-
Notifications
You must be signed in to change notification settings - Fork 0
Expand file tree
/
Copy pathtilenus_traite_1600.xml
More file actions
155 lines (155 loc) · 130 KB
/
tilenus_traite_1600.xml
File metadata and controls
155 lines (155 loc) · 130 KB
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<?xml-model href="http://oeuvres.github.io/Teinte/teinte.rng" type="application/xml" schematypens="http://relaxng.org/ns/structure/1.0"?> <?xml-stylesheet type="text/xsl" href="../../Teinte/tei2html.xsl"?> <?xml-stylesheet type="text/css" href="http://oeuvres.github.io/Teinte/opentei.css"?>
<TEI xmlns="http://www.tei-c.org/ns/1.0" xml:lang="fre">
<teiHeader>
<fileDesc>
<titleStmt>
<title>Traité des Jeux comiques et tragiques</title>
<author key="Tilenus, Daniel (1563-1633)">Daniel Tilenus</author>
</titleStmt>
<editionStmt>
<edition>OBVIL</edition>
<respStmt>
<name>François Lecercle</name>
<resp>Responsable d'édition</resp>
</respStmt>
<respStmt>
<name>Clotilde Thouret</name>
<resp>Responsable d'édition</resp>
</respStmt>
<respStmt>
<name>Chiara Mainardi</name>
<resp>Contributeur</resp>
</respStmt>
</editionStmt>
<publicationStmt>
<publisher>Sorbonne Université, LABEX OBVIL</publisher>
<date when="2015"/>
<idno>http://obvil.sorbonne-universite.fr/corpus/haine-theatre/tilenus_traite_1600/</idno>
<availability status="restricted">
<licence target="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/fr/"><p>Copyright © 2019 Sorbonne Université, agissant pour le Laboratoire d’Excellence «
Observatoire de la vie littéraire » (ci-après dénommé OBVIL).</p>
<p>Cette ressource électronique protégée par le code de la propriété intellectuelle
sur les bases de données (L341-1) est mise à disposition de la communauté
scientifique internationale par l’OBVIL, selon les termes de la licence Creative
Commons : « Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification
3.0 France (CCBY-NC-ND 3.0 FR) ».</p>
<p>Attribution : afin de référencer la source, toute utilisation ou publication
dérivée de cette ressource électroniques comportera le nom de l’OBVIL et surtout
l’adresse Internet de la ressource.</p>
<p>Pas d’Utilisation Commerciale : dans l’intérêt de la communauté scientifique,
toute utilisation commerciale est interdite.</p>
<p>Pas de Modification : l’OBVIL s’engage à améliorer et à corriger cette ressource
électronique, notamment en intégrant toutes les contributions extérieures, la
diffusion de versions modifiées de cette ressource n’est pas souhaitable.</p></licence>
</availability>
</publicationStmt>
<sourceDesc>
<bibl>
<author>Daniel Tilenus</author>,
<title>Traité des Jeux comiques et tragiques</title>,
<pubPlace>[s.l.]</pubPlace>,
<publisher>Jacob Salesse</publisher>,
<date>1600</date>.</bibl>
</sourceDesc>
</fileDesc>
<profileDesc>
<creation>
<date when="1600"/>
</creation>
<langUsage>
<language ident="fre"/>
</langUsage>
</profileDesc>
</teiHeader>
<text>
<body>
<div>
<head rend="small">[FRONTISPICE]</head>
<p rend="center"><hi rend="b">TRAITÉ <lb/> DES JEUX <lb/> COMIQUES ET <lb/> TRAGIQUES. <lb/> CONTENANT INSTRU- <lb/>ction, et Resolution de la <lb/> Question: <lb/> ASSAVOIR, <lb/> Si tels esbats, et passe temps sont per- <lb/> mis aux Chrestiens. <lb/> Par D. T.</hi><lb/><hi rend="b">Imprimé par Jacob Salesse, <lb/> L’an de notre Salut, <lb/> 1600</hi><note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Le nom de Daniel Tilenus est ajouté à la main sur l’exemplaire de la Herzog August Bibliothek, Wolfenbüttel. Merci à Marie-Thérèse Mourey qui a trouvé cet exemplaire d’un traité jusqu’ici inconnu. Nous avons respecté la ponctuation mais en la corrigeant légèrement dans les cas où elle faisait obstacle à l’intelligibilité pour un lecteur d’aujourd’hui.</note></p></div>
<div type="chapter">
<head>[Traité]</head>
<p><pb n="3"/>NOUS sommes en un Temps, auquel on estime vrai, plutôt ce qui se persuade, et ce qu’un chacun désire, que ce qui l’est réellement, ni plus ni moins que l’on estime monnaie, non seulement celle qui est de bon aloi, mais aussi celle qui a cours. Et comme les monnayeurs, quand ils mêlent quelque autre matière avec l’or, disent, que c’est pour le rendre plus ferme et durable ; Aussi les hommes de ce siècle, tiennent que la parole de Dieu, plus désirable que l’or le plus affiné, ne se peut manier ni employer en l’usage commun, toute pure ; ains qu’il y faut mêler quelque peu de prudence humaine, pour la rendre propre à la pratique du monde, au cours du marché.</p>
<p>L’odeur de cette Maxime se sent partout ; en l’Eglise, en la Police<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] dans le gouvernement de la cité. </note> ; en public, et en particulier : Est trouvée bonne même par quelques-uns de ceux, qui de bouche en approuvent une toute contraire, à savoir : Que la pure parole de Dieu, sans aucune sophistrie, doit être la seule loi,<pb n="4"/>guide, règle, balance, et lumière de notre foi, et de toutes nos actions ; laquelle ils ébrèchent, affaiblissent, et énervent par telles exceptions, modifications et restrictions, que requièrent leurs affaires, en font un nez de cire, une règle de plomb, pour l’accommoder à leurs fantaisies : Et cependant ils se plaindront, aussi bien que nous, de la corruption ; confesseront, qu’elle se glisse partout, comme l’air : Mais chacun exceptera et exemptera de ce blâme, dispensera de ce titre sa corruption particulière, pensera faire œuvre de charité, de persuader à autrui, par quelque apparence de raison, ce qu’il s’est imprimé en son cerveau par une folle opinion ; plus il se trouvera d’absurdité en la chose, de difficulté en la preuve, de danger en la créance ; plus apportera-t-il d’artifice pour la colorer, d’autorité pour l’établir, d’opiniâtreté pour la maintenir. Ainsi cette sacrée Maxime de l’inviolable autorité de la Parole de Dieu, ne sert que d’ombre, pour la Théorique, demeure sus la langue pour le discours ; estimée de nul usage, comme une monnaie inutile fors qu’à conter et jeter ; ou comme un beau fruit, venu hors sa saison, qu’un chacun regarde et loue, mais personne n’en mange. Au contraire<pb n="5"/>l’autre Maxime de la prudence humaine, quoique blâmée de bouche, est embrassée étroitement ; reçue avec les deux mains, logée au cœur, conservée et observée comme loi fondamentale de la vie humaine, adorée comme le soleil du petit monde, c’est-à-dire de l’homme, estimée le vrai sel, et seul assaisonnement, qui donne saveur aux affaires, qui acquiert faveur à ceux qui les manient, lesquels selon l’ancien Proverbe, « <quote> Arator nisi incurvus prævaricatur »<note place="margin" resp="author">Plin. Li. 18 cap. 19 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Pline l’Ancien, <hi rend="i">Histoire naturelle</hi>, livre XVIII, chap. 19, § 4 (ou chap. 49, § 179, selon les éditions modernes) : « <quote>s’il n’est pas courbé, le laboureur dévie</quote> ».</note></note>, c’est-à-dire, Le laboureur ne conduit pas sa charrue droitement, s’il ne se courbe. Ne pensent les pouvoir bien conduire, s’ils ne courbent leurs âmes, ni tenir la droite voie, s’ils ne gauchissent de fois à autre, prenant pour Règle, l’obliquité ; pour loi, leur fantaisie ; pour guide, les ténèbres ; pour compagnie, la multitude ; pour Exemple, la vanité ; pour but, la volupté. Et voilà la caverne d’où sort cette noire nuée, cette épaisse fumée, qui obscurcit la clarté de la Maxime Divine ; cette puante vapeur, qui gâte et infecte les cerveaux humains. Dieu leur envoyant efficace d’erreur, pour croire au mensonge, pour s’en repaître, puisqu’ils sont dégoûtés de la vérité.</quote></p>
<p>Il me semble que j’ois déjà les brocards<pb n="6"/> de ces langues confites au sel de cette prudence, qui disent, que d’une mouche, je fais un Eléphant, que je veux émouvoir une grande tourmente en un petit ruisseau ; que n’étant question ici que de Jeux et de Passe-temps, il n’était pas question d’un préambule si sérieux. Quelque autre usant d’Ironie Comique, dira : « <quote>Puisque je traite des Comédies et Tragédies, il me doit être permis, de commencer par exclamations Tragiques, etc.</quote> » Sans m’amuser à leurs risées, je prie les fidèles, de considérer, si les contredisants ont autant de sujet de se rire de moi, comme ils en donnent à Satan, de se moquer d’eux, s’étant laissé persuader, de tenir pour indifférent, voir pour bon, utile, et louable, un Exercice que les anciens Chrétiens appelaient peste des Esprits, chaire de pestilence, subversion d’honnêteté, boutique de turpitude, fêtes de Satan, Abrégé du service que rendaient les Païens à leurs faux Dieux, lesquels en temps calamiteux, ils estimaient ne pouvoir mieux apaiser, qu’en leur vouant et jouant des Comédies et Tragédies. Et c’est d’où en est venue la première origine, si nous en croyons les histoires tant Ecclésiastiques que profanes<note place="margin" resp="author">Aug. l. 2. ca 8 de Civit. Dei. Vives <hi rend="i">ibid</hi>. <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Augustin, <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, livre II, chap. 8. Le commentaire de Juan-Luis Vives sur ce chapitre d’Augustin retrace les débuts du théâtre, en Grèce puis à Rome, voir l’éd. du <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, Bâle, Froben, 1555, col. 103-105.</note></note>. Ainsi quand ils n’avaient assez bien joué au<pb n="7"/> gré de ce Prince des ténèbres, il apparaissait à quelqu’un, et lui commandait d’en avertir le Magistrat, afin de recommencer et rhabiller les fautes, menaçant de peste et de tout malheur, si on y faillait.</p>
<p>Quand il n’y aurait autre raison que celle-ci, à savoir, que le Diable en est l’inventeur et le promoteur, qu’il a voulu être honoré par tel service, entre ceux qui étaient sans Christ étrangers de la République d’Israël, éloignés des promesses, n’ayant point d’espérance ; bref, qui étaient sans Dieu au monde. Elle<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] cette raison. </note> devrait bien suffire aux enfants de lumière, pour y renoncer, et laisser aux enfants des ténèbres et de rébellion, les immondices, et excréments, qui découlent de cette cloaque<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] le mot est féminin au XVI<hi rend="sup">e</hi> s.</note> infernale<note place="margin" resp="author">« <quote>Quale habendum est apud homines Veri Dei, quod à candidatis Diaboli introductum et ipsis a primordio dicatum est</quote> », Tertul. <hi rend="i">De Coron. Militis</hi>. <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Tertullien, <hi rend="i">De Corona militis</hi>, 7, 8, les éditions modernes donnent : « <quote>Quale igitur habendum est apud homines Dei ueri quod agentibus candidatis diaboli introductum et ipsis a primordio dicatum est</quote> », « Que doivent donc penser les serviteurs du Dieu véritable d’une chose qui a été introduite par les premiers disciples du démon, qui, dès le commencement, leur a été consacrée ? »</note></note>.<note place="margin" resp="author"><hi rend="i">Eph</hi>. 4 <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Paul, Eph., chap. 4, 17-18 enjoint aux chrétiens de rompre avec l’abjection des païens.</note></note></p>
<p>Or d’autant que plusieurs se laissent aller à cette corruption par ignorance, emportés par le torrent de la Coutume, par la contagion des Idolâtres, par le lustre des exemples ; plusieurs aussi, comme a été dit, veulent maintenir, que la chose est ou bonne et louable en soi, ou pour le moins indifférente<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Tilenus invoque ici la notion d’<hi rend="i">adiaphoron</hi>, qu’il va développer. Essentielle dans les controverses entre protestants et catholiques, elle désigne les questions sur lesquelles les autorités ne se prononcent pas et qui sont laissées à l’appréciation de chacun.</note>. Il est nécessaire de subvenir à la faiblesse des uns, en les instruisant ; et de prévenir l’opiniâtreté des autres, en détruisant leurs raisons vaines, par d’autres vraies et solides, que nous puiserons en<pb n="8"/>premier lieu de l’Ecriture S. et de l’Analogie de la foi ; en après de la doctrine des Anciens, pour montrer par leurs témoignages, le consentement de l’Eglise primitive, et la pratique des premiers Chrétiens, qui allaient aux Théâtres bien d’une autre manière, et pour une autre fin, à savoir, pour y glorifier Dieu, pour y sceller de leur sang la vérité de l’Evangile, combattant et surmontant par leur constance, la rage de Satan, et la cruauté des Tyrans ; non pour contrister le S. Esprit, non pour scandaliser leurs frères, par l’imitation de ces vanités Païennes.</p>
<p>Pour fondement de ce Traité, nous poserons quelques Maximes, que tout Chrétien doit tenir pour immuables, et immobiles : à savoir que tout ce qui est sans foi, est péché. Que la règle et mesure de notre foi, est la parole de Dieu. Que l’on ne doit rien faire ni entreprendre, dont nous ne soyons certains et résolus en notre conscience, s’il est agréable à Dieu ou non. Que les actions de soi indifférentes, sont rendues bonnes, quand la conscience est bonne ; mauvaises, quand la conscience est mauvaise, ou irrésolue. Que cette force de la conscience, n’a lieu, qu’ès choses en soi indifférentes, non en celle qui<pb n="9"/> de leur nature sont mauvaises, qui ne deviennent jamais bonnes, quelque conscience que l’on y apporte. Que l’on doit apprendre de la parole de Dieu, quelles choses sont bonnes, mauvaises, ou indifférentes. Que cette distinction des choses, n’a lieu qu’en la Théorique<note resp="editor" place="bottom">[NDE] la théorie.</note>, car quand il est question de la Pratique et exécution, nulle action n’est plus indifférente, ains devient nécessairement, ou bonne, ou mauvaise vu que celles qui en soi sont les plus indifférentes, comme boire, manger, dormir, etc., doivent être rapportées à la gloire de Dieu<note place="margin" resp="author">1 Cor. 10 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, 1 Cor., chap. 10, 31.</note></note>, laquelle fin les rend bonnes, d’indifférentes qu’elles étaient.</p>
<p>Pour le dire plus brièvement : les choses indifférentes se considèrent, ou en elles-mêmes, ou au regard des personnes, qui en usent. Considérées en elles-mêmes, elles sont ni bonnes, ni mauvaises ; Au regard des personnes, faut noter, que les personnes sont ou fidèles, ou infidèles ; celles-ci étant pollues, et en l’entendement, et en la conscience, tout ce qui en sort, est pareillement pollu<note place="margin" resp="author">Tit. I [NDE] Paul, 1 Titus, chap. 15.</note> ; celles-là se conduisent en toutes choses selon la foi, qui sait par la parole de Dieu, ce qui est loisible : et selon la charité, qui montre ce qui est expédient. Ces deux flambeaux, peuvent être<pb n="10"/> appelés directeurs et modérateurs des actions du Chrétien.</p>
<p>Ces fondements posés, il sera aisé de vider notre question ; à savoir, S’il est permis de jouer Comédies, Tragédies, et autres tels jeux, en l’Eglise Chrétienne. Je dis donc, que, si cela est permis ; il faut que la parole de Dieu le permette, ou en termes exprès, ou en conséquence nécessaire, ou par l’approbation de quelque exemple, ou pour le moins par son silence, selon lequel nous tenons en autres choses, pour permis, ce qui n’y est pas défendu. Si donc cette parole, non seulement ne favorise pas les joueurs<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] les acteurs.</note> par son silence, mais leur contrarie<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] leur est contraire.</note> aussi par défense expresse ; Certes, il y aura dorénavant plus de honte à douter de ce point ; plus d’inconvénient d’en disputer ; que de peine à l’éclaircir, de difficulté, à le résoudre. Car comme les Rois gravent leurs faces sus les monnaies, et ordonnent le prix, et valeur à chaque pièce ; ainsi ce Roi des Rois, marque par sa parole, comme de son coin, toute action ; lui donnant le nom propre, et l’estimation qu’il sait lui être convenable. Examinons donc, et pesons cette question, non pas aux fausses balances de notre fantaisie ; mais, selon le conseil de S. Augustin<note place="margin" resp="author">lib. 6 de baptis. cap. 6 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] La réf. est inexacte. Augustin, <hi rend="i">De Baptismo contra Donatistas Libri VII</hi>, livre 2, chap. 6, § 9 : « <quote>sed afferamus divinam stateram de Scripturis sanctis tamquam de thesauris dominicis, et in illa quid sit gravius appendamus; imo non appendamus, sed a Domino appensa recognoscamus.</quote> »</note></note>, « <quote>Apportons <pb n="11"/>les balances divines des Ecritures Saintes, du trésor du Seigneur, pour y peser ce qui est pesant, ou léger ; ou plutôt, n’y pesons rien, ains reconnaissons ce que le Seigneur même y a pesé</quote>. »</p>
<p>Es jeux Comiques ou Tragiques, faut considérer deux choses : Premièrement le sujet, ou la matière, qui y est traitée : Secondement, l’appareil ou la manière dont on les joue. La matière se prend, ou de l’Ecriture Sainte ; ou de quelques Auteur profane, Historien, ou Poète. Si de l’Ecriture Sainte<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : si on prend le sujet de la pièce dans l’Ecriture Sainte…</note>, elle-même nous déclare<note place="margin" resp="author">2 Tim. 3 <note resp="editor">[NDE : Paul, 2 Tim., chap. 3, 16 : « <quote>Omnis Scriptura divinitus inspirata, utilis est ad docendum ad argumendum, ad corripiendum, ad erudiendum in justitia</quote> ».</note></note>, qu’elle est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour rédarguer<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] réprimander, blâmer.</note>, pour corriger, pour instruire ; non pour nous faire rire : Qu’elle doit être prêchée, méditée, pratiquée, gardée, non jouée : Qu’elle est commise aux Pasteurs, non aux Bateleurs<note place="margin" resp="author">2 Cor. 5 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, 2 Cor., chap. 5, 19 dit que Dieu a déposé en nous la parole de réconciliation (« <quote>posuit in nobis verbum reconciliationis</quote> », mais ne fait évidemment pas la moindre référence au théâtre.</note></note> : Qu’elle doit retentir ès Eglises, non aux Théâtres, à la maison de Dieu, non en la Boutique de turpitude : Qu’elle doit pénétrer jusques à la division de l’âme, et de l’esprit, des jointures, et des moelles<note place="margin" resp="author">Heb. 4 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Heb, chap. 4, 12.</note></note> ; c’est-a-dire, navrer mortellement les obstinés, et vivifier les croyants ; non servir d’ébat, et de passe-temps, pour pervertir plutôt les domestiques, que pour convertir les Etrangers : Bref, qu’elle doit être proférée, et ouïe avec honneur et révérence ; non profanée <pb n="12"/>par gesticulations et singeries. Aussi lisons-nous, que quelques Poètes anciens, pour avoir mêlé en leurs Tragédies des histoires saintes, ont été punis, les uns d’un subit étourdissement, les autres d’aveuglement. Si la matière est prise d’un Auteur profane ; c’est ou fable ou histoire ; l’Ecriture qui nous détourne expressément des fables Judaïques, ne nous permet pas plus les Païennes<note place="margin" resp="author">Tit. 1. 1 Tim. 3 et 4 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Titus, chap. 1, 14 (« <quote>non intendentes Judaicis fabulis, et mandatis hominum, adversantium se a veritate </quote> », [pour qu’ils] ne s’attachent pas aux fables judaïques et aux mandements d’hommes qui se détournent de la vérité) ; Paul, 1 Tim., chap. 4, 7 (« <quote>ineptas autem et aniles fabulas devita</quote> », évite les fables absurdes de vieille femme).</note></note> ; voire elles les défend toutes, en termes exprès ; Que si elle en défend le trop grand étude<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « étude » est ici masculin.</note> en particulier, où quelques-uns s’en occupent tant, qu’ils en négligent les études de Piété ; combien plus l’exercice public<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : si elle défend de les étudier, elle défend encore bien plus de les jouer en public.</note>, conjoint avec tant d’inconvénients ? Si on réplique, qu’il est permis de les lire, et savoir, et que S. Paul même montre, qu’il a lu les Poètes, alléguant de leurs vers, et entre autres d’un Comique<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] L’argument reviendra chez Philippe Vincent, <hi rend="i">Traité des théâtres</hi>, La Rochelle, J. Chuppin, 1647, p. 41. On ne trouve chez S. Paul qu’une citation de Ménandre, en Cor., chap. 15, 33, selon Norbert Hugedé, <hi rend="i">Saint Paul et la culture grecque</hi>, Genève, Labor et Fides, 1966, p. 91-92.</note> : je réponds, que cette permission de les savoir, n’infère pas la licence de les jouer, et que la connaissance en doit être rapportée à une fin, et usage tout autre, où visent les Théologiens, en lisant les écrits des hérétiques ; les Médecins, apprenant à connaître les poisons, et herbes dangereuses ; les Logiciens, étudiant aux Elenches sophistiques<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Les élenches sont de faux syllogismes. Voir les deux livres des <hi rend="i">Elenches sophistiques</hi> de Philippe Canaye, publiés à la suite de <hi rend="i">L’Organe</hi>, Paris, J. de Tournes, 1589, p. 704-751.</note>, etc. Il serait trop long, et hors du centre de notre question de discourir <pb n="13"/>comment, et pourquoi les Chrétiens peuvent, ou doivent lire les fables des Poètes, et autres écrits Païens ; et cette matière a été traitée exprès, par ce grand S. Basile : Il nous doit suffire, que les Tragédies sont pleines d’horreurs, de meurtres, parricides, incestes ; d’exécrations, et invocations des Dieux Païens : Or l’Ecriture défend en termes exprès, non seulement de jurer par les noms des Dieux étranges<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] étrangers.</note>, mais de les prononcer par notre bouche<note place="margin" resp="author">Exo. 23. Jos. :23. Pse. 16. Deu. 12 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Exode, 23, 13 ; Jos. 23, 7 ; Psaumes 16, 4 (« <quote>nec memor ero nominum eorum per labia mea</quote> ») ; Deut. 12, 3.</note></note> : Et c’est de quoi se glorifie David, qu’il n’a pas leurs noms en sa bouche : Elle commanda d’en abolir les marques, et la mémoire ; et nous leur dresserons des Echafauds ; les enseignerons aux Théâtres, à ceux qui autrement n’en ouïraient jamais parler<note place="margin" resp="author">Aug. de Civit. l. 2. ca. 26. et 27 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Augustin, <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, livre 2, chap. 26 et 27. Le chap. 26 dénonce les leçons d’impudicité que donnent la religion païenne et ses spectacles et le chap. 27 flétrit l’influence délétère que le théâtre exerce sur les mœurs des Romains.</note></note>. Les Comédies ont pour sujet ordinaire, Tromperies, adultères, maquerellages, et toutes sortes de vilénies ; et par la représentation de feintes paillardises, incitent, voir enseignent à en commettre de vraies, selon le jugement de S. Cyprien, que nous verrons ci-après : l’Ecriture défend en termes exprès<note place="margin" resp="author">Eph. 5 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Eph., chap. 5, 3.</note></note>, de nommer la paillardise, impureté, fol propos, plaisanterie ; ajoutant qu’il est déshonnête de dire les choses, que les infidèles font en cachette : Item nous exhorte<note place="margin" resp="author">Eph. 4 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Eph., chap. 4, 29-30.</note></note>, que nul propos infect, ne sorte de<pb n="14"/> notre bouche, afin de ne contrister le S. Esprit. Que si on réplique ; que ces choses se représentent, pour en détourner la jeunesse : Je réponds avec tous les anciens, dont je produirai les témoignages ci-après ; Que cet avis est aussi bien fondé, que celui qui conseillerait, de mettre les jeunes filles en un bordeau<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] bordel.</note>, pour les confirmer en l’amour de la vertu et chasteté : Les Comédies sont spectacles plus plaisants à la vue charnelle, que n’était le spectacle des Hélotes<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] ilote (esclave, à l’origine Laconiens réduits en esclavage par les Spartiates).</note> ivres, que les Lacédémoniens montraient à leurs enfants, pour les détourner de l’ivrognerie : Et toutefois, si un Chrétien voulait imiter cet exemple, et faire enivrer des hommes exprès, pour faire abhorrer ce vice aux autres, il se montrerait ridicule, et encourrait très juste répréhension. Or tout n’est que trop plein de fables et mensonges, de quelque côté qu’on se tourne, et n’est besoin de dresser des Echafauds, de faire des assemblées exprès, pour les y enseigner. Certains Païens s’en montraient plus ennemis que nous, mêlant parmi leurs sacrifices du sang, tiré de leurs langues, et de leurs oreilles, pour expier le mensonge, tant ouï que prononcé.</p><p>Si la matière est historique, et véritable, il y aura un peu moins de mal ; mais il y en <pb n="15"/>restera toujours trop : Car ceux qui savent que c’est que de Poésie<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] ce que c’est que la poésie, ce qu’il en est de la poésie.</note>, voient assez, que ores que<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] dès lors que, du moment que.</note> le sujet soit historique, si le traite-t-on Poétiquement ; c’est-à-dire, on y mêle tant qu’on peut de menteries, et d’ordures païennes ; voire on estime, que tels excréments, sont les plus exquis ornements de l’ouvrage, qui serait méprisé, s’il n’était décoré, et embelli de telles fleurs ; le soin étant beaucoup plus grand, à représenter bien ; c’est-à-dire, au gré des spectateurs, et auditeurs ; qu’il n’est, à représenter chose bonne<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : on met beaucoup plus de soin à représenter conformément aux attentes des spectateurs qu’à représenter des choses bonnes.</note>, c.-à-d. vraie et profitable : Tellement qu’enfin, tout revient à un, de quelque matière que soit le corps, puisque on l’habille toujours de même étoffe, et de même façon<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : tout aboutit au même résultat, quel que soit le sujet, puisque ce qui prime, ce sont les exécrables ornements dont on recouvre le sujet pour répondre au goût du public.</note>.</p>
<p>Examinons maintenant l’autre point, qui consiste en la forme, et en l’apparat, dont on a accoutumé de représenter tels jeux. Il est plus que notoire, qu’en toute Comédie, ou Tragédie, qui se joue en public ; on se déguise, on contrefait le sexe, tant par les habits, que par les gestes : Or quand nous n’aurions autre raison pour rejeter cela, que l’instinct de nature, où l’Apôtre renvoie les Corinthiens<note place="margin" resp="author">1. Cor. 11 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, 1 Cor., chap. 11, 14.</note></note>, il devrait suffire, au moins à ceux qui croient, que Dieu même a distingué les œuvres, en la<pb n="16"/> première Création ; et que vouloir par tels déguisements, confondre, ou changer, et contrefaire les sexes, n’est autre chose, que remuer les bornes de l’ordonnance Céleste, faire la guerre à Dieu, et à la Nature : Mais quand outre cette raison générale, et empreinte naturellement en toute âme raisonnable, nous avons d’abondant<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] en outre.</note> un Commandement en termes autant exprès, et clairs, qu’aucun autre, qui soit<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] aussi clair qu’aucun autre de la Sainte Ecriture : parmi les plus clairs qui soient en l’Ecriture.</note> en tout le reste de l’Ecriture, lequel défend, que l’homme ne soit vêtu de vêtement de femme, ni la femme de vêtement d’homme<note place="margin" resp="author">Deut. 22. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Deut. 22, 5.</note></note> ; ajoutant cette horrible menace, que celui qui fait cela, est en abomination devant Dieu : certes tout cœur, fût-il de pierre, ou d’acier, devrait ployer, se devrait briser, par l’éclat d’un tel tonnerre, par la violence d’un tel foudre<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] foudre peut être masculin ou féminin jusqu’au XVIII<hi rend="sup">e</hi> s.</note> : Mais puisqu’il s’en trouve, qui aiment mieux combattre la vérité par quelque froide glose, que de renoncer à cette vanité ; voyons, et pesons leurs raisons.</p>
<p>En premier lieu, ils voudraient bien faire trouver ce Commandement cérémonial<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] qui dépend des coutumes en vigueur dans un lieu et un temps donnés (par opposition à universel).</note> ; et partant non applicable aux Chrétiens, le renvoyant par ce moyen aux Juifs, et l’abolissant totalement, en tant qu’en eux est<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] autant qu’il est en leur pouvoir.</note> : Mais quand il est question, de<pb n="17"/> rendre raison de cette interprétation, ou d’en amener quelque témoin, ils se trouvent plus muets que poissons, voire leur donnant le choix, entre tous les témoins, qui sont capables de témoigner, Anciens, ou Modernes ; Juifs ou Chrétiens ; Grecs ou Latins ; Pères, ou Scoliastiques, de l’Eglise Romaine, ou de la Réformée : Aussi cette opinion ne peut tomber, qu’en un faible cerveau, en une étrange fantaisie<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] dans l’imagination d’un étranger ou d’un original.</note> : Si ce Commandement est cérémonial, il est certain, qu’il n’appartenait qu’aux Juifs, et qu’il a pris fin par la venue de Jésus Christ, et que les Chrétiens, ou ne le doivent plus observer du tout ; non plus que les autres Cérémonies légales ; comme la Circoncision, les Sacrifices, etc., ou le peuvent laisser, et garder, quand bon leur semble, ayant pleine et entière liberté, de l’un et de l’autre : comme ils peuvent librement manger du lièvre, et du pourceau, ou bien s’en abstenir, selon que bon leur semble : Si le premier<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] dans le premier cas (c.-à-d. les chrétiens ne doivent plus observer cet interdit).</note> ; tous ceux qui portent habits convenables à leur sexe, Judaïsent ; et n’y aura plus de vrais Chrétiens, que les Bateleurs, qui se déguisent ; Ceux que les lois politiques déclarent infâmes, que l’on ne daignait enrôler au nombre des Citoyens à Rome, auquel lieu toutefois y avait tant<pb n="18"/> de milliers de méchants garnements jouissant de ce droit, seront seuls bourgeois de la cité de Dieu, seuls héritiers du règne céleste, et cohéritiers de Jésus Christ ; mais encore ne sera ce, qu’à la charge, qu’ils soient perpétuellement sur l’Echafaud<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : les comédiens seront les élus, mais seulement à condition de rester perpétuellement sur les planches. « Echafaud » est un terme courant pour la scène de théâtre.</note> ; ou pour le moins, qu’ils se transformeront toujours par les habits, d’hommes en femmes : Si le second<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] dans le second cas (c.-à-d. les chrétiens peuvent à leur guise observer ou non cet interdit).</note> ; Il est donc en la liberté d’un Ministre, de monter en chaire, en habit de femme, tout aussi librement, qu’en habit d’homme ; comme ils veulent, qu’il soit libre, à un Menestrier<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] ménestrel (se dit à l’époque pour les musiciens qui font danser mais aussi pour les comédiens).</note>, de monter sur l’Echafaud, en habit déguisé : Et vouloir astreindre le Ministre, à se vêtir d’habit d’homme ; ce sera le contraindre de Judaïser ; ce sera lui ravir la liberté Chrétienne. Voilà les prodigieuses absurdités que leur glose porte en croupe. La glose commune sur ce texte, dit ces mots : « <quote>Ad literam quoque omnia hæc et similia servanda sunt</quote> »<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] citation de la <hi rend="i">glossa ordinaria</hi> d’Anselme de Laon (Anselmus Laudunensis, ca 1050-117) au Deut., chap. 22, 3. Voir le texte sur le site « Corpus Corporum » de l’université de Zurich : <ref target="http://mlat.uzh.ch/MLS/xfromcc.php?tabelle=Anselmus_Laudunensis_et_schola_eius_Glossa_o_cps2etrumpfid=Anselmus_Laudunensis_et_schola_eius_Glossa_o_cps2, %20Liber%20Deuteronomii, %20%2022etid=Anselmus_Laudunensis_et_schola_eius_Glossa_o_cps2, %20Liber%20Deuteronomii, %20%2022etlevel=3etcorpus=2etcurrent_title=CAPUT%20XXII">Corpus Corporum</ref>.</note>. Il faut garder selon la lettre toutes ces choses, et semblables : Ajoute, que entre les Païens, à certaines fêtes de Mars, les femmes portaient l’équipage des hommes ; et aux fêtes de Vénus, les hommes portaient les hardes des femmes, la quenouille, le fuseau, et autres telles choses : Est aussi à noter, que le terme Hébreu, dont use Moïse<pb n="19"/> est plus général, que ne porte ce mot de vêtement ; dont appert, que la défense est encore plus rigoureuse, que nous ne la prenons, la restreignant seulement aux vêtements ; au lieu que Dieu nous déclare, qu’il abhorre généralement toute confusion, jusques à la moindre, qui se commet, quand un sexe s’attribue quelque chose qu’il a ordonné à l’autre. La même glose nous avertit, qu’un tel déguisement, donne moyen à l’un et à l’autre sexe, de commettre des vilénies<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] la glose d’Anselme de Laon va dans ce sens pour le verset 5 « <quote>non ergo induetur vir veste feminea, operatione scilicet fluxa et dissoluta</quote> » (donc, que l’homme ne se mette pas de vêtement féminin, conduite manifestement dissolue) et pour le verset 23 : « <quote>in hoc capitulo sicut in duobus praecendentibus et duobus succedentinbus, corporalem condemnat fornicationem</quote> » (dans ce chapitre, comme dans les deux précédents et les deux suivants, il condamne la fornication physique).</note> ; montrant par là, que cet abus n’est moins défendu<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] n’est pas moins.</note> aux Chrétiens, qu’aux Juifs. Aussi y a-t-il assez d’exemples récents qui nous apprennent, quelles ordures les Bateleurs cachent ordinairement sous tels drapeaux<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] linge, haillon.</note> ; sans en produire d’anciens, de Clodius, qui en tel déguisement, corrompit la femme de César<note place="margin" resp="author">Suet. in Cæs. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Suétone, <hi rend="i">Vie de César</hi>, in <hi rend="i">Vie des douze Césars</hi>, VI, 3. </note></note> : Item de la Papesse Jeanne, de qui l’accouchement montra le sexe, que le vêtement avait caché<note place="margin" resp="author">Mar. Scot. Mart. Polon. Sigeb. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Marianus Scotus (XIe) est l’auteur d’une <hi rend="i">Chronica</hi>, Bâle, Oporinus, 1559, mentionne « Johanna mulier » qui succède au pape Léon en 847 (col. 407) Marianus mentionne également César et Clodius mais sans référence à la tentative de Clodius (col. 193-202). Martin le Polonais, <hi rend="i">Chronique des Pontifes romains et des empereurs</hi> (<hi rend="i">Chronica summorum pontificum imperatorumque</hi>, XIII<hi rend="sup">e</hi> s., éd. 1474), in <hi rend="i">Monumenta Germania Historica S.S.</hi>, tome 22, p. 428 (« <quote>Johannes Anglicus… Hic, ut asseritur femina fuit</quote> ») ; Sigebert de Gembloux, <hi rend="i">Chronographia</hi>, Anvers, H. Verdussius, 1608, p. 107 (mais l’éditeur, Aubert Le Mire, noteque le passage sur la papesse Jeanne manque dans beaucoup de manuscrits, de fait, les historiens modernes pensent qu’il s’agit d’une interpolation tardive dans le texte de Sigebert).</note></note>.</p>
<p>Les Païens même reconnaissaient fort bien cette turpitude<note place="margin" resp="author">Plat. et alii. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Il n’y a pas vraiment, chez Platon, de véritable mention du travesti. Au livre 8 des <hi rend="i">Lois</hi> de Platon, l’Athénien évoque rapidement, de façon nettement désapprobatrice, les « femmes hommes » et les « hommes femmes », mais sans véritablement dénoncer le travesti (836 a-b). Dans le livre 3 de <hi rend="i">La République</hi>, Socrate affirme que les Athéniens ne souffrent pas que les hommes imitent les femmes (395 d-e) mais sans que les modalités de cette imitation soient précisées. Diogène Laërce dans sa vie d’Aristippe (<hi rend="i">Vies et doctrines des philosophes illustres</hi>, II, 78), raconte que, Denys de Syracuse ordonnant à ses invités de danser en robe de pourpre, Platon refusa en citant un vers des <hi rend="i">Bacchantes</hi> d’Euripide : « <quote>je ne pourrais prendre un vêtement de femme</quote> » (merci à G. Navaud de ces deux dernières réf.).</note></note> ; voire leurs Poètes Comiques, témoin celui, qui se moque d’un certain Clisthène, de ce que par ses habits il se montrait si efféminé, comme s’il eût voulu changer de sexe<note place="margin" resp="author">Aristop. <hi rend="i">En thesmoph</hi>. Justin. li. I <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Dans les <hi rend="i">Thesmophories</hi> d’Aristophane, Euripide envoie son beau-père travesti pour savoir ce que les femmes complotent contre lui et Clisthène, personnage efféminé, vient dénoncer la présence d’un espion parmi elles. Le sort de Penthée, dans <hi rend="i">Les Bacchantes</hi>, prouve que le travesti n’est pas mieux vu dans la tragédie. « Justin livre 1 » renvoie sans doute à la première des deux <hi rend="i">Apologies</hi> de Justin Martyr. Elle n’évoque pas Clisthène mais, au chap. 27, dénonce des pratiques païennes, comme les enfants élevés pour la prostitution, les androgynes et les êtres mutilés pour la sodomie.</note></note>. Les enfants de l’Ecole savent les histoires de Sardanapale<pb n="20"/> de Sémiramis, laquelle, après s’être longtemps déguisée, voulut enfin commettre inceste avec son fils, qui la tua : Item les fables d’Hercule, servant à Omphale ; d’Achille, se cachant parmi les filles de Lycomède, etc.<note place="margin" resp="author">Ter. in Eun. Ovid. l. 1 de arte am. Stat. lib. 4 <note resp="editor" place="bottom">[NDE]Dans la scène 7 de <hi rend="i">L’Eunuque</hi> de Térence, Thrason fait référence à Hercule, esclave d’Omphale. Ovide, <hi rend="i">Ars amatoria</hi>, v. 689 sq., évoque Achille travesti en fille. C’est au livre 1 de son <hi rend="i">Achilléide</hi> que Stace décrit Thétis travestissant son fils Achille en fille, v. 318 <hi rend="i">sq</hi>.</note></note></p>
<p>Quelqu’un m’allèguera, peut-être, Euclide de Mégare, qui est fort loué, de ce que brûlant d’envie d’ouïr Socrate à Athènes, et n’y osant aller librement, à cause que les Athéniens avaient ordonné peine de mort, aux Mégariens, qui s’y trouveraient<note place="margin" resp="author">Gell. L. 6. ca. 10. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Aulu-Gelle, <hi rend="i">Nuits attiques</hi>, livre 6, chap. 10, rapporte l’histoire d’Euclide de Mégare : l’ordre des livres variant selon les éditions, il s’agit, dans certaines, du livre 7, chap. 10. Tilenus invoquera la même anecdote <hi rend="i">infra</hi>, p. 49-50.</note></note> ; il se déguisa en femme, entrant sur la nuit dans la ville, et en partant le lendemain de grand matin ; afin d’avoir au moins ce bien, d’ouïr un peu la nuit ce grand personnage-là. Nous lisons un autre exemple, que décrit S. Ambroise<note place="margin" resp="author">lib. 2 de Virg. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Ambroise de Milan, <hi rend="i">De Virginibus (...) libri tres</hi>, livre 2, chap. 4 raconte l’histoire de cette vierge d’Antioche, Migne, PL, tome 14, col. 212-216. Une traduction française sera publiée par Jean Bertaut : <hi rend="i">Les Trois discours de sainct Ambroise intitulez des Vierges</hi>, Paris, Vve M. Patisson, 1604.</note></note>, d’une vierge d’Antioche, laquelle étant condamnée, ou de sacrifier aux Idoles, ou bien d’être prostituée en un bordeau<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] bordel.</note> ; et ayant mieux aimé subir ce dernier jugement, pour la confiance qu’elle avait, que Dieu l’y préserverait de toute souillure ; elle prit les habits d’un soldat en ce lieu-là, pour en sortir inconnue et impollue : Le premier de ces deux exemples, est loué par un Païen, en un autre ; et toutefois ce n’est pas le déguisement qu’il loue en lui, mais<pb n="21"/> le désir d’apprendre, au péril de sa vie<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Chez Aulu-Gelle, c’est le philosophe platonicien Taurus qui donne à ses élèves l’exemple d’Euclide de Mégare pour les exhorter à l’étude de la philosophie.</note>. En l’autre exemple, il y a des circonstances, qui doivent être bien considérées : Il était question de conserver l’honneur d’une Vierge, non de donner du plaisir à un peuple ; de sauver une pauvre colombe, environnée, comme parle S. Ambroise, d’une troupe d’éperviers, qui allaient fondre sur cette proie : Est à noter aussi, que la Vierge ne savait quelle était l’intention de ce soldat qui lui offrit de lui sauver sa vie, par le moyen de ce changement d’habit ; ne s’osait fier en lui, ne lui pouvait résister ; le tenait suspect, ou comme paillard, ou comme persécuteur ; lui tendait le col comme il jetait sa casaque sur elle, prête à se laisser ôter la vie, non qu’à<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] plutôt qu’à.</note> lui quitter sa robe.</p>
<p>Il se lit quelques autres tels exemples, d’une Marina Grecque, d’une Euphrosyne d’Alexandrie, d’une Pelagia d’Antioche<note place="margin" resp="author">Volaterran. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Volterranus (Raffaello Maffei), <hi rend="i">Commentariorum urbanorum Libri octo et triginta</hi> (1e éd. 1506). Nous n’avons pas localisé cette référence.</note></note>, que quelques-uns écrivent avoir pris l’habit d’un homme, pour s’enfermer dans des Monastères ; mais comme la fin qu’elles se proposaient en ces choses, était superstitieuse, aussi les moyens, pour y parvenir, ont été mauvais et illicites. Que si<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « que » est une simple forme d’insistance : si…</note> quelques-unes ont eu recours à ce changement, en temps de persécution, pour mieux se préserver des outrages, auxquels ce sexe-là est <pb n="22"/>sujet ; Il faut prudemment distinguer entre ce qui est louable en soi, et ce qui tient de l’infirmité humaine ; Comme les Anciens distinguent entre l’œuvre de compassion, que montraient les sages femmes en Egypte, en sauvant la vie aux enfants des Hébreux ; et l’œuvre d’infirmité, en déguisant la vérité devant Pharaon. Enfin, tout exemple doit être examiné par la règle, devant que d’être approuvé ; Autrement il faudrait dire, qu’il est aussi licite de se tuer soi-même, en certains cas, à savoir, pour éviter la force et vilénie d’un paillard ; Ce que plusieurs femmes Chrétiennes, voire mises au nombre des Saintes, firent à la prise de Rome, par les Goths ; desquelles S. Augustin, n’ose prononcer sa sentence, ne sachant, si elles avaient été mues à ce faire, par quelque instinct divin, comme Samson<note place="margin" resp="author">De Civ. Dei lib. 1. ca. 16 et 20 et 26 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] S. Augustin, <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, livre 1 ; le chap. 16 évoque le viol des femmes par les barbares, le chap. 20 rappelle l’interdit du suicide pour les chrétiens et le chap. 26 évoque ces saintes femmes qui se sont précipitées dans le fleuve pour échapper au viol et se demande si, comme Sanson, elles ont reçu un ordre d’en haut car, sans cela, personne ne peut se suicider.</note></note> ; prononce toutefois hardiment, que nul ne se doit faire mourir, pour éviter quelque inconvénient temporel, de peur qu’il ne tombe aux peines éternelles.</p>
<p>Or il est plus clair que le Soleil en plein midi, que le commandement susdit, ne peut être que moral, par les ridicules et monstrueuses conséquences, que l’on en pourrait tirer, s’il était pris pour Cérémonial ;<pb n="23"/> Aussi n’y eut-il jamais homme de bon sens, qui l’ait pris pour tel : Et les anciens qui cherchent des allégories en tous passages, n’en peuvent trouver que de morales en celui-ci ; savoir est, que la femme ne doit exercer nul office viril ; que c’est là, que vise l’Apôtre, quand il défend à la femme d’enseigner en l’Eglise<note place="margin" resp="author">1 Tim. 2. Eph. 5 <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Paul, 1 Tim., chap. 2, 12 (« <quote>Docere autem mulieri non permitto, neque dominari in virum : sed esse in silentio</quote> », je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de dominer leur homme, mais de rester silencieuses) ; Paul, Eph. 5, 24 : « <quote>sed sicut Ecclesia subjecta est Christo, ita et mulieres viris suis in omnibus</quote> », comme l’Eglise est soumise au Christ, de même, les femmes le sont à leurs hommes, en toutes choses.</note></note> : Que le mystère de Jésus Christ et de son Eglise, est profané par tel déguisement, et qu’il est sanctifié, quand la distinction faite entre les sexes en la Création, est observée, tant en l’office, qu’en l’accoutrement de l’un et de l’autre : Sur quoi quelques-uns prennent occasion de blâmer les Amazones, et les femmes d’Egypte, qui trafiquaient en pays étrange, et leurs maris cependant filaient au logis, comme écrit Hérodote<note place="margin" resp="author">lib. 2 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Hérodote, <hi rend="i">Histoires</hi>, livre 2, chap. 35, § 2.</note></note> ; lequel pour mieux représenter la confusion de ce peuple, ajoute qu’aussi foulaient-ils la farine avec les pieds, en boulangeant ; et pétrissaient avec les mains le mortier, en bâtissant<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] érodote, <hi rend="i">Histoires</hi>, livre 2, chap. 36, § 3.</note>, etc. L’allégorie de S. Augustin, comme elle est plus éloignée, aussi y convient-elle le moins : Il entend par l’homme, la raison ; par la femme la sensualité ; et dit, que l’homme porte l’habit de femme, quand la raison se laisse aller à la sensualité ; et au contraire, la femme<pb n="24"/> prend l’habit d’homme, quand la sensualité est surmontée par la raison : Mais par ce moyen, il serait seulement défendu à l’homme, de prendre l’habit de femme ; et non à la femme, de prendre celui d’homme, contre l’intention du Législateur, qui fait la défense égale, pour l’un et l’autre sexe. Mais tant y a, que quelque allégorie que les Anciens en tirent ; ils n’abolissent jamais le sens littéral, et le maintiennent purement et simplement moral : Et nous le devrions bien apprendre, par cette sévère répréhension, que fait l’Apôtre aux Corinthiens<note place="margin" resp="author">1 Cor. 11 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, 1 Cor., chap. 11, 14 : « <quote>Nec ipsa natura docet vos, quod vir quidem si comam nutriat, ignominia est illi.</quote> » (la nature ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour l’homme de faire pousser ses cheveux ?</note></note>, entre lesquels s’était seulement glissé une petite partie de cette corruption, dont toutefois il infère incontinent, du déshonneur pour l’un et l’autre sexe ; de la confusion aux œuvres de Dieu, de la contrariété à la Nature même.</p>
<p>S. Chrysostome éclaircit ce passage par une belle similitude. Quand, dit-il, un Roi est assis en son trône, les Seigneurs et Officiers de son Royaume, n’y comparaissent, qu’avec les marques et enseignes de leurs grades et honneurs : Ainsi les hommes et les femmes, ne doivent comparaître devant Dieu, sans les marques de la condition, en laquelle il les a créés ; afin de ne faire déshonneur au Roi des Rois. Ce<pb n="25"/> qui ne doit être restreint aux seules assemblées Ecclésiastiques, car puisque l’Apôtre défend ailleurs à la femme d’enseigner en l’Eglise, il semblerait qu’il le voulût permettre ici, pourvu qu’elle eût la tête couverte. Et certes la modestie, et l’ordre de nature, ne doivent pas être gardés seulement en l’Eglise, mais en tout lieu, principalement en compagnie, qui n’est jamais petite, aux lieux où se jouent Comédies ou Tragédies.</p>
<p>Mais voici comment répliquent les Avocats des Bateleurs : Si, disent-ils, ce Commandement doit être pris à la lettre ; Il ne serait donc pas permis, en cas de nécessité, de sauver sa vie, s’offrant moyen de ce faire en se déguisant. Je leur réponds ; qu’ils doivent savoir, que vraiment tous moyens de sauver sa vie ne sont pas licites ; et que suivant les Maximes posées ci-dessus ; le vrai fidèle n’entreprendra jamais rien, dont il n’est résolu, et assuré en sa conscience, ni ne tâchera à sauver la vie terrienne, en hasardant la céleste : Mais qu’ils diffèrent donc ces déguisements, tant que le cas de nécessité le requiert<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : qu’ils remettent ces déguisements jusqu’à ce qu’ils soient absolument nécessaires.</note> : Qu’ils se souviennent, que nécessité n’a point de loi ; Que les circonstances selon les causes, les fins, les temps, et les lieux, rendent les<pb n="26"/> actions, non seulement diverses, mais bien souvent, contraires, comme il appert par les exemples susdits. Ils m’accorderont, que c’est déshonneur à une femme, de porter les armes : Il écherra<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] futur du verbe « échoir » : il arrivera.</note> toutefois, qu’en certain temps il lui sera honorable ; témoin celles, qui en une extrémité de siège et d’assaut, se sont trouvées aux brèches ; non seulement sans blâme, mais avec juste louange. Celui qui sans nécessité mangerait des chiens, ou autres immondices, serait à bon droit jugé malsain de corps, et d’esprit ; mais ce jugement n’a plus de lieu sur la mer, quand le biscuit est failli, ni quelquefois sur la terre, quand les munitions sont consommées. Le Sage condamne celui qui aime le péril<note place="margin" resp="author">Eccl. 3 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] <hi rend="i">Ecclésiastique</hi>, chap. 3, 22 « <quote>Altiora te ne quaesieris, et fortiora tu ne scrutatus fueris ; sed quae praecepit tibi Deus illa cogita semper…</quote> » (Ne cherche pas ce qui est trop difficile pour toi, et ne scrute pas ce qui dépasse tes forces ; mais ce que Dieu t’a prescrit, médite-le toujours).</note></note> ; lui dénonce, qu’il y périra ; mais S. Paul n’encourut point cette condamnation<note place="margin" resp="author">2. Cor. 11 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, 2 Cor., chap. 11, 33 « <quote>Et per fenestram sporta dimissus sum per murum, et sic effugi manus ejus </quote> », mais on me descendit par une fenêtre, dans une corbeille, le long du mur, et j’échappai ainsi de ses mains.</note></note>, quand il se fit dévaler par les murailles de Damas, ce qui ne fut sans péril, comme aussi il le met en ce nombre.</p>
<p>Aussi peu doit-on blâmer David, qui se sauva de même façon<note place="margin" resp="author">1 Sam.19 <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] 1 Samuel 19, 11-12 : Saül fait poursuivre David pour le tuer et Micol le fait fuir par la fenêtre et il s’échappe.</note></note>, quand Michol le dévala par la fenêtre, mettant au lit une certaine image, accoutrée de poil de chèvre, pour tromper les soldats de Saül. J’entends, que les Patrons des Comédiens, pour éluder la loi du Deuter. se prévalent de cet exemple, et de ce déguisement, que fit<pb n="27"/>Michol, d’une image, pour représenter David ; concluent, ou l’approbation, ou la permission, ou pour le moins l’indifférence, de leurs déguisements Comiques et Tragiques : Mais devant que venir à cette conclusion, il faudrait avoir prouvé ces propositions : Qu’il n’y a point de différence entre une image de bois ; et l’homme, qui est l’image de Dieu : Que l’on peut faire de l’un, tout ce qu’on fait de l’autre ; Qu’il y a même raison, à aviser promptement, et par nécessité de quelque invention, pour éviter la furie d’un Tyran, et se déguiser et apprêter tout à loisir, pour donner du plaisir à un peuple ; Que tout ce qui se peut faire en la chambre d’un mari et de sa femme, se peut aussi faire en un Théâtre, et lieu public : Qu’une bouche, qui profère tantôt des saletés, tantôt des impiétés et blasphèmes, comme fait celle d’un bateleur jouant ses Comédies, et Tragédies ; ne diffère en rien, d’une chose muette et insensible, telle qu’était l’image de Michol. Il faudrait être insensé, ou insensible comme une image, pour se laisser persuader par telles raisons, où il n’y a ni ombre, ni image de raison. Nous nous moquons des Papistes, quand ils allèguent cette même histoire de Michol, pour<pb n="28"/>maintenir les images en l’Eglise de Dieu, puisqu’il y en avait, ce disent-ils, en la maison de David, qui en était la figure : Et toutefois, il y a plus d’apparence, bien qu’aussi peu de force, d’alléguer pour ce sujet-là, que pour celui-ci. Ils ne se sont pas encore avisés de l’invention ordinaire des Jardiniers, qui plantent en leurs jardins, des hommes de paille, revêtus de vieux haillons, pour faire peur aux oiseaux, ce qui n’est pas défendu. Ils pourront bien joindre cet épouvantail, avec les autres fantômes de leurs raisons, de même étoffe, toutes de paille : mais j’espère, quand ils l’auront planté sur leurs Théâtres, ils n’en épouvanteront que les oisons, ou autres plus petits oiseaux.</p>
<p>Or la susdite réplique, ne procède pas tant d’un homme qui tente Dieu, comme d’un qui se moque de lui, et de sa Loi, par un tel argument : Il est permis de se déguiser pour éviter un danger ; Ergo, il l’est aussi, pour se donner du plaisir pour faire rire les autres, pour représenter un adultère, pour déguiser l’Eglise Chrétienne en un Théâtre Païen ; pour convertir le temple de Dieu en un temple d’idoles : Car ils ne peuvent ignorer, que les jeux Comiques et Tragiques, étaient partie du service que<pb n="29"/> les Idolâtres rendaient à leurs idoles, en la solennité de leurs fêtes ; aussi est-ce pour cette raison, que S. Chrysostome les appelle fêtes de Satan.</p><p>Si on réplique derechef ; Que cette défense ne se doit entendre que contre ceux, qui voudraient faire coutume de se déguiser, non pas contre ceux, qui ne le font que deux ou trois fois l’année : Je réponds ; Qu’entre les Commandements de Dieu, les uns sont affirmatifs, les autres négatifs, comme on parle ès écoles : Ceux-là, commandent de faire quelque chose, et ne nous obligent pas en tout temps, sans aucune intermission ; comme, quand Dieu commande de donner l’aumône, ou de prier, il ne s’ensuit pas, qu’on le doive faire sans cesse (comme les Euchites<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Nous modifions la graphie « Euchetes ». Secte du IV<hi rend="sup">e</hi> s. qui valorise la prière, comme le dit leur nom (grec <hi rend="i">euchomaï</hi> : prier, faire un vœu).</note> prenaient ce dernier<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] ce dernier commandement (de prier). Il n’est pas explicitement inclus dans le Décalogue, mais il est implicite dans l’adoration du Dieu unique.</note>,) mais quand l’occasion le requiert : Les négatifs sont ceux, qui nous défendent quelque chose, et nous obligent à nous en abstenir toujours, sans dispense quelconque, si Dieu même ne la donne : Comme de tuer, dérober, etc. Or le Commandement dont est question<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] l’interdiction de se travestir, dont il est question depuis la p. 15.</note>, est conçu en termes négatifs, et partant l’exception des contredisants, n’est non plus recevable, que celle que ferait un larron, ou un paillard, disant, qu’il ne lui est advenu,<pb n="30"/> qu’une ou deux fois de tomber en telles fautes, etc.</p>
<p>Reste encore une glose à refuser, dont on se sert pour enfreindre l’ordonnance de Dieu : à savoir, que cette défense ne se doit entendre, ni étendre, que sur ceux, qui se déguisent en intention de tromper quelqu’un, ce qu’ils disent n’avoir lieu aux Théâtres. Il appert par ce que dessus<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] par les arguments donnés ci-dessus.</note>, que l’Apôtre, et les anciens y ont trouvé une plus générale intention du Législateur. Et quoi donc ? Profaner le nom de Dieu, en tant de sortes, donner tant de scandales, être cause de tant d’inconvénients, qui ont été remarqués<note>[NDE] relevés.</note> en partie, et le seront encore ci-après ; n’y a-t-il point de tromperie en tout cela ? Ou de quelle sorte de tromperie parle cette objection : Un Prince terrien, qui aurait défendu le port des armes, sans exception, se contenterait-il d’un qui étant convaincu, d’y avoir contrevenu, répliquerait, que l’ordonnance ne se doit entendre, que de ceux qui portent les armes, pour assassiner leurs voisins ? Je crois, qu’il lui ordonnerait double punition, tant pour la désobéissance à la loi, que pour l’audace de sa glose. Davantage, il est certain, que les Bateleurs ne s’étudient<note>[NDE] s’efforcent.</note> à rien tant au monde, qu’à tromper ; constituant toute l’excellence<pb n="31"/> de leur art, en ce seul point, de représenter si bien, et de contrefaire si naïvement ce qu’ils jouent, à ce que plusieurs, et s’il était possible, tous soient trompés ; que leurs plaintes, leur courroux, leurs imprécations et exécrations, soient estimées plutôt vraies, que feintes : Témoin celui<note place="margin" resp="author">Gell. Li. 7. Ca. 5 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Aulu-Gelle, <hi rend="i">Nuits attiques</hi>, livre 7, chap. 5, rapporte la célèbre anecdote de l’acteur Polus jouant le rôle d’Electre : pour se lamenter sur les cendres d’Oreste, qu’Electre croit assassiné, il prend l’urne de son propre fils et pousse des cris déchirants. L’ordre du texte ayant été bouleversé, il s’agit, dans les éditions modernes, du livre 6, chap. 5.</note></note>, qui fit mettre secrètement sur l’Echafaud, le corps de son fils, mort peu auparavant, afin qu’étant incité par son propre deuil, il en représentât mieux celui, que portait son rôle ; ce qui lui advint, se trouvant saisi d’une si grande, et vive douleur, à la vue de ce corps mort ; qu’il en perdit contenance, et par ce moyen trompa généralement tous les spectateurs, les un en une façon, les autres en une autre : Tellement, que si c’est à bon droit, que Clément Alexandrin<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Clément d’Alexandrie condamne moins la peinture que les arts plastiques, et en particulier la sculpture, dans un chapitre consacré au culte païen des simulacres de sa <hi rend="i">Cohortatio ad Gentes (Logos protreptikos pros Hellènas)</hi>, chap. 4, Migne, P.G., tome 8, col. 133-134 <hi rend="i">sq</hi>. (voir en particulier col. 135-136).</note>, et quelques autres, appellent la peinture Art tromperesse<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « art » est ici un mot féminin, comme <hi rend="i">ars</hi> en latin – à moins qu’il ne s’agisse d’une contamination avec « peinture ».</note> ; le métier des Comédiens mérite ce nom beaucoup plus justement ; Et si les Juifs comme témoigne Origène ne souffraient ni Peintre, ni Sculpteur, en leur République pour ne donner occasion à l’Idolâtrie<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Origène, <hi rend="i">Contre Celse</hi>, chap. 4, § 31, Migne, PG, tome 11, col. 1073/74D-1075/76A.</note> ; Les Chrétiens devraient encore moins endurer les farceurs en l’Eglise, pour ôter la matière, et l’occasion de tant de dissolution.</p><p>Or accordons-leur, qu’il n’y a point de<pb n="32"/> tromperie en tout cela ; Si leur glose a lieu<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : si leur glose (que seul est condamné le déguisement qui veut tromper) est légitime.</note>, aussi ont les absurdités susdites, qui l’accompagnent inséparablement. Et pourra être vêtu d’habit de femme, un roi en son Trône, un Juge en son Siège, un Ministre en sa chaire, sans aucun blâme, avec toute honnêteté, et bienséance ; pourvu qu’ils protestent, que ce qu’ils en font, n’est pour tromper personne, mais pour user de la permission, et liberté Chrétienne ; voire il suffira, de laisser seulement le masque de femme, et montrer la face, afin qu’étant connus, un chacun voie, et juge, par charité Chrétienne, qu’ils n’usent point de fraude.</p>
<p>Je ne sais si cette glose si subtile, si sublime, est digne d’Hellébore, ou de Ciguë ; Bien sais-je, que tels glossateurs, mériteraient d’être confinés en l’Ile d’Anticyre<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] île de la mer Egée, célèbre pour son ellébore, qui est censée guérir la folie. Hercule <hi rend="i">furens</hi> a été soigné par un habitant d’Anticyre.</note>, pour s’y purger par les remèdes qu’elle produit, devant que produire telles rêveries en l’Eglise.</p>
<p>Jusques ici nous avons examiné les Jeux Comiques et Tragiques, par leur matière, et par leur forme, tant extérieure, qu’intérieure, et le tout bien pesé, à la balance qu’il faut, n’avons trouvé que mal, tant au dehors, qu’au dedans ; tant en la circonstance, qu’en la substance ; et les objections<pb n="33"/> contraires se sont montrées froide, ridicules, absurdes : pour achever cette anatomie, ou analyse, il y faut ajouter quelque mot de leur cause efficiente, et de leur cause finale : Celle-là a déjà été touchée au commencement de ce Traité, où a été dit, que le vrai père et cause efficiente de ces Jeux, c’est le Diable ; qui a voulu, que ses fêtes fussent ainsi solennisées ; l’Idolâtrie Païenne, en a été la Mère. Sans le montrer par l’autorité de Tite-Live et autres écrivains Païens<note place="margin" resp="author">T. Liv. L. 2. Val. Max. li. 2. ca. I. August. De civi. L. 4 c 26 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] c’est au livre 7, chap. 2, de son <hi rend="i">Histoire romaine</hi> (<hi rend="i">Ab Urbe Condita</hi>) que Tite-Live rapporte l’institution des jeux scéniques pour apaiser la colère des dieux. Tilenus renverra à ce chapitre infra, p. 44. Valère-Maxime, <hi rend="i">Dits et faits mémorables</hi>, livre 2, chap. 36, rapporte une anecdote illustrant les liens des jeux avec les superstitions païennes. Dans son <hi rend="i">De Civitate Dei</hi> (livre 4, chap. 26), S. Augustin rapporte l’institution des jeux scéniques sur ordre des dieux païens.</note></note>, oyons le témoignage de S. Augustin là-dessus : parlant aux Païens, Sachez, dit-il<note place="margin" resp="author"><hi rend="i">Idem</hi> Lib. I.ca. 32 <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] S. Augustin, <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, livre 1, chap. 32 : « <quote>Verum tamen scitote, qui ista nescitis et qui vos scire dissimulatis, advertite, qui adversus liberatorem a talibus dominis murmuratis: ludi scaenici, spectacula turpitudinum et licentia vanitatum, non hominum vitiis, sed deorum vestrorum jussis Romae instituti sunt. Tolerabilius divinos honores deferretis illi Scipioni quam deos hujusmodi coleretis. Neque enim erant illi dii suo pontifice meliores. Ecce adtendite, si mens tam diu potatis erroribus ebria vos aliquid sanum cogitare permittit ! Dii propter sedandam corporum pestilentiam ludos sibi scaenicos exhiberi jubebant; pontifex autem propter animorum cavendam pestilentiam ipsam scaenam constitui prohibebat. Si aliqua luce mentis animum corpori praeponitis, eligite quem colatis ! Neque enim et illa corporum pestilentia ideo conquievit, quia populo bellicoso et solis antea ludis circensibus adsueto ludorum scaenicorum delicata subintravit insania; sed astutia spirituum nefandorum praevidens illam pestilentiam iam fine debito cessaturam aliam longe graviorem, qua plurimum gaudet, ex hac occasione non corporibus, sed moribus curavit inmittere, quae animos miserorum tantis obcaecauit tenebris, tanta deformitate foedauit, ut etiam modo (quod incredibile forsitan erit, si a nostris posteris audietur) Romana urbe vastata, quos pestilentia ista possedit atque inde fugientes Carthaginem pervenire potuerunt, in theatris cotidie certatim pro histrionibus insanirent.</quote> »</note></note>, « <quote>Vous qui ignorez ces choses-là : Ecoutez-vous, qui feignez ne les savoir pas : Les jeux Scéniques, spectacles de toute turpitude, et la licence des vanités, ont été institués à Rome, non par les vices des hommes, mais par les Commandements de vos Dieux<seg type="exquote">, c.à.d. les Diables.</seg> Il serait plus tolérable d’ordonner honneurs divins à Scipion, que servir à tels Dieux.</quote> » Item, « <quote>Ecoutez, si votre entendement ivre des erreurs bus<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « erreur » est ici un mot masculin, comme en latin.</note> depuis si longtemps, vous permet de considérer quelque chose de sain : Les Dieux pour faire cesser la peste des corps, commandaient qu’on leur jouât des jeux : Mais votre Pontife Scipion, pour empêcher la peste des Esprits, défendait de bâtir un Echafaud : S’il vous reste quelque peu de<pb n="34"/>lumière, pour préférer l’esprit au corps ; choisissez, à quoi vous devez servir ; Car pour avoir reçu cette plaisante folie, et rage des jeux Scéniques parmi le peuple, qui n’était accoutumé qu’aux jeux, qui se jouent en la lice ; la peste des corps n’a point cessé, mais l’astuce des malins esprits, voyant que cette peste-là cesserait, par le terme qui lui était ordonné, mit peine, de faire entrer par cette occasion une autre peste beaucoup plus dangereuse, non aux corps, mais aux mœurs, qui a aveuglé les âmes de ces misérables, par ténèbres si épaisses, les a souillées d’une telle difformité, que même à présent, après le sac de la ville de Rome, ceux que cette peste-là possède, et qui s’en étant fuis, ont pu arriver à Carthage, enragent tous les jours, d’envie qu’il ont, de voir les bateleurs aux Théâtres. Ce qui peut-être sera trouvé incroyable, si ceux qui viendront après nous, l’entendent, etc.</quote> »</p>
<p>Comment ? S. Augustin trouvait-il incroyable pour nous, ce désir forcené, dont brûlaient les Païens, envers les jeux Scéniques ? et comment eût-il donc jamais pu croire, qu’il viendrait une sorte de Chrétiens, après lui, enflammés de même, ou de plus grand désir : Ecoutons l’exclamation qu’il fait au chapitre suivant, et nous l’appliquons, car il semble qu’il parle à<pb n="35"/> nous. « <quote>O entendements insensés <seg type="exquote">, dit-il</seg><note place="margin" resp="author">Lib. I. cap. 33 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] S. Augustin, <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, livre 1, chap. 33 : « <quote>O mentes amentes ! quis est hic tantus non error, sed furor, ut exitium vestrum, sicut audivimus, plangentibus orientalibus populis et maximis civitatibus in remotissimis terris publicum luctum maeroremque ducentibus vos theatra quaereretis intraretis impleretis et multo insaniora quam fuerant antea faceretis ? Hanc animorum labem ac pestem, hanc probitatis et honestatis eversionem vobis Scipio ille metuebat, quando construi theatra prohibebat, quando rebus prosperis vos facile corrumpi atque everti posse cernebat, quando vos securos esse ab hostili terrore nolebat. Neque enim censebat ille felicem esse rem publicam stantibus moenibus, ruentibus moribus. Sed in vobis plus valuit quod daemones impii seduxerunt, quam quod homines providi praecaverunt.</quote> »</note></note>, quelle fureur est ceci, non pas erreur, que vous cherchez des Théâtres, y entrez, les remplissez, faisant choses plus folles qu’auparavant ; pendant que les peuples d’Orient, plaignent votre ruine, pendant que de grandes villes, en pays lointains, en mènent deuil public ? Voilà la tache, la peste, et la subversion de probité, et honnêteté, que craignait Scipion, quand il défendit de bâtir des Théâtres, voyant que facilement vous pouviez être corrompus et subvertis par la prospérité, et ne voulant pas, que fussiez hors de crainte d’ennemi : Car il n’estimait pas la République heureuse, où les murailles sont debout, et les mœurs renversées : Mais la séduction des malheureux Démons, a eu plus de pouvoir sur vous, que la précaution des hommes prévoyants, etc.</quote> »</p>
<p>Il serait trop prolixe, et trop odieux aussi, de noter tout ce qui mérite de l’être, en cette allégation, et d’appliquer ces anciens emplâtres, à nos nouvelles plaies. Au moins discernons toujours les séductions, d’avec les précautions. Je renvoie les autres observations à la conscience d’un chacun.</p>
<p>Voilà donc la cause efficiente de nos Jeux, dont il appert, que l’honneur de cette invention n’appartient à autre qu’à Satan : Lui aussi, et non autre, en est la<pb n="36"/> première et principale fin, puisque ces jeux, avaient pour but principal, l’honneur, et le service de ce Dieu du monde, qui par telles occasions, et moyens attirait les hommes à toute turpitude, et méchanceté, pour les plonger après en perdition éternelle. Que si on dit, que les Chrétiens en peuvent user à une autre fin ; je réponds, qu’on s’en peut bien proposer une autre, mais elle ne sera guère meilleure : Que sert-il de fermer plusieurs portes d’une ville, s’il en demeure une ouverte à l’ennemi ? puisque en ces choses, on ne propose autre but, que le plaisir, et la volupté, ne suffit-il pas à Satan, d’entrer en nos cœurs, par cette fausse porte ? Peut-on nier, en conscience, que la fin de ces jeux, soit autre aujourd’hui ? ou veut-on douter, si la fin de notre vocation est la gloire de Dieu, l’édification du prochain, et le salut de nos âmes ? Certes le Chrétien juge de toute action principalement par la fin, et n’estime bonnes, sinon celles, qui visent à ce but ; De dire que la fin de ces jeux, est de former la grâce à la jeunesse, lui faire acquérir dextérité, et assurance, etc. Je réponds ; puisque les habitudes sont toujours semblables aux actions, et exercices, qui les engendrent, comme disent très bien les Philosophes,<pb n="37"/> et comme nature même par l’expérience nous enseigne ; Ceux qui s’exercent souvent à jouer Comédies, et Tragédies ; ne peuvent espérer autre faculté, habitude, ou dextérité, par le fréquent usage de tels exercices sinon qu’ils deviendront un jour habiles bateleurs, et Comédiens aussi adroits, que ceux qui viennent d’Italie. Les déclamations, et autres tels exercices Scolastiques sont moyens honnêtes, pour dextériser, et enhardir la jeunesse ; que l’on s’en serve donc, pour parvenir à cette fin. Les Comédiens des Païens, avaient une fin beaucoup plus
spécieuse<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] belle, honorable.</note>, utile, et nécessaire, en apparence, pour les Républiques, et pour les familles ; à savoir, la réformation des mœurs, et l’étude de la vertu ; à laquelle un chacun s’adonnait, par la crainte qu’on avait, d’être échafaudé<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] être montré sur un échafaud (de justice ou de théâtre).</note> en public, par les Comédies ; où du commencement, les Poètes avaient toute licence, de brocarder celui, qui avait commis quelque chose de déshonnête ; et toutefois l’abus y croissant, on n’y put remédier autrement, qu’en abolissant la chose même ; comme firent lors les Grecs pour le regard de la Comédie, qu’on appelle <hi rend="i">Ancienne</hi> : d’autant, comme dit Cicéron<note place="margin" resp="author">lib. 4. de Rep. apud August. De civi. li. 2. ca. 9. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Tilenus renvoie au passage du <hi rend="i">De Civitate Dei</hi> où S. Augustin (II, 9) invoque le passage du livre 2 du <hi rend="i">De Republica</hi> de Cicéron où Scipion s’en prend aux attaques que la comédie lance contre des citoyens. Cette réf. sera réutilisée <hi rend="i">infra</hi>, p. 50.</note></note>, la vie et les actions d’un chacun, doivent plutôt être sujettes aux<pb n="38"/> censures et jugements du Magistrat, qu’aux inventions, et invectives des Poètes ; et ne doit-on jamais rien reprocher à aucun, qu’en lui donnant le moyen d’y répondre, et de s’en défendre en jugement. Au reste, quand même la fin susdite serait bonne, et vraie, ce que non<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] ce qui n’est pas le cas.</note> ; il ne suffirait nullement entre les Chrétiens, si les moyens qui nous y conduisent, ne sont pareillement bons, et licites : Savoir quelque langue, ou science, est chose bonne et louable, sans doute ; mais qui voudrait l’acquérir par le moyen, et communication des esprits malins, comme on dit d’un fameux Astrologien de notre temps, qui acquit
sa science par telles voies<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Allusion probable à John Dee (1527-1607/8), mathématicien, astronome, astrologue et occultiste anglais, conseiller de la reine Elisabeth d’Angleterre.</note> ; serait-il à louer ? Ainsi en se proposant cette fin, de la dextérité de la jeunesse ; faut considérer, si les moyens qui l’y conduisent, sont légitimes et conformes à la parole de Dieu ; c.à.d. dignes, et convenables à la jeunesse Chrétienne : l’Esprit de Dieu nous avertissant<note place="margin" resp="author">Rom. 12. Eph. 5. Mat. 12. Col. 4. 1 Th. 5 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Rom., chap. 12, 2 (« <quote>Et nolite conformari huic saeculo, sed reformamini in novitate sensus vestri : ut probetis quae sit voluntas Dei bona, et bene placens, et perfecta</quote> ») ; Paul, Eph., chap. 5, 15 (« <quote>Videte itaque fratres quomodo caute ambuletis : non quasi insipientes</quote> ») ; Ev. de Mat. 12, 18 (« <quote>non contendet, neque clamabit, neque audiet aliquis in plateis vocem ejus</quote> » ; Paul, Col., chap. 4, 6 (« <quote>sermo vester semper in gratia sale sit conditus, ut sciatis quomodo oporteat vos unicuique respondere</quote> ») ; Paul, 1 Th., chap. 5, 15 (« <quote>videte ne quis malum pro malo alicui reddat : sed semper quod bonum est sectamini in invicem et in omnes</quote> ».</note></note>, de ne nous conformer point au monde, de fuir toute folie, vilénie, plaisanterie ; de nous garder de paroles oiseuses, de confire les nôtres en sel avec grâce ; de nous abstenir de toute apparence de mal, etc. Et si ces passages semblent trop généraux ; ils nous représentent ceux auxquels le<pb n="39"/>mot de <hi rend="sc">Comos</hi>, d’où vient celui de Comédie, est nommément exprimé, en la langue qu’ont écrite les Apôtres ; savoir est Rom. 13, v. 13 ; Gal. 5, v. 21 ; 1 Pier. 4, v. 3<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Tilenus énumère des passages où figure le mot <hi rend="i">comessatio</hi>, au sens négatif
d’orgie. « <quote>Sic in die honeste ambulemus, non in comessationibus, et ebrietatibus, non in cubilibus et impudicitiis, non in contentione et aemulatione</quote> », Paul, Rom., chap. 13, 13. « <quote>Invidiae, homicidia, ebrietates, comessationes, et his similia…</quote> », Paul, Gal., chap. 5, 21. « <quote>Sufficit enim praeteritum tempus ad voluntatem Gentium consummandam, his qui ambulaverunt in luxuriis, desideriis, violentiis, comessationibus, potationibus, et illicitis idolorum cultibus</quote> », Pierre, 1 épître, chap. 4, 3.</note>. Et en ce dernier, S. Pierre le conjoint notamment avec l’idolâtrie, pour nous en montrer la source. Si on réplique, qu’il ne parle que des excès des Païens, et qu’il faut distinguer entre les Bateleurs des Païens, qui sont à condamner, et les bateleurs des Chrétiens, qui doivent être libres<note place="margin" resp="author"><hi rend="i">Ubi sunt ludi Scenici, nisi in rebus Divinis</hi> ? Aug. de civi. Lib. 6 ca. 6 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] le chap. 6, du livre 6 du <hi rend="i">De Civitate Dei</hi> de S. Augustin réfute l’opposition de Varron entre les dieux fabuleux du théâtre, les dieux naturels du monde et les dieux civils de la cité, il implique une dénonciation du théâtre, mais la citation ne s’y trouve pas.</note></note> ; Je réponds, que cette distinction n’est aussi recevable, que celle qu’un des plus célèbres Jésuites de notre temps, fonde sur le même passage, pour prouver l’Idolâtrie<note place="margin" resp="author">Greg. de Valent. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Gregorio de Valencia, S. J. (1549-1603).</note></note> : Car pource que S. Pierre parlant des idolâtries, les appelle illicites (ajoutant cet épithète pour amplifier, non pour distinguer :) ce docteur-là conclut, que puisque il y en a, que l’Apôtre appelle illicites, il y en a donc aussi de licites, et que partant toute idolâtrie n’est pas condamnée, et qu’il y en a une licite, à savoir celle qui est en l’Eglise
Romaine : Et c’est la seule réponse, que ses défenseurs peuvent faire à tant de milliers de témoignages que nous alléguons, tant de l’Ecriture, que des Pères Anciens, contre les Idoles, et les Idolâtres ; à savoir qu’ils se doivent tous entendre des idoles des Païens ;<pb n="40"/> Si donc on veut dire, que les passages des anciens, contre les Comédies et Tragédies, ne se doivent entendre, que de celles, qui se jouaient entre les Païens, qui nous empêchera de faire même distinction, entre la paillardise Païenne, et la Chrétienne ? restreignant à celle-là, tous les passages, qui nous la défendent, pour maintenir, et établir celle-ci, en l’Eglise Chrétienne ; Comme naguères y a tâché un misérable Apostat, par une Requête adressée à la Cour de Parlement de Paris, pour le rétablissement des Bordeaux<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] bordels.</note>, au même temps, qu’il alla se rendre au Bordeau spirituel de l’idolâtrie, y cherchant aussi la liberté du corporel.</p>
<p>Cependant j’accorde volontiers à nos contredisants, que les passages, que nous produisons des Pères, qui ont écrit devant qu’il y eut des Empereurs Chrétiens, ne parlent que des Comédies et Tragédies, que jouaient les Païens ; car les Chrétiens étaient bien guéris de cette folie, lors que leurs martyres servaient de spectacles, et de Tragédies aux Tyrans : La persécution cessée en l’Eglise, la corruption y entra ; et de celle, dont nous parlons, demeura quelque reste du Paganisme ; tantôt toléré, tantôt réprimé ; selon que les Princes<pb n="41"/> affectionnaient, ou négligeaient la Réformation, non seulement en cette partie, mais aussi pour le regard des Jeux sanglants des gladiateurs, des factions du Cirque, voir des Bordeaux, dont il restait encore sous Théodose le grand, une extrême turpitude à Rome<note place="margin" resp="author">Niceph. li. 12.c. 22 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Nicéphore Calliste Xanthopoulos, <hi rend="i">Histoire ecclésiastique</hi>, livre XII, chap. 22. Ce chapitre raconte comment Théodose fait fermer des bordels à Rome, voir la trad. fr. <hi rend="i">L'histoire ecclesiastique de Nicefore, fils de Calliste Xanthouplois, autheur grec, traduicte nouvellement du latin en françois</hi>, Paris, G. de La Nouë, 1578, p. 292.</note></note>, d’autant plus détestable que c’était sous ombre de justice ; laquelle cet Empereur abolit. Les Evêques néanmoins ne tonnaient moins contre les Chrétiens, qui se trouvaient à telles assemblées, que leurs prédécesseurs avaient fait contre les Païens, et disaient haut et clair ; « <quote>Que c’étaient œuvres du Diable, que lorsque nous allons à ces jeux, nous laissons la foi de Jésus-Christ, souillant et rompant les Sacrements et le Symbole de notre confession, etc.</quote> » Ce sont les propres mots de Salvien Evêque de Marseille<note place="margin" resp="author">lib. 6 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] « <quote>Diabolus autem est in spectaculis, pompis suis : ac per hoc, cum redimus ad spectaculum relinquimus fidem Christi. Hoc itaque modo omnia symboli sacramenta solvuntur, et totum quod in symbolo sequitur labefactatur et inquinatur</quote> », Salvien de Marseille, <hi rend="i">De vero judicio et providentia Dei libri VIII</hi>, Paris, J. de Marnef, 1575, p. 205. Une trad. fr. a été publiée par Nicolas de Bauffremont et Bon de Senecey, <hi rend="i">Du Vray jugement et providence de Dieu</hi>, Lyon, G. Rouillé, 1575) et André Rivet traduira une partie du livre VI en appendice de son <hi rend="i">Instruction Chrétienne</hi>, La Haye, T. Maire, 1639.</note></note>, qui impute tous les malheurs, qui de son temps accablaient une partie de la France, à telles impuretés, et dissolutions : et tant s’en faut, qu’on l’appelât Docteur de nouveauté, ou fantasque ; que Gennadius, Suidas, Trithemius<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Gennadius de Marseille, prêtre et historien du V<hi rend="sup">e</hi> s., Suidas, encyclopédie grecque de date incertaine (entre le IX<hi rend="sup">e</hi> et le XII<hi rend="sup">e</hi> s.) dont le titre a souvent été pris pour celui de son auteur, Trithemius (Johann von Heidenberg, 1462-1516) bénédictin allemand, astrologue et occultiste.</note>, et autres, l’appellent le Maître des Evêques<note place="margin" resp="author">Sozom. li. 5 c. 16 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Cette réf. à Hermias Sozomène, <hi rend="i">Historia Ecclesiastica</hi>, livre 5, chap. 16 sera utilisée à la p. 50, mais elle semble ici totalement incongrue.</note></note>. Ci-après nous l’ouïrons parler plus amplement sur ce sujet.</p>
<p>Que si<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « que » est une simple forme d’insistance : si… Voir <hi rend="i">supra</hi>, p. 21.</note> c’est à propos et justement, que nous alléguons les passages des Pères <pb n="42"/>contre les Idoles de l’Eglise Romaine ; certes nous avons la même raison, voire plus apparente, de produire leurs témoignages, contre les Jeux Comiques et Tragiques de ce temps ; auquel on joue les mêmes Comédies et Tragédies, que jouaient les Païens, à savoir, celles de Plaute, Térence, Euripide, Sophocle, Eschyle, Sénèque, etc., et n’y change-t-on un seul mot ; au lieu que les Papistes, changent au moins les noms de leurs idoles, et ne gardent pas, au moins n’adorent pas celles, qui restent du Paganisme, les statues d’un Jupiter, Vénus, Diane, etc.</p>
<p>Sur ce que l’on pourrait dire, qu’il en faudrait ôter ce qu’il y a de mauvais ; réformer les abus, non pas rejeter la chose ; Je réponds, qu’après avoir montré, que ni l’auteur, ni la matière, ni la forme, ni la fin, c’est-à-dire ni les principes intérieurs, ni les extérieurs, n’en valent rien ; on serait bien empêché, d’y trouver quelque chose de bon, et qui pût retenir le nom de tels jeux, que l’on demande i.<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] ce « i. » est-il une coquille pour « i.e. » ? Il faudrait alors comprendre : …y trouver quelque chose qui pût (…) qui contentât et rassasiât…</note> qui contentât la curiosité, et rassasiât la volupté des spectateurs. Je confesse qu’ès Comédies et Tragédies, il y a de belles sentences, des préceptes utiles, et avertissements sérieux : Mais ce n’est pas ce que demandent ceux, qui crient<pb n="43"/> contre nous : Ils ne les goûtent point, en les lisant ès livres, en les oyant prononcer à un Ecolier ; ne daigneraient faire trois pas, pour les apprendre, se souciant encore moins de les pratiquer : Enfin, ils n’y tâteraient jamais, s’il n’y voyaient ces déguisements ; s’ils ne sentaient la fumée de ces sauces de la cuisine infernale. Je m’en rapporte à leur conscience, s’ils ne prennent mille fois plus de plaisir à voir une farce, qu’à ouïr une moralité, s’ils ne béent plus après un mot de gueule<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] mot de gueule : obscénité.</note>, qu’après un grand nombre de belles sentences : En vain aussi ferait-on des ordonnances pour empêcher les excès, pour y garder la modestie : Ne sait-on pas, combien les premiers commencements en étaient petits et simples ? On fut longtemps sans Théâtres<note place="margin" resp="author">Varro. I. Caesar Scal. et alii <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Ces réf. à Varron et Jules-César Scaliger sont vagues. Nous n’avons pas retrouvé d’allusion de Varron aux débuts du théâtre : les fragments subsistants des <hi rend="i">Antiquitates rerum humanarum et divinarum</hi> n’évoquent pas le théâtre. Dans le premier livre « historicus » de ses <hi rend="i">Poetices libri VII</hi>, Jules-César consacre un chapitre au plus ancien genre dramatique, la pastorale (chap. 4), en évoquant son émergence mais il n’évoque ni un passé sans théâtre ni des spectacles corrupteurs.</note></note> ; et les Païens mêmes, prévoyant la corruption, et la peste publique, qu’amèneraient enfin ces jeux, n’en voulurent point, lorsque la vertu, et l’intégrité des mœurs, avaient encore quelque vigueur entre eux. Après quand Valérius Messala, et Cassius Longinus en eurent fait bâtir un ; Nasica, estimé le plus homme de bien, qui fut à Rome, le fit abattre, et vendre à l’encan tout l’appareil. Et fut fait un arrêt par le Sénat<note place="margin" resp="author">Val. Max. li.2. ca.2 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Valère-Maxime, <hi rend="i">Faits et dits mémorables</hi>. La réf. est inexacte, il s’agit du livre 2, chap. 4, § 2.</note></note>, qu’on n’apportât point de sièges pour s’asseoir, à voir jouer, ni dedans la<pb n="44"/>ville, ni à mille pas près ; afin de n’y acoquiner personne. Voire à ces premiers commencements, il n’appert point, qu’il y ait eu déguisements de sexe, par les habits ; et ne fut la chose rédigée en art, que bien longtemps après ; Ainsi ce qui du commencement était sain, ce dit Tite Live<note place="margin" resp="author">Lib.7 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Tite-Live, <hi rend="i">Histoire romaine</hi> (<hi rend="i">Ab Urbe Condita</hi>), livre 7, chap. 2. Tite-Live raconte la création des jeux scéniques pour apaiser les dieux et faire cesser la peste et il retrace les débuts du théâtre en termes de dégénérescence.</note></note>, se tourna enfin en une folie intolérable : Qu’en peut-on espérer à présent, que nous en avons tant de préceptes, et d’exemples, que l’art en est au suprême degré de perfection ? qu’on préfère les gentillesses de nos Pastorales, Farces, Momeries, Mascarades, Ballets, à toutes les Comédies, Tragédies, Satyres, Mimes et Pantomimes des Anciens ? Ceux qui n’ignorent point les machinations de Satan<note place="margin" resp="author">1 Cor. 7 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, 1 Cor., chap. 7, 5 : « <quote>nolite fraudare invicem nisi forte ex consensu ad tempus ut vacetis orationi et iterum revertimini in id ipsum ne temptet vos Satanas propter incontinentiam vestram</quote> », Ne vous refusez pas l’un à l’autre, si ce n’est d’un commun accord, temporairement, pour vaquer à la prière; puis remettez-vous ensemble, de peur que Satan ne vous tente à cause de votre incontinence.</note></note>, ne lui donneront jamais cette entrée, ne lui feront jamais une telle ouverture, quelque masque qu’il prenne, en quelque façon qu’il se déguise. Si quelqu’un voulait remettre en usage, les combats des gladiateurs, et autres tels furieux ébats des Païens ; on l’estimerait, ou furieux, ou Païen : Cependant on ne considère pas, que les premiers Chrétiens, abhorraient autant les uns, que les autres : Témoin Tertullien<note place="margin" resp="author">De habit. mul. ad finem. [<hi rend="i">Circi fu</hi> <hi rend="i">ror Arenæ atrocitas, Scena turpitudo</hi> ? Eadem repetit. In apolog. ca. 38. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Réf. inexacte: ce n’est pas à la fin du traité mais à la fin du livre I que se situe le passage invoqué : « <quote>Non tamen ideo circi furoribus aut arenae atrocitatibus aut scenae turpitudinibus christianum affici oportet, quia Deus et equum et pantheram et uocem homini dedit</quote> » (Tertullien, <hi rend="i">De Cultu foeminarum</hi>, livre I, chap. 8). Le 2<hi rend="sup">e</hi> réf. est à Tertullien, <hi rend="i">Apologétique</hi>, chap. 38, § 4, on y retrouve des expressions analogues : « <quote>cum insania circi, cum inpudicitia theatri, cum atrocitate arenae, cum xysti vanitate</quote> ».</note></note>, qui met en même rang, la cruauté du sable, c.à.d. les combats des gladiateurs, et la vilénie des <pb n="45"/>Scènes, c.à.d. des Jeux Comiques ou Tragiques, qui se jouaient aux Théâtres ; lesquels n’étant que de gazons, du commencement, que l’on mettait les uns sus les autres, pour voir plus à l’aise, devinrent puis après de marbre, et enfin furent couverts et revêtus d’or ; l’équipage, et tous les instruments qu’y étaient nécessaires, d’or semblablement, avec des voiles de pourpre, parsemés d’étoiles d’or<note place="margin" resp="author">Dio Cass. in Ner. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Dion Cassius, <hi rend="i">Histoire romaine</hi>, consacre ses livres 61 et 62 au règne de Néron et revient plusieurs fois sur ses extravagances théâtrales : livre 61, chap. 20 et 59 ; livre 62, chap. 131.</note></note> ; et ce quelquefois pour la parade d’un seul jour, à la réception d’un étranger. De tels excès à la vérité<note place="margin" resp="author">Plin. li. 33.ca. 3 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Pline, <hi rend="i">Histoire Naturelle</hi>, livre 33, chap. 3, dénonce l’or comme la perte de l’humanité].</note></note>, nous pourrait garantir la pauvreté ; mais toujours ferions-nous, ce que la vanité nous conseillerait, et ce que la bourse nous permettrait : Car chacun sait, que les Ballets, qui ne se font que pour une après-souper<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] le mot, orthographié « après soupée » est féminin.</note>, ne sont estimés, que selon le prix qu’ils ont coûté : Ainsi quand tout sera bien considéré, on se trouvera plus empêché<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : on éprouvera plus de difficulté à réformer le théâtre que les danses.</note> à cette réformation, qu’à celle des Danses, la conformité des Danses, et des farces étant si grande ; qu’en latin on exprime par un même mot, l’un et l’autre<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Tilenus fait sans doute allusion à <hi rend="i">mimus</hi>, spectacle largement dansé et souvent grossier – et seul spectacle où les femmes soient admises sur scène. Mais toute comédie romaine inclut des séquences dansées.</note> : On accordait au commencement, qu’il fallait retrancher des Danses, les chansons folles, et sales ; après on trouva qu’il en fallait ôter les occasions, et amorces de toute sale cupidité, et que les femmes ne fussent<pb n="46"/> pas mêlée avec les hommes : On jugea aussi, que si on permettait la danse à une assemblée d’hommes d’un côté, et des femmes de l’autre, que cela ne serait exempt d’inconvénients : que resta-t-il donc ? Que celui qui aurait envie de danser, le pourrait faire tout seul en sa chambre : par ce moyen s’en allaient à vau-l’eau les branles ; ou danses rondes ; auxquelles, comme dit quelqu’un, le Diable fait le centre, et les anges la circonférence ; on faisait aussi évanouir la plupart des autres danses, qui demandent compagnie : et ne se fut pas trouvé grand nombre de danseurs à cette mode ; Encore estimait-on, qu’il ne serait pas trop séant, à un fidèle, combattant en l’Eglise militante, sous l’enseigne de la croix en temps toujours calamiteux, ou pour soi, ou pour les membres d’un même corps ; de sauter, et gambader, comme un fol, en une chambre à part, cela sentant plus son bouffon, ou son ivrogne, que son Chrétien, au jugement même des Païens, l’un d’entre lesquels dit<note place="margin" resp="author">Cic. pro Mur. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Cicéron, <hi rend="i">Pro Murena</hi>, § 6.</note></note>, que nul ne danse, s’il n’est ivre ; tellement qu’enfin, il ne se trouva autre réformation propre pour la danse, qu’une entière abolition : Tout de même, se trouverait-il fort peu de Comédiens, s’il ne leur restait de leur exercice que ce qui s’en peut permettre<pb n="47"/> selon Dieu, et faudrait à la fin quitter tout ; ne plus ne moins, que celui qui aurait entrepris de nettoyer une masse d’ordure, il y trouverait toujours de l’ordure, et n’y aurait autre invention que de jeter le tout.</p>
<p>Reste la dernière, mais la plus douloureuse, et la plus importune, et criarde objection, contre les Médecins, qui tâchent de purger le patient de ces humeurs peccantes, voire Païennes ; auxquelles il faut imputer ces brocards nullement Chrétiens, qu’on leur donne, les appelant Saturnins<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] mélancolique, aigri.</note>, Loups garous, mélancoliques, hypocondriaques, ennemis de tout plaisir, voire de toute société : Faudra-t-il donc, disent-ils, que pour l’opinion de quelque renfrogné acariâtre, nous soyons privés de tout plaisir ?</p>
<p>Nous savons, grâces à Dieu, et ne sentons que trop, ce que demande l’état de la vie humaine en ce monde : Nous ne faisons la guerre, ni à la nature, ni à la société ; nous accordons tout ce qu’on peut alléguer, pour la nécessité des recréations ; mais nous disons, qu’elles doivent être séantes aux Chrétiens, non contraires à Jésus-Christ, ni à son Evangile ; que l’on doit en user selon la raison, non selon notre passion ; que l’on doit viser à ce qui est agréable<pb n="48"/> à Dieu, et convenable à notre profession ; Qu’il faut éprouver et discerner toutes choses, et retenir ce qui est bon : Qu’il faut combattre, et repousser les mauvaises coutumes, et les scandaleux exemples, comme les plus pernicieux ennemis de l’intégrité de nos mœurs : Que si entre les Païens tels exercices de farceries et bateleries, étaient indignes d’un personnage de qualité, voir suffisaient à déshonorer ceux qui s’en mêlaient, il préjudicient bien plus à la gravité et sainteté requises en un Chrétien. Si l’introduction de tels jeux, faites par Jason à Jérusalem<note place="margin" resp="author">2 Mac. 4 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Dans 2 Mac. 4, 11-14, le prêtre Jason établit des institutions impies (gymnase, palestre, lupanars) mais il n’est pas question de théâtre.</note></note>, sous la tyrannie d’Antiochus, était une marque du changement de la Religion Judaïque en la Païenne ; l’on n’en peut rien espérer de bon en l’Eglise Chrétienne : De fait, entre les jeux, que les Païens jouaient à l’honneur de leurs faux dieux, et ceux que les Papistes jouent quelquefois aux fêtes de leurs saints, il n’y a pas plus de différence, qu’entre la vieille et la nouvelle Idolâtrie, au jugement de Vives même<note place="margin" resp="author">Commen. in civi. Dei lib. 2, ca. 27 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Sur l’exemplaire de Wolfenbüttel, la réf. a été corrigée en livre 8, chap. 27. C’est effectivement dans son commentaire au chap. 27 du livre 8 que Vives fait un parallèle entre les pratiques catholiques et les pratiques païennes (les chrétiens traitent parfois les saints comme les païens traitaient leurs dieux) et dénonce les rires et les applaudissements de la populace pendant les représentations des <hi rend="i">ludi scenici</hi> chrétiens qu’il met en parallèle avec les <hi rend="i">ludi</hi> antiques. Voir <hi rend="i">De Civitate Dei</hi>, Bâle, Froben, 1555, col. 494.</note></note>, quoique des leurs.</p>
<p>Mais pource que outre les autres brocards, on nous appelle aussi Docteurs de nouveauté, adonnés à notre sens, etc., faut voir, si nous sommes les premier auteurs <pb n="49"/>de cette opinion, prétendue nouvelle, ou si nous sommes seuls en l’erreur que l’on nous attribue ; et si nous ne saurions repousser les exemples, dont on fait bouclier, par d’autres aussi authentiques : Ci-dessus nous en avons déjà produit quelques-uns ; et combien qu’après avoir ouï Dieu parler en l’Ecriture, il soit superflu, d’ouïr les témoignages des hommes ; toutefois, afin de satisfaire aux plus difficiles, et à ceux, qui écoutent plus volontiers les hommes que Dieu ; nous en amènerons encore quelques autres. En premier lieu, nous pourrions alléguer les plus sages d’entre les Païens, et apprendre d’un Sénèque, qu’il n’y a rien plus contraire à l’honnêteté des mœurs, que s’amuser à voir des spectacles, « <quote>d’autant <seg type="exquote">, dit-il,</seg>que les vices se glissent plus aisément ès esprits par le plaisir qu’on y prend ; et que l’on ne revient jamais avec les mêmes mœurs de la foule d’un théâtre, que l’on y est allé, etc.</quote> » Platon pour ces raisons, chasse de sa République les Poètes impurs<note place="margin" resp="author">lib. 2 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Dans les livres II et III de la <hi rend="i">République</hi>, Platon dénonce les déformations que les poètes imposent à l’image des dieux mais il ne les bannit pas expressément.</note></note>, tels que sont pour la plupart, les auteurs des Comédies, Aristote prenant pour chose confessée d’un chacun, que ce sont gens corrompus, et dépravés ; recherche, et déclare les raisons pourquoi ils sont tels<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] pseudo-Aristote, <hi rend="i">Problemata</hi>, section 30, § 10. Ce texte est paraphrasé par Aulu-Gelle dans le passage invoqué juste après.</note> : Et le Philosophe<pb n="50"/> Taurus<note place="margin" resp="author">A. Gell. lib. 20. ca. 3 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Aulu-Gelle, <hi rend="i">Nuits attiques</hi>, livre 20, chap. 4. La réf. est erronée mais elle est corrigée par un ajout manuscrit sur l’exemplaire de Wolfenbüttel, « et cap. 4 ». Dans ce chapitre, le philosophe platonicien Taurus, pour détourner un disciple de la fréquentation des comédiens, le renvoie au problème XXX du pseudo-Aristote. Ph. Vincent utilisera ce double témoignage, <hi rend="i">op. cit</hi>., p. 22-23.</note></note>, pour détourner un de ses auditeurs de leur compagnie, qu’il aimait, lui envoie ce passage d’Aristote, et l’exhorte de le lire tous les jours. Cicéron les méprise<note place="margin" resp="author">Li. 7 ep. I item li. 4 de Repub. apud August. li. 2 c. 9 de civit. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] La 1<hi rend="sup">ère</hi> réf. est erronée : nous n’avons pas trouvé de lettre VII, 1 faisant mention des comédiens ou du théâtre ni dans les lettres à Atticus ni dans les lettres familières. La 2<hi rend="sup">e</hi> réf., déjà utilisée <hi rend="i">supra</hi>, p. 37, renvoie au <hi rend="i">De Civitate Dei</hi> de S. Augustin qui invoque (II, 9) le passage du livre 2 du <hi rend="i">De Republica</hi> de Cicéron où Scipion déclare la comédie infâme ; mais c’est au chap. II, 13 qu’Augustin fait référence aux propos de Scipion sur l’infamie des comédiens.</note></note>, et affirme, qu’il n’y a pas même du plaisir pour un homme docte, et grave ; ailleurs les condamne du tout, comme chose vilaine et infâme. Pline doute, si la proscription de Sylla, a fait plus de mal à la République, ou l’Edilite de Scaurus, son beau-fils ; à cause de ce magnifique Théâtre qu’il fit bâtir, dont s’ensuivit une publique corruption des mœurs<note place="margin" resp="author">Lib. 36. ca. 15 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Pline, <hi rend="i">Histoire Naturelle</hi>, livre 36, rapporte le théâtre temporaire construit à grands frais par Scaurus au chap. 3, § 5, et dresse un parallèle avec Sylla au chap. 24, § 116.</note></note>. Sempronius Sophus répudia sa femme, pour avoir vu jouer des jeux à son désu<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] à son insu (sa femme est allée au théâtre à son insu).</note> ; Et ajoute l’historien<note place="margin" resp="author">Va. Max. li. 6 c. 3 <note resp="editor" place="bottom">[NDE]« <quote>dum sic olim feminis occurritur, mens earum a delictis aberat</quote> », Valère-Maxime, <hi rend="i">Faits et dits mémorables</hi>, livre 6, chap. 3, § 12].</note></note> qui le récite, « <quote>que tant qu’on relevait ainsi les femmes, elles n’avaient pas le cœur aux délices</quote>. » Ci-dessus nous avons vu le conseil, et le fait de Scipion Nasica, le plus homme de bien de Rome. Un Empereur, pour montrer la bonne nourriture<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] éducation.</note> qu’il avait eue en sa jeunesse, dit<note place="margin" resp="author">Jul. in Misop. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Julien L’Apostat, <hi rend="i">Misopogon</hi> (la haine de la barbe), la citation vient du chap. 14 ; Julien dit son dédain pour le théatre et l’amphithéâtre au chap. 3.</note></note> ; « <quote>que son précepteur ne lui avait permis de se trouver aux Théâtres, qu’il n’eût plus de poils au mention, que de cheveux en la tête.</quote> » Lui-même voulant réformer le Paganisme sur le modèle de l’intégrité, qu’il remarquait au Christianisme, défend les Tavernes, et les Théâtres à ses prêtres<note place="margin" resp="author">Sozom. li. 5 c. 16 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Hermias Sozomène, <hi rend="i">Historia Ecclesiastica</hi>, livre 5, chap. 16 « <quote>De studio Juliani in stabilienda gentilium religione et Christiana fide abolenda : item epistola quem scripsit ad quendam sacerdotem gentilium</quote> », cite la lettre de Julien l’Apostat à Arsacius, grand prêtre de Galatie, où il lui conseille d’exhorter les prêtres à ne pas fréquenter les théâtres et les tavernes, en imitant les façons des chrétiens, voir Migne, P.G., tome 676, col. 1259-1266.</note></note>. Auguste considérant<pb n="51"/> comment les femmes et les jeunes enfants s’y corrompaient<note place="margin" resp="author">Suet. in Aug. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Suétone, <hi rend="i">Vie d’Auguste</hi>, in <hi rend="i">Vie des 12 Césars</hi>, chap. 43-45. Auguste met de l’ordre dans les spectacles (chap. 44) et réprime quelques abus des acteurs (chap. 45) mais Tilénus détourne le témoignage de Suétone qui explique qu’Auguste « <quote>surpassa tous [les autres empereurs] pour la fréquence, la variété et la magnificence des spectacles</quote> » (chap. 43, 1).</note></note>, fit plusieurs réformations là-dessus, ne les pouvant du tout bannir. Mais j’entends que déjà quelqu’un a répondu en gros, à tous ces témoignages, pris des Païens ; Puisque les Païens condamnaient ces jeux ; les Chrétiens donc les doivent approuver : voilà sa fériale<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] plaisante, proposée en manière de plaisanterie.</note> solution : Un autre, qui aimerait mieux donner gloire à Dieu, que se moquer du monde, conclurait ainsi : Puisque les Païens, n’étant guidés que de la raisons humaine, ont aperçu et condamné l’impureté de ces jeux ; quelle honte aux Chrétiens, éclairés par la lumière Divine, de les chérir, et maintenir si opiniâtrement ? Laissons donc les Païens, et voyons quelle a été l’opinion des anciens Chrétiens.</p>
<p>Théophile Evêque d’Antioche, environ l’an 150, comme les Païens calomniaient les Chrétiens, qu’ils mangeaient de la chair humaine, répond<note place="margin" resp="author">cont. Autol. li. 3 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] <hi rend="i">Contra Autolycum</hi> désigne Théophile d’Antioche, <hi rend="i">Libri 3 ad Autolycum</hi>, chap. 15 “Christianorum innocentia luculenter diffenditur”, Migne, PG, tome 6, col. 1141-1142]. </note></note>, qu’il ne leur était pas seulement permis de regarder les combats des gladiateurs, ni autres jeux des Païens, et qu’ils ne le pouvaient sans se polluer par cette contagion.</p>
<p>Autant en dit Athénagoras<note place="margin" resp="author">In. apol. ad imp.ator. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Athénagoras d’Athènes (IIe s.) répond à l’accusation de cannibalisme lancée, à la communion, contre les chrétiens, au chap. 35 de son <hi rend="i">Apologie</hi> (ou <hi rend="i">Legatio pro Christianis</hi>) adressée aux empereurs Marc-Aurèle et Commode, Migne, PG, tome 6, col. 967-970.</note></note>, environ ce même temps purgeant les Chrétiens de la même calomnie.</p>
<p><pb n="52"/>Clément Alexandrin environ l’an 200 dit<note place="margin" resp="author">Lib. 3. pæd. ca. 5 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Réf. erronée, il n’y a pas de livre 3 du <hi rend="i">Pédagogue</hi> de Clément d’Alexandrie, mais le chapitre <hi rend="i">5</hi> du livre II (« Du rire »), fait passagèrement référence au théâtre de façon dépréciative (personne ne veut travestir son corps au théâtre).</note></note>, qu’il n’y a rien plus indigne d’un Chrétien, que les jeux qui se jouent aux Théâtres, lesquels il appelle, comme a été dit ci-dessus, chaires de pestilence.</p>
<p>Origène son disciple, exposant ces mots<note place="margin" resp="author">Hom. xi. in Levit. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Origène, 11<hi rend="sup">e</hi> homélie sur le Lévitique, sur les mots « <quote>Sancti estote, quia et ego Sanctus sum Dominus Deus vester</quote> », Migne, PG, tome 12, col. 530 : « <quote>Nam de eis quid dicemus qui cum gentilium turbis ad spectacula maturant, et conspectus suos atque auditus impudicis et verbis et factibus foedant ? Non est nostrum pronuntiare de talibus. Ipsi enim sentire, et videre possunt quam sibi deligerint partem.</quote> » (d’ap. l’éd. des bénédictins de Saint-Maur). Tilenus omet soigneusement une phrase qui dessert son propos : « <quote>non est nostrum pronuntiare de talis</quote> », ce n’est pas à nous de nous prononcer sur de telles gens.</note></note> ; « <quote>Soyez Saints ; car je suis aussi Saint, le Seigneur votre Dieu</quote> » : « <quote>Que dirons-nous<seg type="exquote">, s’écrie-t-il ; </seg>de ceux, qui courent aux spectacles, avec les Païens, souillant leurs yeux et leurs oreilles de paroles et de gestes impudiques, ils peuvent bien voir et sentir, quelle part ils ont choisie. </quote>» Le même ailleurs<note place="margin" resp="author">Hom. 8. in Isa. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Origène, 8<hi rend="sup">e</hi> homélie sur les visions d’Isaïe, Migne, PG, tome 13, col. 252 : « <quote>Et re vera si vincamur, et post haec verba peccemus, si post Ecclesiam rursum in circum, et ad equorum cursus, et ad conventum gentilium eamus, quid aliud fit quam superatos possidet.</quote> »</note></note> ; « <quote>Si<seg type="exquote">, dit-il, </seg>après l’Eglise, nous retournons à voir les courses des chevaux, et autres assemblées des Païens ; qu’est-ce autre chose, sinon que le Diable nous surmonte, et possède</quote>. »</p>
<p>Tertullien<note place="margin" resp="author">Apolog. cap. 38 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Tertullien, <hi rend="i">Apologeticum</hi>, cap. 38, 4-5 : « <quote>Aeque spectaculis vestris in tantum renuntiamus in quantum originibus eorum, quas scimus de superstitione conceptas, cum et ipsis rebus, de quibus transiguntur, praetersumus. Nihil est nobis dictu, visu, auditu cum insania circi, cum inpudicitia theatri, cum atrocitate arenae, cum xysti vanitate. Quo vos offendimus, si alias praesumimus voluptates ? Si oblectari novisse nolumus, nostra iniuria est, si forte, non vestra.</quote> »</note></note>. « <quote>Nous renonçons aussi bien à vos spectacles, qu’à leurs origines, que nous savons être nés de la superstition, nous n’avons rien de commun avec la folie des lices, avec l’impudicité du Théâtre, avec la cruauté du sable, avec la vanité du portique des gladiateurs ; En quoi vous faisons-nous tort, si aimons mieux d’autres voluptés, nous réprouvons les choses qui vous plaisent.</quote> » Il traite cette matière exprès ailleurs<note place="margin" resp="author">De spectac. <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Tertullien, <hi rend="i">De Spectaculis</hi>.</note></note>, et allègue les raisons, pourquoi il n’est loisible aux Chrétiens de s’y trouver ; à savoir ; parce que ce sont appartenances<pb n="53"/> de l’idolâtrie ; parce qu’il s’y commet plusieurs maux, plusieurs péchés s’y engendrent, et le nom de Dieu est blasphémé ; parce que le Diable y règne, dont il récite l’histoire d’une femme, qui étant allée au Théâtre, pour y voir des jeux, s’en revient possédée d’un malin esprit, lequel étant adjuré et interrogé, pourquoi il était entré au corps d’une personne fidèle ; répondit, qu’il avait justement fait, l’ayant trouvée sur le sien<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Tertullien rapporte cette anecdote au chap. 26, § 1-2 du <hi rend="i">De Spectaculis</hi> : quand la femme est exorcisée, le diable sort en disant qu’il était normal de la posséder puisqu’elle était venue au théâtre, c’est-à-dire chez lui.</note>.</p>
<p>S. Cyprien enquis si un certain Comédien<note place="margin" resp="author">Lib. I. epist. 10 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] il s’agit de l’épître à Eucratius, voir la trad. fr. de Jacques Tigeou, <hi rend="i">Les Oeuvres de sainct Cecile Cyprian</hi>, Paris, N. Chesneau, 1574, p. 30-31.</note></note>, qui avait appris et exercé ce métier, lorsqu’il était encore païen ; et le voulait continuer, étant devenue Chrétien, non toutefois pour jouer au Théâtre en public, mais pour en façonner d’autres en son privé, et ce à cause de la pauvreté, n’ayant nul autre moyen de gagner sa vie ; enquis, dis-je, s’il devait être admis à la communion de l’Eglise ; répond : « <quote>Qu’il n’est pas convenable, ni à la majesté Divine, ni à la discipline de l’Evangile, que la modestie et l’honneur de l’Eglise, soient souillés d’une vilaine et infâme contagion : Car, <seg type="exquote">ajoute-t-il<note place="margin" resp="author">Deut. 22 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Deut., chap. 22, 5.</note></note></seg>, si la Loi défend à l’homme de se vêtir d’habit de femme, et si ceux qui le font, sont jugés maudits, combien plus grand crime est-ce de représenter des gestes sales, lâches et efféminés par<pb n="54"/> l’enseignement de cet art impudique.</quote> » Le lecteur voie toute cette Epître, et il connaîtra, que nous ne sommes pas les premiers, qui appliquons cette Loi de Dieu, à la défense des jeux Comiques.</p>
<p>Le même ailleurs, après avoir parlé des jeux sanglants des gladiateurs, ajoute<note place="margin" resp="author">Lib. 2. epist. 2 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] il s’agit de l’épître à Donat, voir la trad. de J. Tigeou, <hi rend="i">op. cit</hi>., p. 40-41.</note></note> ; « <quote> Tu verras aussi aux Théâtres de quoi te fâcher, et de quoi rougir : Aux Tragédies on récite les anciens horreurs, des parricides, et incestes, afin que tout âge entende, que ce qui a été fait autrefois, se peut bien encore faire : on ne laisse pas mourir les méchancetés, par la vieillesse, on ne permet que les crimes soient accablés par le temps, ni qu’ils soient ensevelis d’oubliance ; ce ne sont plus crimes, ils deviennent exemples. On prend plaisir par les vilains enseignements de ces joueurs, ou de se représenter ce qu’on a fait au logis, ou d’entendre ce qu’on y pourra faire, l’Adultère s’y apprend, en le voyant jouer ; et quand le mal de l’Autorité publique sert de maquereau aux vices, celle qui peut-être, étant allée chaste au spectacle, s’en revient impudique, etc.</quote> » Il en dit plusieurs autres choses en la même épître.</p>
<p>Qui veut voir comme Arnobe les dépeint, voie son septième livre<note place="margin" resp="author">Un peu après le milieu du livre <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Arnobe, <hi rend="i">Adversus nationes</hi>, livre VI, chap. 33.</note></note> et il trouvera, qu’il ne fait pas grand<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] forme archaïque du féminin.</note> différence, entre les Théâtres et les Bordeaux<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] bordels.</note>.</p>
<p><pb n="55"/>Son disciple Lactance, précepteur d’un fils de l’Empereur Constantin, traite la même question, et y donne la même résolution. Il dit<note place="margin" resp="author">Lib. 6, ca. 20 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Lactance, <hi rend="i">Divinae Institutiones</hi>, livre VI, chap. 20, « <quote>et quo magis sunt eloquentes, qui flagitia illa finxerunt, eo magis sententiarum elegantia persuadent, et facilius inhaerent audientium memoriae versus numerosi et ornati</quote> » et « <quote>Vitanda ergo spectacula omnia, non solum ne quid vitiorum pectoribus insidat, quae sedata et pacifica esse debent: sed ne cujus nos voluptatis consuetudo deliniat, et a Deo atque a bonis operibus avertat.</quote> »</note></note>, « <quote>que les Comédies, plus elles sont élégantes, plus elles nous persuadent les vilénies, nous les imprimant par la beauté des vers polis et nombreux, etc.</quote> » Après un long discours, qui repr ésente les maux, qui s’ensuivent, il conclut en ces termes : « <quote>Il faut donc fuir les spectacles, non seulement à ce qu ’il n’en demeure quelque vice en nos cœurs, qui doivent être rassis, et paisibles ; mais aussi, que l’accoutumance de quelque volupté, ne nous allèche, et détourne de Dieu, et des bonnes œuvres, etc</quote>. »</p>
<p>S. Chrysostome les appelle fêtes de Satan<note place="margin" resp="author">Hom. 45. in act. et hom. 31. in 4. Lo <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Réf. probablement erronées. L’homélie 45 sur les <hi rend="i">Actes</hi> n’évoque pas le théâtre. Jean Chrysostome attaque le théâtre dans de nombreuses homélies en l’identifiant aux pompes de Satan, notamment la <hi rend="i">Troisième homélie sur les démons</hi>, la <hi rend="i">Troisième homélie sur David et Saül</hi> et l’<hi rend="i">Homélie contre ceux qui ont abandonné l’Eglise pour aller aux jeux du cirque et du théâtre</hi>.</note></note> : Et voyant, qu’à Constantinople, on jouait des jeux, auprès d’une statue de l ’Impératrice, et qu’à cette occasion, le peuple se détournait des assemblées Ecclésiastiques, il l’en reprend vivement<note place="margin" resp="author">Socr. li. 6 ca. 18. et Sozom. l. 8 c. 20 et 21 et 22 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Socrate le Scolastique, <hi rend="i">Historia Ecclesiastica</hi>, livre 6, chap. 18, « <quote>De argentea Eudoxiae statua : et quomodo Joannes ob eam Ecclesia denuo vulsus in exsilium abductus est</quote> », Migne, P.G., tome 67, col. 715-722. Hermias Sozomène, <hi rend="i">Historia Ecclesiastica</hi>, livre 8, chap. 20 à 22, Migne, P.G., tome 67, col. 1567-1574.</note></note> : on le calomnie envers l’Impératrice, qui l’avait déjà une fois banni de la ville ; il ne rabat rien de sa liberté, et sainte hardiesse : Elle ne pouvant supporter la vérité, et sévérité de ce S. Personnage, fait assembler un Concile, pour le chasser ; et il aime mieux retourner à son exil, que de flatter la plus grande Princesse du monde.</p>
<p>Si je voulais produire ici Salvien<pb n="56"/> Ev êque de Marseille, contemporain de S. Chrysostome, et de S. Augustin, duquel a été parlé ci-dessus<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] voir <hi rend="i">supra</hi>, p. 41.</note> ; il me faudrait transcrire tout le sixième livre de son œuvre <hi rend="i">Du vrai jugement et providence de Dieu</hi><note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Salvien de Marseille, <hi rend="i">De vero judicio et providentia Dei libri VIII</hi>, éd. cit., 1575. </note>, il y d éduit tous les inconvénients, qui accompagnent tels Jeux ; affirme, que les vices qui ailleurs sont séparés, se joignent ensemble ès Théâtres ; Que « <quote>ceux qui regardent ces portraits de paillardises, représentées au Théâtre paillardent entièrement en leur cœur ; paillardent non seulement en s’en retournant, mais aussi en y allant</quote>. »<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « <quote>in illis imaginibus fornicationum, omnis omnino plebs fornicatur (…) Non enim tunc tantummodo quando redeunt, sed etiam quando veniunt fornicantur</quote> », <hi rend="i">ibid</hi>., p. 199.</note> Que « <quote>la conscience témoigne à un Chrétien, que Dieu les a en horreur, et exécration ; et que tout ainsi, qu ’il y est offens é, que le Diable y prend aussi plaisir : Que nul ne peut vanter de servir Dieu en l’Eglise, qui se montre si affectionné serviteur du Diable, en la saleté de ces jeux, et spectacles. Que s’adonner à ces choses, c’est imiter les Géants, qui par un effort forcené tâchent d ’assaillir les cieux.</quote> » <note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « <quote>Si vero in conscientia nostra hoc est, quod Deus horret, quod execratur, quod sicut in his sit pastus diaboli, ita offensio Dei : quomodo nos in ecclesia Deum colere dicimus, qui in obscoenitate ludorum semper diabolo deservimus, et haec generaliter et scientes de consilio et industria ? Et quae nobis quaeso, quae spes erit apud Deum, qui non casu aut imprudentia, Deum laedimus, sed exemplo illorum quondam gigantum, quos insanis conatibus superna tentasse et quasi in nubes gradum tulisse legimus.</quote> », <hi rend="i">ibid</hi>., p. 200.</note> Item répondant à ceux qui criaient qu ’on les voulait empêcher de se réjouir, il dit, « <quote>Rions tant d émesurément que nous voudrons, et nous éjouissons toujours, pourvu que ce soit sans pécher : Quelle forcènerie et folie est ceci, d ’estimer que la réjouissance et ris ne soient bien parfaits, si Dieu n’y est injurié ; je dis offens é et injurié en toute extrémité ; Car ès spectacles<pb n="57"/> publics, il y a une certaine apostasie, et dévoiement de la foi, et prévarication pestilente des articles et Saints Sacrements d’icelle.</quote> »<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] « <quote>Rideamus quaeso quantumlibet immensuratim, laetemur quantumlibet jugiter, dum modo innocenter. Quae vecordia est et amentia, ut non putemus risum et gaudium tanti ess, nisi Dei in se habeat injuriam ? Injuriam utique et maximam. In spectaculis enim quaedam apostatio fidei est, et a symbolis ipsius et coelestibus sacramentis letalis praevaricatio</quote>. », <hi rend="i">ibid</hi>. p. 204.</note> Mais comme j’ai dit, ce livre-là tout entier, ne contient qu ’une détestation générale de ces choses. Je prie le lecteur de la lire sur le lieu<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : lire cette détestation dans le passage de Salvien que j’indique.</note>, et désirerais bien, que quelques-uns considérassent cette sévère mais très juste répréhension, que cet Evêque-là fait, sur la fin de ce 6. livre, à ceux de Trèves, qui après la ruine de leur ville, après des massacres, et autres malheurs, présentèrent requête aux Empereurs, pour avoir permission de célébrer des spectacles ; prononçant, que ceux qui faisaient cette demande à leurs Princes, étaient plus malheureux à cause de la pe rte de leur sens et entendement, qu’ils montraient en cela, qu’à cause de la perte de leurs biens et parents, perdus par la guerre. Les délicats qui trouvent notre langage trop âpre, et rude, diront qu’il est plein de flatterie, s’ils daignent le comparer avec le style de cet Evêque, appelé de son temps le Maître des Evêques.</p>
<p>Nous avons déjà ouï le témoignage de S. Augustin, qui avec plusieurs autres nous apprend ; Que les Comédiens étaient plus déshonorés entre les Païens, bien qu’ils<pb n="58"/>ne s ’en pussent passer, qu’ils ne sont aujourd ’hui entre certains Chr étiens. En sa <hi rend="i">Cité de Dieu</hi> il allègue Cicéron<note place="margin" resp="author">Lib. 2. cap. 13 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Le livre II du <hi rend="i">De Civitate Dei</hi> attaque le théâtre, notamment aux chap. 8, 13 et 27.</note></note>, qui fait dire à Scipion, Que les Romains estimant cet art du tout infâme non seulement déniaient droit de bourgeoisie aux Comédiens, mais ne les souffraient non plus entre les gens de guerre, tant ils les jugeaient dépravés et pernicieux. Sur quoi il se moque plaisamment des Romains, qui tenaient pour service de leurs Dieux, les Comédiens, et détestaient tant les Comédiens, au lieu de les honorer comme Prêtres, et principaux serviteurs des Dieux : Mais je crois qu’il eût pleuré amèrement, aussi bien que son Commentateur Vives<note place="margin" resp="author">Lib. 8. cap. 27 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] J. L. Vives dénonce les débordements des représentations sacrées dans son commentaire au livre 2, chap. 27 du <hi rend="i">De Civitate Dei</hi> d’Augustin, v. l’éd. Bâle, Froben, 1555, col. 494. Tilenus a déjà uitilisé ce témoignage, <hi rend="i">supra</hi>, p. 48.</note></note> (lequel quoique de l’Eglise Romaine, déteste l’impiété des Prêtres, qui aujourd’hui permettent de jouer l’histoire de la passion de notre Seigneur) s’il eût prévu, que la même corruption dût entrer en l’Eglise, en la Cité de Dieu, où il s’en voit plus, qu’il n’y en eut jamais entre les Païens. Car, comme ci-dessus nous avons dit ; outre ce, qu’ès Ballets, on contrefait quelquefois les anciennes Comédies, qu’on appelait, <hi rend="i">Palliatas, Togatas, Prætextatas, Trabeatas, Tabernarias, Atellanas, Fescenninos, Mimos, Satyras</hi>, etc., on essaie à en inventer<pb n="59"/> toujours de nouvelles, se déguisant tantôt en Turcs, en Egyptiens ; tantôt en Sauvages, tantôt en Bergers ; quelquefois en Sorciers ; bien souvent en Diables où il faut représenter plus de chiffres, et de figures, que les anciens n’en connurent onc : Tous ces Ballets sont estimés comme la moelle, l’infusion, et quintessence, comme un nouveau sirop magistral, pour empoisonner les âmes : Car on commence à se dégouter des Comédies, et Tragédies simples ; et crois, qu’à la fin on surmontera l’horreur<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] comprendre : le théâtre moderne surpassera en horreur les Bacchanales.</note> des Bacchanales, et des Florales ; dont les Païens mêmes eurent honte : Est aussi à craindre qu’on ne se contentera plus, dans quelque temps, de déguiser les habits ; mais qu’on essaiera de changer le sexe tout à fait, à l’exemple de Néron<note place="margin" resp="author">Dio in Ner <note resp="editor" place="bottom">[NDE] = Dion Cassius, <hi rend="i">Histoire romaine</hi>, livre 62, § 28; le règne de Néron occupe une partie des livres 61 et 62.</note></note>, prenant à femme son Sporus, et se donnant pour femme à Pythagore : ou à celui d’Héliogabale, qui fit tout ce qu’il put, pour devenir femme.</p>
<p>Ce sujet pourrait être traité plus amplement, et confirmé par plus grand nombre de raisons, tant de la parole de Dieu, que des écrits des Pères, Décrets de Conciles, histoire Ecclésiastique, et même de la Discipline de nos Eglises réformées ; mais ayant éclairci la question de droit par<pb n="60"/> l’Ecriture sainte, et montré celle du fait, par la pratique de l’Eglise primitive : ceci pourra suffire aux dociles ; et tout ce qu’on en pourrait dire au monde, ne suffirait aux opiniâtres ; auxquels je proposerai derechef l’exemple des premiers Chrétiens, lesquels croyant, que Dieu abhorrait généralement tous hypocrites, et toute hypocrisie ; (car ces mots, pris en leur propre et naïve signification, signifient les joueurs de Comédies ou Tragédies<note place="margin" resp="author">Heb. 10. ver. 33 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Heb., chap. 10, 33 « <quote>Et in altero quidem opprobriis et tribulationibus spectaculum facti : in altero autem socii aliter conversantium effecti</quote> » : vous avez soutenu un grand combat affectif « <quote>tantôt exposés comme en spectacle aux opprobres et aux tribulations, tantôt partageant les maux de ceux qui étaient traités ainsi</quote> ».</note></note>, et le rôle, l’action ou geste qu’ils représentent.) ne parlaient jamais de tels jeux, que pour les détester, n’entraient aux Théâtres, que pour y souffrir opprobre, non pour y recevoir du plaisir ; servant eux-mêmes de sujet aux Païens ; pour jouer des Tragédies, où il n’y avait rien de feint, ni de déguisé : Et s’en est vu de nos jours, de si sanglantes en Europe, principalement sus le Théâtre de France, jouées aux dépens des vrais Chrétiens<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] les protestants français ont été, pendant les guerres de religion, les dignes successeurs des premiers martyrs chrétiens : l’idée est chère à la polémique protestante, de Jean Crespin à John Foxe.</note> ; que ceux qui veulent être de ce nombre, se devraient montrer plus zélés à apaiser l’ire de Dieu par repentance, et nouveauté de vie ; que curieux à l’irriter<note place="margin" resp="author">Zosim. lib. 2 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Zosime, <hi rend="i">Histoire nouvelle</hi>. Henri Estienne a publié les deux premiers livres en grec et en latin en 1581. Le début du livre II rapporte comment les jeux séculaires ont été établis pour préserver de la peste et des maladies.</note></note>, en recherchant et approuvant la nouveauté des farces, et vanités Païennes ; lesquelles un des grands ennemis des Chrétiens, se plaint tant, avoir été abolies par le premier Empereur Chrétien,<pb n="61"/> imputant la ruine de l’Empire Romain, à l’abolition de cette abomination<note resp="editor" place="bottom"> [NDE] Constantin a aboli les sacrifices païens et, en 314, sciemment oublié de célébrer les jeux séculaires. L’allusion à ce « <quote>grand ennemi des chrétiens</quote> » reste obscure.</note>.</p>
<p>Voilà à quelles gens il appartient de se plaindre de nous, à savoir aux Païens ; non aux Chrétiens, qui se souviennent de la règle, que l’Apôtre prescrit à toutes nos actions<note place="margin" resp="author">Phil. 4 <note resp="editor" place="bottom">[NDE] Paul, Phil., chap. 4, 8.</note></note>, quand il dit : « <quote>Toutes choses qui sont vraies, toutes choses honorables, justes, pures, amiables de bonne renommée ; S’il y a quelques vertu, et quelque louange, pensez à ces choses.</quote> » Ils considèrent aussi, combien sont dangereuses les moindre ouvertures qu’on fait au péché ; Toute corruption étant semblable à la fièvre hectique, qui du commencement est malaisée à connaître, aisée à guérir ; au progrès trop facile à connaître, impossible à guérir : tellement qu’il nous advient, enfin, comme dit quelque Ancien, que nous ne pouvons plus supporter, ni les vices, ni les remèdes ; voire on se moque des remèdes, quand ce qui était vice est devenu coutume.</p>
<p>Le Père des lumières, nous veuille éclairer par le flambeau de sa parole, adressant nos pas en ses voies ; à ce qu’au milieu des ténèbres, et confusions de ce siècle mauvais, nous y parachevions notre course sans achoppement, et que foulant aux pieds les vains plaisirs du monde, nous méditions assidument les joies<note place="margin" resp="author">1 Cor. … <note resp="editor" place="bottom">[NDE] le numéro du chapitre est illisible ; nous n’avons pas trouvé dans les épîtres aux Corinthiens de passage correspondant.</note></note>, que Dieu a apprêtées à ceux qui l’aiment. A lui soit gloire, honneur et louange à jamais. Amen.<pb n="62"/></p>
</div>
<div type="chapter">
<head>
<hi rend="i">Analyse et sommaire du présent Traité</hi>
</head>
<div>
<head>I. Arguments pris de la Matière des Comédies et Tragédies.</head>
<p>Ce qui est plein de profanation de l’Ecriture Sainte, d’ordures et de dissolutions, de blasphèmes et invocations des Dieux Païens, ne doit être toléré en l’Eglise Chrétienne :</p>
<p>La matière des Jeux Comiques et Tragiques est telle :</p>
<p>Ils ne doivent donc être tolérés en l’Eglise Chrétienne.</p>
</div>
<div>
<head>II. Arguments pris de leur Forme.</head>
<p>Ce que Dieu appelle abomination ne doit être permis aux Chrétiens :</p>
<p>Le déguisement du sexe, par les habits, est appelé abomination devant Dieu :</p>
<p>Donc il ne doit être permis aux Chrétiens.</p>
</div>
<div>
<head>III. Arguments pris de leur cause Efficiente.</head>
<p>Le service que le Diable a ordonné aux Païens ne doit avoir lieu entre les Chrétiens :</p>
<p>Or il appert par les histoires, tant Ecclésiastiques que profanes, que le Diable a ordonné les<pb n="63"/>Jeux Comiques et Tragiques comme partie de son service :</p>
<p>Ils ne doivent donc avoir lieu entre les Chrétiens.</p>
</div>
<div>
<head>IV. Arguments pris de leur cause Finale.</head>
<p>Ce que les Païens suivaient anciennement pour honorer et apaiser le Diable ne se peut maintenant faire entre les Chrétiens sans déshonorer et offenser Dieu :</p>
<p>Or les Jeux Comiques et Tragiques se jouaient anciennement pour ladite fin :</p>
<p>Ils ne peuvent donc être joués aujourd’hui sans ledit inconvénient.</p>
<p><hi rend="bold">Fin</hi></p>
</div>
</div>
</body>
</text>
</TEI>