="2018"/>
<idno>http://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/haine-theatre/nogaret_sur-spectacles_1802</idno>
<availability status="restricted">
<licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/"><p>Copyright © 2019 Sorbonne Université, agissant pour le Laboratoire d’Excellence «
Observatoire de la vie littéraire » (ci-après dénommé OBVIL).</p>
<p>Cette ressource électronique protégée par le code de la propriété intellectuelle
sur les bases de données (L341-1) est mise à disposition de la communauté
scientifique internationale par l’OBVIL, selon les termes de la licence Creative
Commons : « Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification
3.0 France (CCBY-NC-ND 3.0 FR) ».</p>
<p>Attribution : afin de référencer la source, toute utilisation ou publication
dérivée de cette ressource électroniques comportera le nom de l’OBVIL et surtout
l’adresse Internet de la ressource.</p>
<p>Pas d’Utilisation Commerciale : dans l’intérêt de la communauté scientifique,
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<p>Pas de Modification : l’OBVIL s’engage à améliorer et à corriger cette ressource
électronique, notamment en intégrant toutes les contributions extérieures, la
diffusion de versions modifiées de cette ressource n’est pas souhaitable.</p></licence>
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<bibl>
<author>François-Félix Nogaret</author>, <title>Sur les spectacles</title>,
<pubPlace>Paris</pubPlace>, <publisher>Le Petit, Jeune</publisher>
<date>1802</date>, <biblScope>p. 3-16</biblScope>
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<date when="1802"/>
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<language ident="fre"/>
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<text>
<body>
<div>
<head rend="small">[FRONTISPICE]</head>
<p rend="center">SUR<lb/> LES SPECTACLES<lb/><lb/><hi rend="i">Quos circum limus niger et
deformis arundo.</hi><lb/><lb/><hi rend="sc">Par</hi> l’Auteur de <hi rend="i"
>Podalire</hi> et de l’<hi rend="i">Aristenète<lb/> français</hi><lb/><lb/>A
PARIS<lb/><hi rend="sc">Chez LE PETIT jeune</hi>, Libraire du Tribunat,<lb/>galeries du
bois, Nº 323.<lb/><hi rend="sc">an x 1802</hi>
</p>
</div>
<div type="chapter">
<pb n="3"/>
<head>FUITE DES MUSES ET DU BON GOUT :<lb/><hi rend="i">Peut-on compter sur leur
retour ?</hi></head>
<head type="sub">ESSAI D’<hi rend="i">ARISTENETE</hi> sur cette importante Question.</head>
<p>Les Beaux-Arts sont sujets à la vicissitude. Le Tsar Pierre premier, assuré qu’ils
parcourent les diverses contrées, s’attendait, dit-on, à les voir un jour dans son pays.
Il eut raison de l’espérer. Le soleil échauffe tantôt un climat et tantôt l’autre. Les
convulsions politiques ne sont pas les seules causes de la désertion des Lettres et des
Arts. Leur décadence s’opère quelquefois sans secousse et tout naturellement : ils meurent
quand ils ont porté leur plus beau fruit.</p>
<quote>
<lg>
<l>« Un siècle les enfante, un autre les dévore. »</l>
</lg>
</quote>
<p>Peut-être en est-il de la succession de ces périodes de cent années comme d’un sol
productif : il y a le temps des jachères. Les récompenses promises, que l’on pourrait
comparer à des engrais, sollicitent en vain les siècles inféconds : la terre est plus
obéissante<note place="bottom" resp="author"> [NDA] Le système des <hi rend="i"
>jachères</hi> perd de sa force de jour en jour ; il est prouvé aujourd’hui qu’en
confiant successivement à la terre des graines de <hi rend="i">différentes</hi> espèces,
elle répond constamment au vœu de l’agriculteur.</note>. Les longs intervalles de temps
qui séparent Homère de Virgile, et celui-ci de Milton, de l’Arioste, de Voltaire et du
Tasse, sont des exemples frappants de ce sommeil <hi rend="i">peut-être</hi>
indispensable.</p>
<pb n="4"/>
<p>Les grands Guerriers, les grands Poètes, les grands Peintres semblent coûter beaucoup à
la Nature. Cela est prouvé par les miracles, en tout genre, enfantés en France du temps de
Louis XIV, et en Italie au temps de Léon X. Raphaël forma, dans le cours de dix années,
plusieurs Peintres célèbres ; et le Poussin, en d’autres temps, ne put parvenir à faire un
seul élève digne de sa gloire et de sa renommée.</p>
<p>Ce qui me paraît avoir le plus souffert chez nous, ce n’est pas la Peinture, puisque nous
avons David, Regnault, Gérard, Vincent, Giraudet, Hue, etc., etc.</p>
<p>Ce n’est pas la Sculpture, puisque les ouvrages de Pajou, de Julien, de Houdon, de
Dejoux, de Demeaux, charment les connaisseurs.</p>
<p>Ne parlons pas d’Architecture : Ctésiphon, Mansard, Perrault nous en empêchent.</p>
<p>Séduisante Poésie ! les siècles d’Auguste et de Louis XIV offrent des astres si
brillants, que tout pâlit à leur aspect. Cependant les <hi rend="i">Géorgiques</hi> de
Delille iront à la postérité : c’est <hi rend="i">Virgile</hi> à peu près ; mais cet à peu
près assure son triomphe. Les <hi rend="i">Satires</hi> d’<hi rend="i">Horace</hi> par
Daru (meilleures que ses <hi rend="i">Odes</hi>), ont droit à notre reconnaissance. L’<hi
rend="i">Ovide</hi> de Saint-Ange est encore un assez beau monument. On connaît le
Pindare et le Tibulle français<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Nogaret pense
peut-être à Ronsard.</note>. Passons à la Tragédie.</p>
<p>On aurait à citer, de nos jours, Roméo-Ducis<note place="bottom" resp="editor"> [NDE} <hi
rend="i">Roméo et Juliette</hi>, tragédie de Jean-François Ducis, représentée en
1772.</note>, Chénier-Fénélon<note place="bottom" resp="editor"> [NDE] <hi rend="i">
Fénelon, ou les Religieuses de Cambrai</hi>, tragédie de Marie-Joseph Chénier,
représentée en 1793.</note>, Abel-Legouvé<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] <hi
rend="i">La Mort d'Abel</hi>, tragédie de Gabriel-Marie Legouvé, représentée en
1792.</note>, Arnaud-Marius <note place="bottom" resp="editor"> [NDE] <hi rend="i"
>Marius à Minturnes</hi>, tragédie d'Antoine-Vincent Arnault, représentée en
1791.</note>, Mercier-Agamemnon<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] L'<hi rend="i"
>Agamemnon</hi>, tragédie de Népomucène Lemercier, représentée en 1797.</note> : mais
puisque Voltaire est placé si loin de Racine et de Corneille par nos impitoyables
Aristarques, il devient impossible de citer personne après ce grand génie.</p>
<p><pb n="5"/>L’art de la comédie a bien aussi quelques soutiens vivants, dont nous serions
en droit de nous féliciter ; mais le génie malfaisant est là, déguisé en crapaud, et qui
s’enflammerait comme celui de Milton, s’il nous entendait parler d’Andrieux sans Colin, de
Colin aidé d’Andrieux, de Picard tout seul.… oui, de Picard même.…<note place="bottom"
resp="editor"> [NDE] Trois auteurs de comédies de la fin du 18e siècle. A leur sujet, on
peut voir le discours de réception prononcé par M. Thiers à l'Académie française en
1834, dans <hi rend="i">Etudes historiques sur la vie privée, politique, et littéraire
de M.A. Thiers</hi>, vol. 2, section Documents.</note> après <hi rend="i"
>Molière</hi>. Je désire tout ce qui peut contribuer à notre gloire. Cependant peut-on
regarder nos bons comiques et tous les riants auteurs de nos délassements, du même œil
qu’un amant regarde sa maîtresse ? Elle fait le charme de sa vie ; donc elle est sans
défauts… mauvaise conclusion.</p>
<p>Je crois que, depuis quelques années, les auteurs dramatiques travaillent trop
rapidement. Quelle fécondité, grand Dieu ! Jadis un bon faiseur mettait un ou deux ans à
composer une pièce, de nature à s’assurer un droit éternel à nos hommages. Aujourd’hui, je
n’exagère pas en affirmant qu’on en joue, par année, plus de <hi rend="i">huit
cents</hi> ; ce qui suppose une facture de plus de <hi rend="i">huit mille</hi> ; car les
directeurs en agréent tout au plus une sur cent. Jugez du <hi rend="i">caput
mortuum</hi>.</p>
<p>Nous sommes tellement déchus, qu’au premier jour je serai bien assez hardi, sinon de
m’essayer pour le théâtre de la République, au moins pour Feydeau ou pour le grand Opéra,
<hi rend="i">Sacrarium Veneris</hi>. Pourquoi non ?</p>
<p>Dans la disette on a vu d’excellents compositeurs exercer leurs talents sur des poèmes
plus que médiocres. Il ne faut désespérer de rien. Apollon est immortel, il a du temps à
perdre.… j’invite mes confrères en médiocrité à ne pas perdre courage. Recommandons notre
âme aux Orphée : espérons que la musique empêchera de siffler les paroles.</p>
<quote>
<lg>
<l>« Adieu, charmant auteur de <hi rend="i">Castor et Pollux,</hi></l>
<l>Chantre de l’Amitié, sage et parfait modèle,</l>
<l>Que de nos goûts légers emporta le reflux :</l>
<l>Va.… dors, avec Quinault, dans la nuit éternelle. »</l>
</lg>
</quote>
<pb n="6"/>
<p>Mais <hi rend="i">Œdipe !</hi> mais <hi rend="i">Adrien !</hi> mais… Tout beau ! je vous
en prie ; ne cumulez pas la conjonction : laissez subsister le regret consigné dans mon
quatrain funèbre. Nous n’avons jamais été aussi astreints à mettre de côté tout sentiment
d’orgueil.</p>
<p>Quelle humeur ! me dira-t-on. Le chaos se débrouille, le jour commence à poindre : le bon
goût va renaître. Le bon goût !… je veux qu’il se donne quelques mouvements, pour se
dégager de dessous la masse de dix années de troubles ; ses efforts ne ressemblent pas à
ceux d’Encelade sous l’Etna qui l’écrase. Si le géant ne réussit qu’à se retourner et à
changer de côté ; l’aimable enfant aura bien de la peine à se dégager tout à fait d’un
fardeau plus pesant que des monts entassés.</p>
<p>Je parle d’Opéra. Mais l’Opéra n’est pas ce qu’il était jadis. Le merveilleux n’est plus
son aliment ; c’est l’histoire. Aussi ce que l’on y va voir appartient-il à tous les
théâtres. <hi rend="i">Sémiramis</hi><note place="bottom" resp="author">[NDA] « Depuis
quelque temps on met l’<hi rend="sc">Histoire</hi> en <hi rend="i">Drame</hi>. Je
n’examinerai point quelle peut être (<hi rend="i">sous le rapport de l’art</hi>) cette
nouvelle direction, qui confond les genres et qui imprime aux récits les plus véridiques
les formes romanesques. » <hi rend="i">Décade.</hi>
<hi rend="sc">Ch.</hi></note>, par exemple, figurera bientôt tout ensemble, à la
République, à l’Opéra et au Marais. A la voir ainsi fourrée partout, on croirait que le
peuple ne veut rien autre chose. Hélas ! il n’a pas moins perdu la trace du beau.</p>
<p>Ce qu’il recherche le plus avidement, ce sont des <hi rend="i">niaiseries</hi> ou des <hi
rend="i">atrocités</hi>. Il veut mourir d’effroi, ou se livrer à l’épanouissement d’un
gros rire, en débridant sa large bouche. Des hommes déguisés en <hi rend="i">Ours</hi> ou
en <hi rend="i">Chats bottés</hi>, des enfants et des femmes mourants sous le couteau,
voilà le <hi rend="i">To-kalon</hi>, le beau par excellence<note place="bottom"
resp="author"> [NDA] Dans le <hi rend="i">Chat Botté</hi> le jeune <hi rend="i"
>Foignet</hi> attire et mérite l’attention, par la manière dont il remplit un rôle si
varié, que c’est une espèce de Protée. Les auteurs de ces inventions ont <hi rend="i"
>fait preuve</hi> d’un meilleur goût, mais ils ont reconnu la nécessité de laisser
dormir la Sagesse tant que l’Extravagance restera éveillée. On favorise la ridicule
avidité du moment, et l’on en rit sous cape. Où Midas va se laver, on doit trouver de
l’or, et l’on court au Pactole. Les directeurs proscrivent les Grâces en gémissant, mais
le profit les console.</note>. Accoutumé à avoir la fibre ébranlée par l’impression de
tableaux épouvantables, le peuple renonce à la jouissance des impressions douces ; il ne
veut plus que Clytemnestre meure derrière la toile. Médée, doit poignarder ses fils. <pb
n="7"/>Dans Racine, vous voyez reculer <hi rend="i">épouvanté</hi> le flot qui apporte
le monstre, auteur de la mort d’Hippolyte. Le peuple ne s’épouvante pas pour si peu ;
Hippolyte sanglant, la mourante Aricie, voilà ce qu’il voudrait voir. Mettez le sujet <hi
rend="i">en pantomime</hi>, vous verrez si je dis vrai. Ainsi l’on ne trouve que fadeur
au doux nectar des abeilles quand on s’est habitué à mâcher du piment.</p>
<p>Le bon goût ne renaîtra que lorsque tant de méchants auteurs prosateurs n’auront pas la
dangereuse liberté de faire figurer sur les tréteaux des hordes d’assassins et des
turpitudes indignes de Taconet<note place="bottom" resp="editor"> [NDE] Taconet, ou
Taconnet, est un auteur dramatique, un comédien et enfin un personnage vulgaire et
violent de comédies et de farces.</note>.</p>
<p>C’est la prodigieuse quantité de mauvaises pièces écrites en mauvais français qui a le
plus contribué à ensevelir le bon goût et à confondre tous les genres. La prose règne, la
prose étend son empire ; et quelle prose ! Nos perruquiers n’ayant plus rien à faire, ont
volé les pièces d’autrui ; ils les ont salies et déshonorées : et il s’est trouvé des
directeurs assez ignorants pour acheter jusqu’à cent et deux cents de ces sortes de pièces
qui en ont tué quelques-uns à peu près aussi vite que le poison le plus actif.</p>
<p>Aujourd’hui tout le monde va à la comédie. On y mène jusqu’à l’enfant qui tète ! Aussi
devient-on très délicat à certains spectacles sur le choix des expressions. On l’était
moins, lorsque les demoiselles de quinze ans ne paraissaient à la comédie que pour y voir
<hi rend="i">Iphigénie</hi>, ou le petit <hi rend="i">Joas</hi>. Ce qui blesse
aujourd’hui l’oreille des mères n’excitait de leur part aucune réclamation du temps de <hi
rend="i">Molière</hi>. Les demoiselles gardaient la maison quand on jouait le <hi
rend="i">Cocu imaginaire</hi>. On n’avait point à leur rendre compte de la signification
d’un mot.</p>
<p>Cependant la gaîté, naturelle aux Français, les porte à redire et à entendre les mêmes
choses que du temps de <pb n="8"/><hi rend="i">Pocquelin</hi> ; mais comme on est refréné
par les bienséances, les modernes forgerons, dépourvus de mignardise et de grâces
naturelles, subissent la torture. Ils se plaignent d’une gêne dont on ne peut en effet se
débarrasser qu’à l’aide d’une délicatesse ingénieuse<note place="bottom" resp="author">
[NDA] Les <hi rend="i">Courtisanes</hi>, ancienne comédie de <hi rend="i">Palissot</hi>,
peuvent être considérées comme un modèle de délicatesse en fait d’expressions. Mais
comme il est difficile d’atteindre à cette perfection, l’on se consacre à
l’invraisemblance, aux grotesques, aux caricatures ;<lb/> « <quote>Et quand il en paraît
on entend les <hi rend="i">bravo !</hi></quote> »<lb/> Admirateurs déhontés [=éhontés]
de vos propres inepties ! que des scènes agréablement instructives remplacent ces
licencieuses extravagances ! Que le <hi rend="i">mirandum</hi> et le <hi rend="i"
>terribile</hi>, résultant de l’apparition de vos revenants et de vos assassins,
cessent d’être regardés chez nous comme un mal endémique ! Ne dégoûtez plus le peuple
des utiles impressions du vrai ou du vraisemblable. Ne sifflez plus surtout, ou
sifflez-vous vous-mêmes : autrement le Rominagrobis-Aristarque, dont je parlais ces
jours derniers, pourrait vous entrevoir <hi rend="i">en masse</hi>, et ne pas se
contenter de vous chatouiller comme je le fais ici.</note>. Voilà cependant, (qui le
croirait) ? voilà ces grands jugeurs, modernes Cyclopes, <hi rend="i">queis collo fistula
pendet</hi> ; qui vont, armés de clefs forées, siffler l’ouvrage d’autrui, <hi rend="i"
>pour faire jouer le leur</hi>, et qui, s’ils le pouvaient, feraient ronfler du canon au
parterre : car, pourvu que l’on vive, qu’importe l’existence d’autrui, la jouissance de
l’homme tranquille et le progrès du bon goût !</p>
<quote>
<lg>
<l>« <hi rend="i">Bombardas victum parat hic fabricando crepantes.</hi> »</l>
</lg>
</quote>
<p>Ce n’est pas par ressentiment que je parle contre ces occiseurs<note resp="editor"
place="bottom"> [NDE] Celui qui tue, terme vieilli, utilisé à l'époque surtout par
plaisanterie.</note>, arbitres d’un talent sans cabale ; car depuis cinquante ans que je
gâte du papier, je n’en ai pas perdu une feuille dans l’espoir de braver leurs
bombardes.</p>
<p>Au surplus, pour en revenir à la difficulté de dire avec grâce, ce que l’on ne peut
risquer crûment, sans blesser les oreilles ; disons que l’obstination que l’on apporterait
à la vaincre détruirait peut-être le <hi rend="i">vis comica</hi>, d’autant plus que la
victoire serait plus signalée. Aussi croyons-nous qu’il y a des spectacles d’un genre à ne
pas convenir aux femmes même. <hi rend="i">Lysistrata</hi> mise à la scène par un homme
d’un talent reconnu, y serait restée telle qu’il nous l’offrait, et nous irions nous
divertir aujourd’hui à ce spectacle très comique, s’il n’avait été permis qu’aux hommes
d’y entrer.</p>
<p>Chez les Romains, le sexe caché au spectacle, n’y était pas censé présent. Nous portons
la peine de notre galanterie. Nos salles de spectacle n’ont d’intérêt pour nous qu’autant
qu’on y voit un grand nombre de femmes. <pb n="9"/>Ecrivons donc de manière à ne pas les
mettre en fuite par le choix du sujet ou par les expressions.</p>
<p>J’aurais encore beaucoup à dire sur cette matière. Il ne faut que réfléchir pour voir
qu’il y aurait de quoi faire un volume. Si je coupe court, c’est que, lorsque j’écris pour
un Journal, je me figure vingt personnes autour de moi, semblables à autant de convives
empressés d’occuper chacun sa place à une table trop étroite. J’ai d’ailleurs présent à
l’esprit le rédacteur lui-même, bourreau toujours prêt à mettre de côté l’écrivain qui lui
conteste le droit de le comprimer dans les colonnes de sa feuille comme dans la mâchoire
d’un étau.</p>
<p>Condamné à cette espèce d’étranglement, je m’exécute à mon ordinaire. Je ne puis
cependant avoir avancé que le bon goût s’est éloigné de nous, sans appeler l’attention sur
l’un des plus frappants épouvantails qui l’ont mis en fuite. On dira, si l’on veut de tout
ceci : <hi rend="i">unus et alter assuitur pannus</hi>. Peu m’importe : ce lambeau est
nécessaire.</p>
<p>Une des choses qui nous paraissent avoir le plus contribué à la désertion du bon goût et
à l’impatronisation du mauvais, c’est <hi rend="i">le haut prix des places</hi> aux grands
théâtres. Ce n’est plus le temps où l’on disait :</p>
<quote>
<lg>
<l><seg>«</seg> Un clerc, pour <hi rend="i">quinze sols</hi>, etc. »</l>
</lg>
</quote>
<p>J’ai suivi le spectacle de la comédie française, pour <hi rend="i">vingt sols</hi>,
pendant <hi rend="i">trente ans</hi>. Les étudiants et les clercs, (qui étaient les bons
juges), pouvaient faire cette dépense : aussi n’avaient-ils alors sous les yeux que
d’excellents modèles, et ne se montraient-ils tentés que du désir de s’immortaliser par
des ouvrages du même genre. Demandez à mon vieux camarade <hi rend="i">Ducis</hi>, si son
Apollon n’est pas venu cent fois le saisir, tandis qu’il était debout au <pb n="10"
/>parterre<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] A l'époque, les spectateurs au
parterre étaient généralement debout et les places étaient moins chères.</note> comme un
pion sur un échiquier. Demandez-lui ce que l’on respirait d’enthousiasme au café <hi
rend="i">Procope</hi>, en prenant du café pour six blancs ; et de quel œil le Génie qui
fréquentait ce temple des Oracles, envisageait ces jeunes hommes, adorateurs assidus de
Corneille et de Racine. On exige d’eux <hi rend="i">par-delà leurs facultés</hi> : on a
voulu les asseoir en payant ; et cette politesse mal entendue les a mis à la porte.
Faut-il donc un sofa au jeune homme qui va voir <hi rend="i">Cinna</hi> ou <hi rend="i"
>Athalie</hi> ? Mais, me dira-t-on, les gens âgés ! — Les gens âgés ne font point de
pièces de théâtre : réservez-leur quelques banquettes, mais favorisez le jeune homme qui
respire le feu du talent, et se grandit d’un pied, quand il voit à la scène ce que le jeu
d’un grand acteur pourrait un jour ajouter à sa gloire. La disproportion de la taille n’y
fait rien. J’ai vu des géants, très polis, faire passer jadis tous les nains devant eux,
et les spectateurs <hi rend="i">silencieux</hi> gradués comme les cierges à ténèbres.</p>
<p>Comme l’amour du spectacle fait partie des goûts de la jeunesse, elle va aujourd’hui
porter ailleurs ce qu’elle peut sacrifier à ce genre de plaisir. On la voit en foule dans
les salles dont le prix modéré n’interdit par l’accès. <hi rend="i">Prenez garde
maintenant à ce qui en résulte.</hi></p>
<p>Là on voit des pièces moins soignées, rapidement écrites, et dont les auteurs ont obtenu
la représentation <hi rend="i">lucrative</hi>, sans avoir attendu des années… Alors mes
jeunes gens perdent le sentiment du beau, du parfait. Vous n’en voyez pas un qui ne se
croie assez de talent pour composer des pièces pareilles à celles dont il est spectateur.
On s’essaie, on réussit. O malheur ! Un premier succès entraîne à la fois le funeste
appétit d’un salaire immérité, le renoncement à un travail opiniâtre, et l’abnégation de
la gloire.</p>
<pb n="11"/>
<p>Ainsi le bon goût se déprave, et ce mal (résultant du surhaussement du prix des places)
n’attaque pas seulement la jeunesse : on en voit atteints tous les citoyens dont la
fortune a souffert. Les théâtres de pur amusement, où l’on exige moins du spectateur, sont
le seul asile où il leur soit possible de pénétrer ; ils s’y réfugient. On s’amuse où l’on
peut. Tel qui n’a pas deux francs vingt centimes pour s’enivrer du plaisir de voir Lasond
faisant le rôle d’Achille, Talma dans les fureurs d’Oreste, Raucourt dans Clytemnestre,
Fleury dans Andromaque, Iphigénie ou Chimène, va badauder pour rien sous les tréteaux en
plein air de Paillasse et de Polichinelle ; ou voir, pour douze sols, les Rois et les
Reines du théâtre <hi rend="sc">Sans Prétention</hi>.</p>
<p>Je ne pense pas que personne me sache mauvais gré d’une observation aussi judicieuse et
aussi <hi rend="i">importante</hi>, puisqu’elle embrasse tout ensemble et l’intérêt de
l’art et celui de ses <hi rend="i">soutiens</hi> gémissants. On a taxé des billets jusqu’à
<hi rend="i">vingt-quatre francs</hi>, sans penser que c’était exclure du spectacle les
talents qui ne sont jamais riches. Est-ce Turcaret<note resp="editor" place="bottom">
[NDE] <hi rend="i">Turcaret ou Le Financier</hi>, comédie de Lesage.</note> qui ira
juger du mérite de nos ouvrages dramatiques ? Est-ce Midas qui prononcera dans nos
journaux sur le talent des acteurs ?</p>
<p>Console-toi, me dit ces jours derniers mon ami Corœbus : les pauvres diables, qui ont
soif du beau, n’en seront pas toujours privés. Le <hi rend="sc">Bon Goût</hi> se sauvera
du naufrage ; une voix s’est fait entendre contre ses ennemis déchaînés. Mon oreille a été
frappée de la consolante expression de l’immortel <hi rend="i">Quos ego</hi>,.… accompagné
de la réflexion :</p>
<quote>
<lg>
<l>« Sed motos præstat componere fluctus. »</l>
<label rend="sc">Aristénète.</label>
</lg>
</quote>
</div>
<div type="chapter">
<pb n="13"/>
<head>RÉFLEXIONS DE MARMONTEL SUR LE MEME SUJET<note place="bottom" resp="author"> [NDA]
Extrait du <hi rend="i">Journal de Paris</hi>, N° 214.</note>.</head>
<p>La <hi rend="i">Farce</hi> est une espèce de comique grossier, où toutes les règles de la
bienséance, de la vraisemblance et du bon sens sont également violées. L’absurde et
l’obscène sont à la <hi rend="i">farce</hi> ce que le ridicule est à la comédie.</p>
<p>Or on demande s’il est bon que ce genre de spectacle ait, dans un Etat bien policé, des
théâtres réguliers et décents. Ceux qui protègent la <hi rend="i">farce</hi>, en donnent
pour raison que, puisqu’on y va, on s’y amuse ; que tout le monde n’est pas en état de
goûter le bon comique, et qu’il faut laisser au public le choix de ses amusements.</p>
<p>Que l’on s’amuse au spectacle de la <hi rend="i">farce</hi>, c’est un fait qu’on ne peut
nier. Le peuple romain désertait le théâtre de Térence pour courir aux bateleurs ; et, de
nos jours, <hi rend="i">Mérope</hi><note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Tragédie de
Voltaire</note> et <hi rend="i">le Méchant</hi><note place="bottom" resp="editor"> [NDE]
Comédie de Jean-Baptiste Gresset.</note>, dans leur nouveauté, ont à peine attiré la
multitude pendant deux mois, tandis que la <hi rend="i">farce</hi> la plus grossière a
soutenu son spectacle pendant deux saisons entières.</p>
<p>Il est donc certain que la partie du public, dont le goût est invariablement décidé pour
le vrai, l’utile et le beau, n’a fait dans tous les temps que le très petit <pb n="14"
/>nombre, et que la foule se décide pour l’extravagant et l’absurde ; ainsi, loin de
disputer à la <hi rend="i">farce</hi> les succès dont elle jouit, j’ajouterai que dès
qu’on aime ce spectacle, on n’aime plus que celui-là, et qu’il serait aussi surprenant
qu’un homme qui fait habituellement ses délices de ces grossières absurdités, fût vivement
touché des beautés du <hi rend="i">Misanthrope</hi> et d’<hi rend="i">Athalie</hi>, qu’il
le serait de voir un homme, nourri dans la débauche, se plaire à la société des honnêtes
femmes.</p>
<p>On va, dit-on, se délasser à la <hi rend="i">farce</hi>, un spectacle raisonnable
applique et fatigue l’esprit ; la <hi rend="i">farce</hi> amuse, fait rire, et n’occupe
point ; oui, je conviens qu’il est des esprits qu’une chaîne régulière d’idées et de
sentiments doit fatiguer. L’esprit a son libertinage et son désordre ; il doit se plaire
naturellement où il est le plus à son aise, et le plaisir machinal et grossier qu’il y
prend sans réflexion, émousse en lui le goût des choses simples et décentes. On perd
l’habitude de réfléchir, comme celle de marcher, et l’âme s’engourdit et s’énerve comme le
corps, dans une stupide indolence. La <hi rend="i">farce</hi> n’exerce ni le goût ni la
raison : de là vient qu’elle plaît à des âmes paresseuses ; et c’est, pour cela même, que
ce spectacle est pernicieux ; s’il n’avait rien d’attrayant, il ne serait que mauvais.</p>
<p>Mais qu’importe, dit-on encore, que le public ait raison de s’amuser ? ne suffit-il pas
qu’il s’amuse ? c’est ainsi que tranchent sur tout ceux qui n’ont réfléchi sur rien. C’est
comme si on disait : qu’importe la qualité des aliments dont on nourrit un enfant, pourvu
qu’il mange avec plaisir ? Le public comprend trois classes : le bas peuple, dont le goût
et l’esprit ne sont point cultivés, et n’ont pas besoin de l’être, mais qui, dans ses
mœurs, n’est déjà <pb n="15"/>que trop corrompu et n’a pas besoin de l’être encore par la
licence des spectacles ; le monde honnête et poli, qui joint à la décence des mœurs une
intelligence épurée et un sentiment délicat des bonnes choses, mais qui lui-même n’a que
trop de pente pour des plaisirs avilissants ; l’état mitoyen, plus étendu qu’on ne pense,
qui tâche de s’approcher, par vanité, de la classe des honnêtes gens, mais qui est
entraîné vers le bas peuple par une pente naturelle. Il s’agit surtout de savoir de quel
côté il est le plus avantageux de décider cette classe moyenne et mixte. Sous les tyrans,
la question n’est pas douteuse ; il est de la politique de rapprocher l’homme des bêtes,
puisque leur condition doit être la même, et qu’elle exige également une patiente
stupidité ; mais dans une constitution de choses fondées sur la justice et la raison,
pourquoi craindre d’étendre les lumières et d’ennoblir les sentiments d’une multitude de
citoyens, dont la profession même exige le plus souvent des vues nobles, des sentiments
honnêtes, un esprit cultivé ? On n’a donc nul intérêt politique à entretenir dans cette
classe du public l’amour dépravé des mauvaises choses.</p>
<p>La <hi rend="i">farce</hi> est le spectacle de la grossière populace, et c’est un plaisir
qu’il faut lui laisser, mais dans la forme qui lui convient, c’est-à-dire, avec une
grossièreté, <hi rend="i">innocente</hi>, des tréteaux pour théâtre, et pour salles des
carrefours ; par là, il se trouve à la bienséance des seuls spectateurs qu’il convienne
d’y attirer. Lui donner des salles décentes et une forme régulière, l’orner de musique, de
danses, de décorations agréables, et y souffrir des mœurs <hi rend="i">obscènes et
dépravées</hi>, c’est dorer les bords de la coupe où le public va boire le poison du
vice et du mauvais goût. Admettre la <hi rend="i">farce</hi> sur nos théâtres ; en faire
le spectacle de prédilection, de faveur, de <pb n="16"/>magnificence, c’est afficher le
projet ouvert d’avilir, de corrompre, d’abrutir une nation. — Mais ce sont les spectacles
qui rapportent le plus. — Ils rapporteront davantage, s’ils sont plus indécents encore. Et
avec ce calcul, que ne verrait-on pas introduire et autoriser ?</p>
</div>
</body>
</text>
</TEI>