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<title>Le monarque ou les devoirs du souverain</title>
<author key="Senault, Jean-François (1599-1672)">Jean-François Senault</author>
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<publisher>Sorbonne Université, LABEX OBVIL</publisher>
<date when="2018"/>
<idno>http://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/haine-theatre/senault_monarque_1661</idno>
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<licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/"><p>Copyright © 2019 Sorbonne Université, agissant pour le Laboratoire d’Excellence «
Observatoire de la vie littéraire » (ci-après dénommé OBVIL).</p>
<p>Cette ressource électronique protégée par le code de la propriété intellectuelle
sur les bases de données (L341-1) est mise à disposition de la communauté
scientifique internationale par l’OBVIL, selon les termes de la licence Creative
Commons : « Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification
3.0 France (CCBY-NC-ND 3.0 FR) ».</p>
<p>Attribution : afin de référencer la source, toute utilisation ou publication
dérivée de cette ressource électroniques comportera le nom de l’OBVIL et surtout
l’adresse Internet de la ressource.</p>
<p>Pas d’Utilisation Commerciale : dans l’intérêt de la communauté scientifique,
toute utilisation commerciale est interdite.</p>
<p>Pas de Modification : l’OBVIL s’engage à améliorer et à corriger cette ressource
électronique, notamment en intégrant toutes les contributions extérieures, la
diffusion de versions modifiées de cette ressource n’est pas souhaitable.</p></licence>
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<author>Jean-François Senault</author>, <title>Le monarque ou les devoirs du
souverain</title>, <pubPlace>Paris</pubPlace>
<publisher>Pierre Le Petit</publisher>, <date>1661, rééd. 1664</date>, <biblScope>p.
195-209.</biblScope>
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<head rend="small">[FRONTISPICE]</head>
<p rend="center"><hi rend="uppercase">le monarque<lb/> ou<lb/> les devoirs<lb/> du<lb/>
souverain.</hi><lb/><hi rend="i">Par le R. P.</hi>
<hi rend="sc">Jean François Senault</hi><lb/><hi rend="i">Superieur General de la
Congregation<lb/> de l'Oratoire de </hi><hi rend="sc">Jesus.</hi><lb/><hi
rend="uppercase">troisieme edition.</hi><lb/><hi rend="i">Reveuë et
corrigée.</hi><lb/><hi rend="uppercase">a paris</hi><lb/>Chez <hi rend="sc">Pierre Le
Petit</hi>, Impr. et Libraire<lb/>ordinaire du Roy, rüe Saint Jacques, a la<lb/> Croix
d'Or.<lb/>M DC LXIV.<lb/><hi rend="i"><hi rend="sc">avec privilege du roy.</hi></hi></p>
</div>
<div type="chapter">
<pb n="195"/>
<head>SIXIEME DISCOURS.<lb/><hi rend="i">Si le Prince peut apprendre les Arts Libéraux,
comme la Peinture, la Musique, et l’Astrologie.</hi></head>
<p>Quoique ce Discours soit plus curieux que nécessaire, et qu’il importe peu de savoir si
le Monarque doit appliquer son esprit à ces Arts, qui pour leur noblesse sont appelés
Libéraux, et si pour se délasser des affaires il se peut exercer à la Peinture et à la
Musique ; J'ai cru néanmoins que je devais traiter ce sujet, parce qu’il a déjà été traité
par quelques autres ; Joint que voulant former un Prince, je suis obligé de lui marquer
aussi bien ses exercices que ses occupations, et d’examiner si la main qui porte le
Sceptre peut prendre quelquefois le Pinceau pour se divertir et s’égayer. Je ne veux point
condamner ces Arts que tant de personnes ont si <pb n="196"/>justement loués. Je sais en
quelle considération ils sont dans le monde, et quels bons effets ils peuvent produire
dans un Etat.</p>
<p>La Peinture est une Poésie muette qui immortalise les grands hommes, qui nous fait voir
leurs sentiments sur leurs visages, et qui nous représentant leur air et leur port, nous
représente quelque chose de leur esprit. Il me semble quand je vois le portrait ou la
médaille d’Alexandre que j’y remarque cette ambition qui était plus vaste que le monde,
que je vois dans ses yeux cet immodéré désir de gloire qui l’engageait tous les jours dans
de nouvelles guerres, et qui ne lui permettait pas de jouir de ses anciennes conquêtes. La
Peinture est une imitation de la Nature, Elle exprime ses plus beaux ouvrages avec autant
d’adresse que de bonheur ; et plus puissante que son modèle, qui est assujetti aux
saisons, Elle nous fait voir de la neige en Eté, des fleurs en Hiver, des fruits au
Printemps, et des bourgeons en Automne. Mais quelque avantage que puisse avoir la
Peinture, je ne conseillerai jamais à un Roi de s’y exercer, parce que sa main est
destinée pour quelque chose de plus grand, et que tout ce qu’il peut emprunter de cet Art
ingénieux, c’est le dessein et le crayon pour tracer le <pb n="197"/>Plan des Villes qu’il
veut assiéger, ou de celles qu’il veut défendre. Le reste est indigne de sa condition, et
quand il voudra se délasser ou se divertir, il trouvera des emplois plus sortables à sa
Grandeur que celui de la Peinture. Il<note resp="author" place="margin">« <quote>Cælare,
pingere sciebat Nero ; sed hæc puerilia et indigna Principe.</quote> »</note> y a je
ne sais quoi de trop vil et de trop bas dans cet Art, pour le permettre à un Roi, et après
qu’on a reproché à Néron qu’il savait peindre, je ne pense pas qu’il y eût personne qui le
voulût conseiller à un Monarque.</p>
<p>La Musique prétend être plus spirituelle que la Peinture, et elle présume par cette
raison qu’un Prince ne la doit pas mépriser : Car elle ne flatte pas seulement l’oreille,
qui est le plus délicat de tous les sens ; mais elle calme les passions aussi bien que
l’éloquence, et elle se vante que par la Lyre de David elle a charmé des Rois et chassé
des Démons. Les Grecs se servaient de la Musique dans le combat, et ils jugeaient que ses
accords plus puissants que les fanfares des Trompettes inspiraient à leurs Soldats un
généreux mépris de la mort. Enfin, s’il est permis de mêler les choses Saintes aux
Profanes, Tertullien<note resp="author" place="margin">« <quote>Modulatricibus a quis
constitit Deo mundus.</quote> »<hi rend="i">Tertull. de Baptismo.</hi></note> a cru
que Dieu avait fait le Monde à la musique des eaux, et que ce doux murmure qu’elles
rendent quand elles trouvent quelque petite résistance à leurs cours, avait été <pb
n="198"/>le divertissement de ce divin Ouvrier pendant qu’il bâtissait l’Univers. Si les
Disciples de Pythagore peuvent avoir quelque rang parmi nos Théologiens, Ils croyaient
avec leur Maître que les Sphères des Cieux par leurs mouvements réglés causaient une
admirable harmonie qui faisait le divertissement des Intelligences qui les meuvent.</p>
<p>Mais toutes les louanges qu’on a données à cet art divin, ne m’obligeront jamais d’en
conseiller l’usage à un Roi. C’est bien assez qu’il l’écoute sans qu’il l’exerce, et qu’il
en juge sans qu’il s’expose comme Néron au jugement que le peuple faisait de sa voix. Ce
Prince ne fit jamais rien qui le déshonora davantage que d’avoir voulu chanter sur le
Théâtre, les Sénateurs et les Soldats en conçurent du mépris, et les uns et les autres
crurent que l’Empire ne pouvait être plus malheureux que de se voir sous la conduite d’un
Musicien. Le Souverain doit avoir plus de soin d’accorder ses intérêts avec son devoir, et
ses passions avec sa raison, que sa voix avec son Luth. Il est né pour des emplois plus
relevés ; et s’il aime l’harmonie il la doit chercher dans les accommodements qu’il fera
entre ses Sujets ou entre ses Alliés.</p>
<p>Les<note resp="author" place="margin">« <quote>Musicam David non vulgari voluptate ; sed
fideli voluntate dilexerat : et hæc concordi varietate sonorum, compactam bene
ordinatæ civitatis insinuabat unitatem.</quote> »</note> Partisans de la Musique ne
manqueront pas de me dire que le Roi <pb n="199"/>David l’a aimée ; que sa main qui
étouffait les Lions et qui domptait les Géants, touchait agréablement une Harpe, et qu’il
n’a guère moins fait de miracles avec sa voix qu’avec son épée. Mais ce Prince, comme a
fort bien remarqué S. Augustin, ne chantait pas pour se divertir, mais pour louer Dieu, et
il consacrait sa voix en la faisant servir à la piété. Si bien qu’il y avait de la
Politique dans son harmonie, et pendant qu’il accordait son Luth avec sa voix, il songeait
à réunir les esprits de ses Sujets, et à mettre une parfaite tranquillité dans son Etat.
Le Prince imitera donc David ; s’il chante ce sera pour louer Dieu, et dans la Musique où
les autres se divertissent, il s’instruira de son devoir, et pensera qu’il n’est assis sur
le Trône que pour entretenir cette agréable harmonie qui fait la paix et le bonheur des
Royaumes. Mais il se souviendra de la réponse de Thémistocle, et s’en servira dans
l’occasion. Ce sage Grec se trouvant en quelque ville où la Musique était en estime, et où
les Princes faisaient gloire de la savoir, il fut prié de chanter : Il s’en excusa en
avouant son ignorance, et dit avec une fierté digne d’un grand Capitaine, qu’il ne savait
pas chanter, mais qu’il savait bien faire la guerre et prendre des Villes.</p>
<pb n="200"/>
<p>Pour l’Astrologie, si nous écoutons ses raisons, Elle ne s’élèvera pas seulement
au-dessus de la Peinture et de la Musique : mais Elle essaiera de nous persuader qu’elle
est plus utile aux Princes que la Politique même : Car elle se vante qu’elle lit dans les
Astres les secrets de l’avenir, qu’Elle présage les maux qui menacent les Etats, qu’elle
enseigne les moyens de les détourner, et qu’un Astrologue est plus utile à un Roi que tous
ses Soldats et tous ses Ministres. Car ceux-ci ne peuvent juger de l’avenir que par le
passé, ils ne tirent leur lumière que de l’Histoire, et ils sont contraints d’avouer, que
toutes les maximes sur lesquelles ils fondent leur raisonnement, sont incertaines et
douteuses. Mais les Astrologues prétendent qu’ils ne se peuvent tromper, parce que leurs
principes sont infaillibles, qu’ils s’élèvent au-dessus du temps, qu’ils entrent dans
l’Eternité, et qu’ils consultent le Ciel pour apprendre de ses constellations ce qui doit
arriver sur la Terre.</p>
<p>Mais de quelques raisons que se serve l’Astrologie pour nous persuader son utilité, je
n’ai point vu de Prince pieux qui l’ait estimée. On sait bien qu’elle est plus curieuse
que solide ; que quand elle demeure dans les termes de la Nature et qu’elle ne consulte
que les Astres, <pb n="201"/>elle est ignorante ; que quand elle passe ces bornes, et
qu’elle consulte les Démons, elle devient criminelle : De sorte qu’en quelque état qu’on
la regarde, elle doit être toujours suspecte au Souverain, et il faut qu’il demeure bien
persuadé, qu’il n’y a point d’argent plus mal employé que celui qu’on donne pour la
récompense d’un Art qui ne vend que des conjectures ou des mensonges. Il demeurera donc
dans les termes de la prudence ordinaire, et comme il sait bien que les hommes ne
connaissent pas l’avenir, il se contentera de connaître le présent, abandonnant le surplus
à la Providence de Celui qui a réglé les événements des choses, et les aventures des
hommes dans l’Eternité.</p>
</div>
<div type="chapter">
<head>SEPTIEME DISCOURS.<lb/><hi rend="i">De la Magnificence des Princes dans les Habits,
dans les Festins et dans les Spectacles publics.</hi></head>
<p>Si les Princes sont des hommes, et si leur fortune et leur naissance ne les garantit pas
des faiblesses de leurs Sujets, <pb n="202"/>ils sont obligés de recourir à des moyens
innocents pour relever l’éclat de leur Personne, et pour en imprimer le respect dans l’âme
de ceux qui les voient. De là vient qu’ils sont toujours accompagnés d’une suite de
Gardes, qui ne contribue pas moins à leur gloire qu’à leur sûreté, que les tambours ou les
trompettes sonnent quand ils marchent, et qu’il se fait du tumulte et du bruit à l’entour
de leur Personne pour en conserver la Majesté. Mais cela paraît particulièrement dans le
luxe de leurs Habits, dans la magnificence de leurs Festins, et dans la pompe de leurs
Spectacles : Car quand ils se montrent à leurs Sujets dans quelques occasions
extraordinaires, ils doivent prendre ces ornements qui semblent être consacrés aux
cérémonies publiques ; Ils sont obligés d’emprunter l’éclat des Perles et des Diamants
pour éblouir les yeux des Spectateurs, et de ne rien oublier de tout ce qui peut
entretenir la Majesté de leur Personne, et l’admiration de leurs Sujets.</p>
<p>Il semble que Dieu même, dont ils ne sont que les ombres, en ait usé de la sorte dans
l’ancienne Loi, quand il se montrait aux hommes : Car il paraissait dans une lumière si
éclatante, que les yeux avaient peine à le souffrir : Il était porté dans un char de
flammes, ou sur les <pb n="203"/>ailes des vents ; Les foudres et les éclairs marchaient
devant lui, et faisaient mourir souvent quelques coupables ; pour donner de l’étonnement
et de la terreur aux innocents. Ce grand exemple autorise la pompe des Rois, et les oblige
à ne se montrer jamais en public qu’ils n’imitent la magnificence de Dieu : Mais au milieu
de cette cérémonie, ils doivent se ressouvenir que les habits sont les peines du péché,
que dans l'état d’innocence, l’homme n’était revêtu que de la Justice originelle, que
cette robe précieuse était à l’épreuve de toutes les saisons, et que comme il n’avait
point encore offensé Dieu, il ne craignait point aussi la honte ni la douleur dans sa
nudité, Cette pensée retiendra les Princes dans la modestie au milieu de leur Triomphe, et
leur persuadera que les plus riches habits sont les reproches et les supplices de notre
ancienne désobéissance.</p>
<p>Les<note resp="author" place="margin">« <quote>Longe pulchrius magisque regium animum præ
se ferre civilem, et compositum quam eximiam corporis vestem.</quote> »</note>
Philosophes les confirmeront dans cette opinion, s’ils veulent les écouter : Car ils leur
conseilleront de fuir le luxe dans les habits pour condamner celui des autres, de laisser
les ornements aux femmes, d’avoir plus de soin de briller par l’éclat de leurs Vertus, que
par celui de leur Couronne et de leur manteau Royal, comme disait Aristote au grand
Alexandre.</p>
<pb n="204"/>
<p>Les Festins ne sont pas plus permis aux Princes que la pompe des habits, et quoi que dans
les grandes réjouissances des Mariages ou des Traités la coutume les excuse et les tolère,
il faut pourtant se souvenir que les Peuples qui souffrent la faim ne peuvent souffrir la
bonne chère du Monarque qui les gouverne. Il faut que le Prince songe que ce désordre
passe aisément de son Palais dans les Maisons des particuliers ; que la Débauche qui donne
de la licence aux Conviés, leur fait perdre le respect qui est dû au Souverain, que dans
la chaleur du vin toutes les passions se réveillent, que ç’a été dans ces rencontres
qu’Alexandre a commis des meurtres et donné sujet à ses amis de conspirer contre sa
personne. La modération dans le boire et dans le manger est toujours digne de louange :
les bons conseils reconnaissent l’abstinence pour leur mère ; et un Prince qui ne mange
que quand la nécessité l’y oblige, n’a pas grand peine à modérer sa colère, ni à garder sa
chasteté.</p>
<p>Les Spectacles qui sont autorisés par le temps et par la coutume, seront un peu plus
difficiles à régler : Car il semble que c’est en ces occasions que le Prince fait paraître
sa Magnificence, qu’il divertit ses Sujets, qu’il exerce sa <pb n="205"/>Noblesse, qu’il
ravit même ses Alliés, et qu’il donne des marques de sa grandeur et de son adresse. Il
faudrait être tout à fait injuste pour condamner les tournois, les courses de Bague, les
combats à la Barrière, et tous ces autres exercices qui sont en usage depuis la naissance
des Monarchies : Aussi n’ai-je point d’avis à donner sur ce sujet, sinon que la dépense
n’y soit pas excessive, de peur que le Prince ne vende trop cher ces sortes de
divertissements à ses Peuples, et qu’il ne soit obligé de réparer par de fâcheuses levées
ce qu’il aura dissipé par de folles profusions. Mais comme les Théâtres font une partie de
ces réjouissances publiques, je me vois contraint d’examiner en ce lieu-ci la Comédie, et
de rechercher si ce plaisir est aussi permis qu’il est devenu commun.</p>
<p>Ceux qui le veulent excuser disent que c’est une Instruction agréable, une Morale
divertissante, une Peinture de la vie, une image des passions et de leurs désordres, une
Apologie de la vertu, et une condamnation du vice, puisque celui-ci y est toujours
maltraité, et que celle-là y est toujours couronnée. Voilà, ce me semble, en peu de
paroles la défense du Théâtre, et le Panégyrique même de la Comédie. Mais si nous en
voulons juger sans prévention, nous <pb n="206"/>avouerons que plus elle est charmante,
plus elle est dangereuse ; Et j’ajouterais même que plus elle semble honnête, plus je la
tiens criminelle. Le plaisir fait entrer insensiblement toutes les choses du monde dans
notre esprit, et il n’y a rien de si mauvais qui ne soit fort bien reçu quand il est
accompagné de ce poison agréable. C’est l’appât qui couvre l’hameçon auquel il est
attaché, et l’expérience nous apprend que les hommes ne se perdent que par l’amour de la
volupté : « <quote>Si<note resp="author" place="margin">« <quote>Nemo peccaret, si nihil
illicitum delectaret.</quote> »<hi rend="i"> August.</hi></note> rien d’illicite ne
leur plaisait, <seg type="exquote">dit S. Augustin,</seg> ils ne pècheraient jamais ; et
si le mal ne se glissait sous l’apparence du plaisir, il n’entrerait jamais dans leurs
âmes.</quote> »</p>
<p>Or la Comédie est le plus charmant de tous les Divertissements, Elle ne cherche qu’à
plaire à ceux qui l’écoutent, Elle se sert de la douceur des Vers, de la beauté des
expressions, de la richesse des figures, de la pompe du Théâtre, des habits, des gestes et
de la voix des Acteurs ; Elle enchante tout à la fois les yeux et les oreilles : et pour
enlever l’homme tout entier, Elle essaye de séduire son esprit après qu’elle a charmé tous
ses sens. Il faut être de bronze ou de marbre pour résister à tant d’appas, et j’avoue que
les plus grands Saints auraient peine à conserver leur liberté au milieu <pb n="207"/>de
tant d’agréables tentations. Mais on me dira que ce plaisir est innocent, que si l’on y
est satisfait, c’est de voir que la vertu triomphe de son Ennemi, et que la patience,
après y avoir été exercée, reçoit la récompense qui lui est due ; que les plus nobles
sentiments y sont toujours les mieux écoutés, et que les plus justes passions y sont
toujours les mieux reçues.</p>
<p>C’est de quoi je ne tombe pas d’accord, et pour produire la pièce qui a reçu le plus de
louanges et qui a été l’admiration de toute la France ; N’est-il pas vrai que Chimène
exprime mieux son amour que sa piété, que son inclination est plus éloquente que sa
raison, qu’elle excuse mieux le parricide qu’elle ne le condamne, que sous ce désir de
vengeance qu’elle découvre, on y remarque aisément une autre passion qui la retient, et
qu’elle paraît incomparablement plus amoureuse qu’irritée ? Disons enfin que l’on voit et
que l’on sent que cette fille est préparée à épouser le meurtrier de son Père, et que
l’Amour qui triomphe de la Nature la va rendre coupable du crime que son Amant vient de
commettre. Disons encore que si les filles sont assez sincères pour nous découvrir leurs
sentiments, elles avoueront que l’amour de Chimène fait bien plus <pb n="208"
/>d’impression sur leur esprit que sa piété, qu’elles sont bien plus touchées de la perte
qu’elle a faite de son Amant, que de celle qu’elle a faite de son Père, et qu’elles sont
bien plus disposées à imiter son injustice qu’à la condamner.</p>
<p>L’homme est entièrement perverti depuis le péché, les mauvais exemples lui plaisent plus
que les bons, parce qu’ils sont plus conformes à son humeur ; quand on lui représente sur
le Théâtre le Vice avec ses laideurs et la Vertu avec ses beautés, il a bien plus
d’inclination pour celui-là que pour celle-ci : Et comme les Poètes ne sont pas exempts de
ce désordre qui n’épargne aucune personne, ils expriment beaucoup mieux les passions
violentes que les modérées, les injustes que les raisonnables, et les criminelles que les
innocentes : Si bien que contre leur intention même ils favorisent le péché qu’ils veulent
détruire, et ils lui prêtent des armes pour combattre la Vertu qu’ils veulent défendre.
C’est pourquoi je détournerai toujours les Chrétiens de la Comédie ; Je leur conseillerai
d’éviter un écueil qui étant plus dangereux qu’agréable, fait faire souvent un triste
naufrage à la Chasteté : Et me retranchant dans la raison de S. Cyprien, je leur dirai que
le Fils de Dieu leur a défendu <pb n="209"/>de regarder ce qu’il leur a défendu de
commettre.</p>
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