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Impatients désirs d’une illustre vengeance
Dont la mort de mon père a formé la naissance,
Enfants impétueux de mon ressentiment
Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
Vous régnez sur mon âme avecque trop d’empire,
Pour le moins un moment souffrez que je respire,
Et que je considère en l’état où je suis,
Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
Quand je regarde Auguste en son trône de gloire,
Et que vous reprochez à ma triste mémoire
Que par sa propre main mon père massacré,
Du trône où je le vois fait le premier degré ;
Quand vous me présentez cette sanglante image,
La cause de ma haine, et l’effet de sa rage,
Je m’abandonne toute à vos ardents transports,
Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts :
Au milieu toutefois d’une fureur si juste,
J’aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
Quand il faut pour le perdre exposer mon amant.
Oui, Cinna, contre moi moi-même je m’irrite,
Quand je songe aux dangers où je te précipite.
Quoique pour me servir tu n’appréhendes rien,
Te demander du sang, c’est exposer le tien.
D’une si haute place on n’abat point de têtes,
Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes,
L’issue en est douteuse, et le péril certain :
Un ami déloyal peut trahir ton dessein,
L’ordre mal concerté, l’occasion mal prise,
Peuvent sur son auteur renverser l’entreprise,
Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper,
Dans sa ruine même il peut t’envelopper,
Et quoi qu’en ma faveur ton amour exécute,
Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute.
Ah ! Cesse de courir à ce mortel danger,
Te perdre en me vengeant, ce n’est pas me venger,
Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes
Aux douceurs que corrompt l’amertume des larmes,
Et je tiens qu’il faut mettre au rang des grands malheurs
La mort d’un ennemi qui nous coûte des pleurs.
Mais peut-on en verser alors qu’on venge un père ?
Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ?
Et quand son assassin tombe sous notre effort,
Doit-on considérer ce que coûte sa mort ?
Cessez vaines frayeurs, cessez lâches tendresses
De jeter dans mon cœur vos indignes faiblesses,
Et toi qui les produis par tes soins superflus,
Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus,
Lui céder c’est ta gloire, et le vaincre, ta honte,
Montre-toi généreux, souffrant qu’il te surmonte,
Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
Et ne triomphera que pour te couronner.
Je l’ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
Quoique j’aime Cinna, quoique mon cœur l’adore,
S’il me veut posséder, Auguste doit périr,
Sa tête est le seul prix dont il peut m’acquérir.
Je lui prescris la loi que mon devoir m’impose.
Elle a pour la blâmer une trop juste cause,
Par un si grand dessein vous vous faites juger
Digne sang de celui que vous voulez venger,
Mais encore une fois souffrez que je vous die
Que cette passion dût être refroidie.
Auguste chaque jour à force de bienfaits
Semble assez réparer les maux qu’il vous a faits,
Sa faveur envers vous paraît si déclarée,
Que vous êtes chez lui la plus considérée,
Et de ses courtisans souvent les plus heureux
Ont encore besoin que vous parliez pour eux.
Toute cette faveur ne me rend pas mon père,
Et de quelque façon que l’on me considère,
Abondante en richesse ou puissante en crédit,
Je demeure toujours la fille d’un proscrit.
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses,
D’une main odieuse ils tiennent lieu d’offenses,
Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,
Plus d’armes nous donnons à qui nous veut trahir.
Il m’en fait chaque jour sans changer mon courage,
Je suis ce que j’étais, et je puis davantage,
Et des mêmes présents qu’il verse dans mes mains
J’achète contre lui les esprits des Romains.
Je recevrais de lui la place de Livie,
Comme un moyen plus sûr d’attenter à sa vie.
Pour qui venge son père il n’est point de forfaits,
Et c’est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ?
Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate ?
Assez d’autres sans vous n’ont pas mis en oubli
Par quelles cruautés son trône est établi ;
Tant de braves Romains, tant d’illustres victimes,
Qu’à son ambition ont immolé ses crimes,
Laissent à leurs enfants d’assez vives douleurs
Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
Beaucoup l’ont entrepris, mille autres vont les suivre,
Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre,
Remettez à leurs bras les communs intérêts,
Et n’aidez leurs desseins que par des vœux secrets.
Quoi ? Je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?
J’attendrai du hasard qu’il ose le détruire ?
Et je satisferai des devoirs si pressants
Par une haine obscure et des vœux impuissants ?
Sa perte que je veux me deviendrait amère
Si quelqu’un l’immolait à d’autres qu’à mon père,
Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas
Qui le faisant périr ne me vengerait pas.
C’est une lâcheté que de remettre à d’autres
Les intérêts publics qui s’attachent aux nôtres,
Joignons à la douceur de venger nos parents
La gloire qu’on remporte à punir les tyrans,
Et faisons publier par toute l’Italie,
La liberté de Rome est l’œuvre d’Émilie,
On a touché son âme, et son cœur s’est épris,
Mais elle n’a donné son amour qu’à ce prix.
Votre amour à ce prix n’est qu’un présent funeste
Qui porte à votre amant sa perte manifeste.
Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l’exposez,
Combien à cet écueil se sont déjà brisés,
Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
Ah ! Tu sais me frapper par où je suis sensible,
Quand je songe aux hasards que je lui fais courir,
La crainte de sa mort me fait déjà mourir,
Mon esprit en désordre à soi-même s’oppose,
Je veux et ne veux pas, je m’emporte et je n’ose,
Et mon devoir confus, languissant, étonné,
Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte,
Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n’importe,
Cinna n’est pas perdu pour être hasardé,
De quelques légions qu’Auguste soit gardé,
Quelque soin qu’il se donne et quelque ordre qu’il tienne,
Qui méprise sa vie est maître de la sienne.
Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit,
La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
Quoi qu’il en soit, qu’Auguste ou que Cinna périsse,
Aux mânes paternels je dois ce sacrifice ;
Cinna me l’a promis en recevant ma foi,
Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
Il est tard après tout de m’en vouloir dédire.
Aujourd’hui l’on s’assemble, aujourd’hui l’on conspire,
L’heure, le lieu, le bras se choisit aujourd’hui,
Et c’est à faire enfin à mourir après lui.
Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
Des grandeurs du péril n’est-elle point troublée,
Et reconnaissez-vous au front de vos amis
Qu’ils soient prêts à tenir ce qu’ils vous ont promis ?
Jamais contre un tyran entreprise conçue
Ne permit d’espérer une si belle issue,
Jamais de telle ardeur on n’en jura la mort,
Et jamais conjurés ne furent mieux d’accord :
Tous s’y montrent portés avec tant d’allégresse,
Qu’ils semblent, comme moi, servir une maîtresse ;
Et tous font éclater un si puissant courroux,
Qu’ils semblent tous venger un père comme vous.
Je l’avais bien prévu que pour un tel ouvrage
Cinna saurait choisir des hommes de courage,
Et ne remettrait pas en de mauvaises mains
L’intérêt d’Émilie et celui des Romains.
Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle
Cette troupe entreprend une action si belle !
Au seul nom de César, d’Auguste, et d’Empereur,
Vous eussiez vu leurs yeux s’allumer de fureur,
Et dans un même instant par un effet contraire
Leur front pâlir d’horreur et rougir de colère.
Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
Qui doit conclure enfin nos desseins généreux,
Le Ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,
Et son salut dépend de la perte d’un homme,
Si l’on doit le nom d’homme à qui n’a rien d’humain,
À ce tigre altéré de tout le sang romain.
Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues ?
Combien de fois changé de partis et de ligues,
Tantôt ami d’Antoine, et tantôt ennemi,
Et jamais insolent ni cruel à demi ?
Là par un long récit de toutes les misères
Que durant notre enfance ont enduré nos pères,
Renouvelant leur haine avec leur souvenir
Je redouble en leurs cœurs l’ardeur de le punir.
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles,
Où l’aigle abattait l’aigle, et de chaque côté
Nos légions s’armaient contre leur liberté,
Où le but des soldats et des chefs les plus braves
C’était d’être vainqueurs pour devenir esclaves ;
Où chacun trahissait aux yeux de l’Univers ;
Soi-même et son pays pour assurer ses fers,
Et tâchant d’acquérir avec le nom de traître
L’abominable honneur de lui donner un maître,
Romains contre Romains, parents contre parents
Combattaient seulement pour le choix des tyrans.
J’ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable,
Funeste aux gens de bien, aux riches, au Sénat,
Et pour tout dire enfin de leur Triumvirat.
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
Pour en représenter les tragiques histoires.
Je les peins dans le meurtre à l’envi triomphants,
Rome entière noyée au sang de ses enfants,
Les uns assassinés dans les places publiques,
Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques,
Le méchant par le prix au crime encouragé,
Le mari par sa femme en son lit égorgé,
Le fils tout dégouttant du meurtre de son père
Et sa tête à la main demandant son salaire,
Sans exprimer encore avecque tous ces traits
Qu’un crayon imparfait de leur sanglante paix.
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages
Dont j’ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels
Qu’on a sacrifiés jusque sur les autels ?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
À quels frémissements, à quelle violence
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés ?
Je n’ai point perdu temps, et voyant leur colère
Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
J’ajoute en peu de mots : Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions, et les guerres civiles,
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter sur le trône et nous donner des lois.
Rendons toutefois grâce à la bonté céleste
Que de nos trois tyrans c’est le seul qui nous reste,
Et que juste une fois il s’est privé d’appui
Perdant pour régner seul deux méchants comme lui.
Lui mort nous n’avons point de vengeur ni de maître,
Avec la liberté Rome s’en va renaître,
Et nous mériterons le nom de vrais Romains
Si le joug qui l’accable est brisé par nos mains.
Prenons l’occasion tandis qu’elle est propice,
Demain au Capitole il fait un sacrifice,
Qu’il en soit la victime, et faisons en ces lieux
Justice à tout le monde à la face des Dieux :
Là presque pour sa suite il n’a que notre troupe,
C’est de ma main qu’il prend et l’encens et la coupe,
Et je veux pour signal que cette même main
Lui donne au lieu d’encens d’un poignard dans le sein.
Ainsi d’un coup mortel la victime frappée
Fera voir si je suis du sang du grand Pompée,
Faites voir après moi si vous vous souvenez
Des illustres aïeux de qui vous êtes nés.
À peine ai-je achevé que chacun renouvelle
Par un noble serment le vœu d’être fidèle,
L’occasion leur plaît, mais chacun veut pour soi
L’honneur du premier coup que j’ai choisi pour moi.
La raison règle enfin l’ardeur qui les emporte,
Maxime et la moitié s’assurent de la porte,
L’autre moitié me suit et doit l’environner,
Prête au moindre signal que je voudrai donner.
Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.
Demain j’attends la haine, ou la faveur des hommes,
Le nom de parricide, ou de libérateur,
César celui de Prince, ou bien d’usurpateur.
Du succès qu’on obtient contre la tyrannie
Dépend ou notre gloire, ou notre ignominie,
Et le peuple inégal à l’endroit des tyrans,
S’il les déteste morts, les adore vivants.
Pour moi, soit que le ciel me soit dur, ou propice,
Qu’il m’élève à la gloire, ou me livre au supplice,
Que Rome se déclare, ou pour, ou contre nous,
Mourant pour vous servir tout me semblera doux.
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire,
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire,
Et dans un tel dessein le manque de bonheur
Met en péril ta vie et non pas ton honneur.
Regarde le malheur de Brute et de Cassie,
La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie ?
Ont-ils perdu celui de derniers des Romains ?
Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins ?
Leur mémoire dans Rome est encor précieuse
Autant que de César la vie est odieuse :
Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
Et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
Va marcher sur leurs pas où l’honneur te convie,
Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie,
Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,
Qu’aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,
Que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t’attendent,
Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent,
Et que… Mais quel sujet mène Évandre vers nous ?
Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.
Et Maxime avec moi ! Le sais-tu bien, Évandre ?
Polyclète est encor chez vous à vous attendre,
Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
Si ma dextérité n’eût su l’en empêcher :
Je vous en donne avis de peur d’une surprise,
Il presse fort. Mander les chefs de l’entreprise !
Tous deux ! En même temps ! Vous êtes découverts.
Espérons mieux, de grâce. Ah ! Cinna, je te perds,
Et les Dieux obstinés à nous donner un maître
Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître,
Il n’en faut point douter, Auguste a tout appris,
Quoi, tous deux ! Et sitôt que le conseil est pris !
Je ne vous puis celer que son ordre m’étonne,
Mais souvent il m’appelle auprès de sa personne,
Maxime est comme moi de ses plus confidents,
Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.
Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
Cinna, ne porte point mes maux jusqu’à l’extrême,
Et puisque désormais tu ne peux me venger,
Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger,
Fuis d’Auguste irrité l’implacable colère ;
Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père,
N’aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
Et ne lui permets point à pleurer mon amant.
Quoi ! Sur l’illusion d’une terreur panique
Trahir vos intérêts et la cause publique !
Par cette lâcheté moi-même m’accuser,
Et tout abandonner quand il faut tout oser !
Que feront nos amis si vous êtes déçue ?
Mais que deviendras-tu si l’entreprise est sue ?
S’il est pour me trahir des esprits assez bas,
Ma vertu pour le moins ne me trahira pas,
Vous la verrez, brillante au bord des précipices
Se couronner de gloire en bravant les supplices,
Rendre Auguste jaloux du sang qu’il répandra,
Et le faire trembler alors qu’il me perdra.
Je deviendrais suspect à tarder davantage :
Adieu, raffermissez ce généreux courage,
S’il faut subir le coup d’un destin rigoureux,
Je mourrai tout ensemble heureux, et malheureux,
Heureux pour vous servir d’abandonner la vie,
Malheureux de mourir sans vous avoir servie.
Oui, va, n’écoute plus ma voix qui te retient,
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient,
Pardonne à mon amour cette indigne faiblesse,
Tu voudrais fuir en vain, Cinna, je le confesse,
Si tout est découvert Auguste a su pourvoir
À ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir :
Porte, porte chez lui cette mâle assurance
Digne de notre amour, digne de ta naissance ;
Meurs, s’il y faut mourir, en citoyen Romain,
Et par un beau trépas couronne un beau dessein :
Ne crains pas qu’après toi rien ici me retienne,
Ta mort emportera mon âme vers la tienne,
Et mon cœur aussitôt, percé des mêmes coups…
Ah ! Souffrez que tout mort je vive encore en vous,
Et du moins en mourant permettez que j’espère
Que vous saurez venger l’amant avec le père.
Dans un si grand péril vos jours sont assurés,
Vos desseins ne sont sus d’aucun des conjurés,
Et décrivant tantôt les misères Romaines
Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines,
De peur que trop d’ardeur touchant vos intérêts
Sur mon visage ému ne peignît nos secrets.
Notre amour n’est connu que d’Evandre et Fulvie.
Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,
Puisque dans ton péril il me reste un moyen
De faire agir pour toi son crédit et le mien :
Mais si mon amitié par là ne te délivre,
N’espère pas qu’enfin je veuille te survivre,
Je fais de ton destin des règles à mon sort,
Et j’obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.
Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.
Va-t’en, et souviens-toi seulement que je t’aime.
Que chacun se retire, et qu’aucun n’entre ici.
Vous Cinna demeurez, et vous Maxime aussi.
Cet empire absolu sur la terre et sur l’onde,
Ce pouvoir souverain que j’ai sur tout le monde,
Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang
Qui m’a jadis coûté tant de peine et de sang,
Enfin tout ce qu’adore en ma haute fortune
D’un courtisan flatteur la présence importune,
N’est que de ces beautés dont l’éclat éblouit,
Et qu’on cesse d’aimer sitôt qu’on en jouit.
L’ambition déplaît quand elle est assouvie,
D’une contraire ardeur son ardeur est suivie ;
Et comme notre esprit jusqu’au dernier soupir
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir,
Il se ramène en soi, n’ayant plus où se prendre,
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.
J’ai souhaité l’Empire, et j’y suis parvenu ;
Mais, en le souhaitant, je ne l’ai pas connu.
Dans sa possession j’ai trouvé pour tous charmes
D’effroyables soucis, d’éternelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,
Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
Sylla m’a précédé dans ce pouvoir suprême,
Le grand César mon père en a joui de même,
Sylla s’en est démis, mon père l’a gardé :
Différents en leur fin comme en leur procédé,
L’un cruel et barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville,
L’autre tout débonnaire, au milieu du Sénat,
A vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiraient pour m’instruire,
Si par l’exemple seul on se devait conduire,
L’un m’invite à le suivre, et l’autre me fait peur :
Mais l’exemple souvent n’est qu’un miroir trompeur,
Et l’ordre du destin qui gêne nos pensées
N’est pas toujours écrit dans les choses passées :
Quelquefois l’un se brise où l’autre s’est sauvé,
Et par où l’un périt, un autre est conservé.
Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine ;
Vous, qui me tenez lieu d’Agrippe, et de Mécène,
Pour résoudre ce point avec eux débattu
Prenez sur mon esprit le pouvoir qu’ils ont eu :
Ne considérez point cette grandeur suprême
Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même,
Traitez-moi comme ami, non comme souverain,
Rome, Auguste, l’État, tout est en votre main,
Vous mettrez et l’Europe, et l’Asie, et l’Afrique,
Sous les lois d’un Monarque, ou d’une République ;
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
Je veux être Empereur, ou simple citoyen.
Malgré notre surprise et mon insuffisance,
Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,
Et mets bas le respect qui pourrait m’empêcher
De combattre un avis où vous semblez pencher
Souffrez-le d’un esprit jaloux de votre gloire,
Que vous allez souiller d’une tache trop noire,
Si vous ouvrez votre âme à ces impressions
Jusques à condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes,
On garde sans remords ce qu’on acquiert sans crimes,
Et plus le bien qu’on quitte est noble, grand, exquis,
Plus qui l’ose quitter le juge mal acquis.
N’imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque
A ces rares vertus qui vous ont fait monarque,
Vous l’êtes justement, et c’est sans attentat
Que vous avez changé la forme de l’État.
Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
Qui sous les lois de Rome a mis toute la Terre,
Vos armes l’ont conquise, et tous les conquérants
Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ;
Lorsque notre valeur nous gagne une province,
Gouvernant justement on devient juste prince.
C’est ce que fit César, il vous faut aujourd’hui
Condamner sa mémoire, ou faire comme lui :
Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
César fut un tyran, et son trépas fut juste,
Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang
Dont vous l’avez vengé pour monter à son rang.
Mais sa mort vous fait peur ? Seigneur, les destinées
D’un soin bien plus exact veillent sur vos années :
On a dix fois sur vous attenté sans effet,
Et qui l’a voulu perdre au même instant l’a fait.
On entreprend assez, mais aucun n’exécute,
Il est des assassins, mais il n’est plus de Brute,
Enfin, s’il faut attendre un semblable revers,
Il est beau de mourir maître de l’Univers.
C’est ce qu’en peu de mots j’ose dire, et j’estime
Que ce peu que j’ai dit est l’avis de Maxime.
Oui, j’accorde qu’Auguste a droit de conserver
L’Empire où sa vertu l’a fait seule arriver,
Et qu’au prix de son sang, au péril de sa tête,
Il a fait de l’État une juste conquête :
Mais que, sans se noircir il ne puisse quitter
Le fardeau que sa main est lasse de porter,
Qu’il accuse par là César de tyrannie,
Qu’il approuve sa mort, c’est ce que je dénie.
Rome est à vous, Seigneur, l’Empire est votre bien.
Chacun en liberté peut disposer du sien,
Il le peut à son choix garder ou s’en défaire :
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
Et seriez devenu, pour avoir tout dompté
Esclave des grandeurs où vous êtes monté ?
Possédez-les, Seigneur, sans qu’elles vous possèdent.
Loin de vous captiver, souffrez qu’elles vous cèdent,
Et faites hautement connaître enfin à tous
Que tout ce qu’elles ont est au-dessous de vous.
Votre Rome autrefois vous donna la naissance,
Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;
Et Cinna vous impute à crime capital,
La libéralité vers le pays natal !
Il appelle remords l’amour de la patrie !
Par la haute vertu la gloire est donc flétrie,
Et ce n’est qu’un objet digne de nos mépris,
Si de ses plus hauts faits l’infamie est le prix.
Je veux bien avouer qu’une action si belle
Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d’elle,
Mais ce n’est pas un crime indigne de pardon
Quand la reconnaissance est au-dessus du don.
Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire,
Votre gloire redouble à mépriser l’Empire
Et vous serez fameux chez la postérité
Moins pour l’avoir conquis, que pour l’avoir quitté.
Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême,
Mais pour y renoncer il faut la vertu même,
Et peu de généreux vont jusqu’à dédaigner
Après un sceptre acquis, la douceur de régner.
Considérez d’ailleurs que vous régnez dans Rome,
Où de quelque façon que votre Cour vous nomme,
On hait la Monarchie, et le nom d’Empereur
Cachant celui de Roi ne fait pas moins d’horreur.
Ils passent pour tyran quiconque s’y fait maître,
Qui le sert pour esclave, et qui l’aime pour traître,
Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu,
Et pour s’en affranchir tout s’appelle vertu.
Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines,
On a fait contre vous dix entreprises vaines,
Peut-être que l’onzième est prête d’éclater,
Et que ce mouvement qui vous vient agiter
N’est qu’un avis secret que le ciel vous envoie,
Qui pour vous conserver n’a plus que cette voie.
Ne vous exposez plus à ces fameux revers,
Il est beau de mourir maître de l’univers,
Mais la plus belle mort souille notre mémoire
Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire.
Si l’amour du pays doit ici prévaloir,
C’est son bien seulement que vous devez vouloir,
Et cette liberté, qui lui semble si chère,
N’est pour Rome, Seigneur, qu’un bien imaginaire,
Plus nuisible qu’utile, et qui n’approche pas
De celui qu’un bon prince apporte à ses États.
Avec ordre et raison les honneurs il dispense,
Avecque jugement punit et récompense,
Ne précipiter rien de peur d’un successeur,
Et dispose de tout en juste possesseur,
Mais quand le peuple est maître, on n’agit qu’en tumulte,
La voix de la raison jamais ne se consulte,
Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
Les Magistrats donnés aux plus séditieux,
Ces petits souverains qu’il fait pour une année,
Voyant d’un temps si court leur puissance bornée,
Des plus heureux desseins font avorter le fruit,
De peur de le laisser à celui qui les suit :
Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
Dedans le champ d’autrui largement ils moissonnent,
Assurés que chacun leur pardonne aisément,
Espérant à son tour un pareil traitement :
Le pire des États est l’État populaire.
Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire,
Cette haine des rois que depuis cinq cents ans
Avec le premier lait sucent tous ses enfants
Pour l’arracher des cœurs est trop enracinée.
Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée,
Son peuple qui s’y plaît en fuit la guérison,
Sa coutume l’emporte et non pas la raison ;
Et cette vieille erreur que Cinna veut abattre
Est une heureuse erreur dont il est idolâtre,
Par qui le monde entier rangé dessous ses lois
L’a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
Son épargne s’enfler du sac de leurs provinces,
Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes ?
J’ose dire, Seigneur, que par tous les climats
Ne sont pas bien reçus toutes sortes d’États,
Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
Qu’on ne saurait changer sans lui faire une injure,
Telle est la loi du Ciel, dont la sage équité
Sème dans l’Univers cette diversité :
Les Macédoniens aiment le monarchique,
Et le reste des Grecs la liberté publique,
Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
Et le seul Consulat est bon pour les Romains.
S’il est vrai que du ciel la prudence infinie
Départ à chaque peuple un différent génie,
Il est certain aussi que cet ordre des cieux
Change selon les temps comme selon les lieux.
Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance,
Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,
Et reçoit maintenant de vos rares bontés
Le comble souverain de ses prospérités.
Sous vous l’État n’est plus en pillage aux armées,
Les portes de Janus par vos mains sont fermées,
Ce que sous ses consuls n’ont pu faire deux fois,
Et qu’a fait avant eux le second de ses rois.
Les changements d’État que fait l’ordre céleste
Ne coûtent point de sang, n’ont rien qui soit funeste.
C’est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt
De nous vendre un peu cher les grands biens qu’ils nous font,
L’exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
Et nos premiers Consuls nous ont coûté des guerres.
Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté
Quand il a combattu pour notre liberté ?
Si le ciel n’eût voulu que Rome l’eût perdue,
Par les mains de Pompée il l’aurait défendue,
Il a choisi sa mort pour servir dignement
D’une marque éternelle à ce grand changement,
Et devait cet honneur aux mânes d’un tel homme
D’emporter avec eux la liberté de Rome.
Ce nom depuis longtemps ne sert qu’à l’éblouir,
Et sa propre grandeur l’empêche d’en jouir.
Depuis qu’elle se voit la maîtresse du monde,
Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
Et que son sein, fécond en glorieux exploits
Produit des citoyens plus puissants que des rois,
Les grands pour s’affermir achetant les suffrages,
Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner
Reçoivent d’eux les lois qu’ils pensent leur donner.
Envieux l’un de l’autre ils mènent tout par brigues,
Que leur ambition tourne en sanglantes ligues :
Ainsi de Marius Sylla devint jaloux,
César de mon aïeul ; Marc-Antoine de vous :
Ainsi la liberté ne peut plus être utile
Qu’à former les fureurs d’une guerre civile,
Lorsque par un désordre à l’univers fatal
L’un ne veut point de maître, et l’autre point d’égal.
Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu’elle s’unisse
En la main d’un bon chef à qui tout obéisse,
Et si votre bonté la veut favoriser,
Otez-lui les moyens de se plus diviser.
Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
N’a fait qu’ouvrir le champ à César et Pompée,
Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir
S’il eût dans sa famille assuré son pouvoir.
Qu’a fait du grand César le cruel parricide,
Qu’élever contre vous Antoine avec Lépide,
Qui n’eussent pas détruit Rome par les Romains,
Si César eût laissé l’Empire entre vos mains ?
Vous la replongerez, en quittant cet Empire,
Dans les maux dont à peine encore elle respire,
Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang
Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
Que l’amour du pays, que la pitié vous touche,
Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche,
Considérez le prix que vous avez coûté,
Non pas qu’elle vous croie avoir trop acheté,
Des maux qu’elle a soufferts elle est trop bien payée,
Mais une juste peur tient son âme effrayée ;
Si jaloux de son heur et las de commander,
Vous lui rendez un bien qu’elle ne peut garder,
S’il lui faut à ce prix en acheter un autre,
Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
Si ce funeste don la met au désespoir,
Je n’ose dire ici ce que j’ose prévoir.
Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître
Sous qui son vrai bonheur commence de renaître,
Et daignez assurer le bien commun de tous
Donnez un successeur qui soit digne de vous.
N’en délibérons plus, cette pitié l’emporte.
Mon repos m’est bien cher, mais Rome est la plus forte,
Et quelque grand malheur qui m’en puisse arriver,
Je consens à me perdre afin de la sauver.
Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire,
Cinna, par vos conseils je retiendrai l’Empire,
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
Je sais bien que vos cœurs n’ont point pour moi de fard,
Et que chacun de vous dans l’avis qu’il me donne
Regarde seulement l’État et ma personne,
Votre amour pour tous deux fait ce combat d’esprits,
Et je veux que chacun en reçoive le prix.
Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile,
Allez donner mes lois à ce terroir fertile,
Songez que c’est pour moi que vous gouvernerez,
Et que je répondrai de ce que vous ferez.
Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie,
Vous savez qu’elle tient la place de Julie,
Et que si nos malheurs et la nécessité
M’ont fait traiter son père avec sévérité,
Mon épargne depuis en sa faveur ouverte
Doit avoir adouci l’aigreur de cette perte ;
Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner,
Vous n’êtes pas pour elle un homme à dédaigner,
Je présume plutôt qu’elle en sera ravie.
Adieu, j’en veux porter la nouvelle à Livie.
Quel est votre dessein après ces beaux discours ?
Le même que j’avais, et que j’aurai toujours.
Un chef de conjurés flatte la tyrannie !
Un chef de conjurés la veut voir impunie !
Je veux voir Rome libre. Et vous pouvez juger
Que je veux l’affranchir ensemble et la venger.
Auguste aura soûlé ses damnables envies,
Pillé jusqu’aux autels, sacrifié nos vies,
Rempli les champs d’horreur, comblé Rome de morts,
Et sera quitte après pour l’effet d’un remords !
Quand le Ciel par nos mains à le punir s’apprête,
Un lâche repentir garantira sa tête !
C’est trop semer d’appas, et c’est trop inviter
Par son impunité quelque autre à l’imiter,
Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
Quiconque après sa mort aspire à la couronne,
Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé,
S’il eût puni Sylla, César eût moins osé.
Mais la mort de César, que vous trouvez si juste
A servi de prétexte aux cruautés d’Auguste,
Voulant nous affranchir Brute s’est abusé :
S’il n’eût puni César, Auguste eût moins osé.
La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
Ont fait rentrer l’État sous des lois tyranniques,
Mais nous ne verrons point de pareils accidents
Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.
Nous sommes encor loin de mettre en évidence
Si nous nous conduisons avec plus de prudence,
Cependant c’en est peu que de n’accepter pas
Le bonheur qu’on recherche au péril du trépas.
C’en est encor bien moins alors qu’on s’imagine
Guérir un mal si grand sans couper la racine :
Employer la douceur à cette guérison,
C’est, en fermant la plaie, y verser du poison.
Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.
Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.
Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.
On en sort lâchement si la vertu n’agit.
Jamais la liberté ne cesse d’être aimable,
Et c’est toujours pour Rome un bien inestimable.
Ce ne peut être un bien qu’elle daigne estimer
Quand il vient d’une main lasse de l’opprimer :
Elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie,
Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.
Donc pour vous Émilie est un objet de haine,
Et cette récompense est pour vous une peine ?
Oui, mais pour le braver jusque dans les Enfers,
Mais quand j’aurai vengé Rome des maux soufferts,
Et que par son trépas je l’aurai méritée,
Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
L’épouser sur sa cendre, et qu’après notre effort
Les présents du tyran soient le prix de sa mort.
Mais l’apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
Teint du sang de celui qu’elle aime comme un père,
Car vous n’êtes pas homme à la violenter.
Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
Et nous parlons peut-être avec trop d’imprudence
Dans un lieu si mal propre à notre confidence.
Sortons, qu’en sûreté j’examine avec vous
Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.
Lui-même il m’a tout dit, leur flamme est mutuelle,
Il adore Émilie, il est adoré d’elle,
Mais sans venger son père il n’y peut aspirer,
Et c’est pour l’acquérir qu’il nous fait conspirer.
Je ne m’étonne plus de cette violence
Dont il contraint Auguste à garder sa puissance,
La ligue se romprait s’il s’en était démis,
Et tous vos conjurés deviendraient ses amis.
Ils servent, abusés, la passion d’un homme
Qui n’agit que pour soi feignant d’agir pour Rome,
Et moi par un malheur qui n’eût jamais d’égal
Je pense servir Rome, et je sers mon rival !
Vous êtes son rival ! Oui, j’aime sa maîtresse,
Et l’ai caché toujours avec assez d’adresse,
Mon ardeur inconnue avant que d’éclater
Par quelque grand exploit la voulait mériter :
Cependant par mes mains je vois qu’il me l’enlève,
Son dessein fait ma perte, et c’est moi qui l’achève,
J’avance des succès dont j’attends le trépas,
Et pour m’assassiner je lui prête mon bras.
Que l’amitié me plonge en un malheur extrême !
L’issue en est aisée ; agissez pour vous-même,
D’un dessein qui vous perd rompez le coup fatal,
Gagnez une maîtresse accusant un rival.
Auguste à qui par là vous sauverez la vie
Ne vous pourra jamais refuser Émilie.
Quoi, trahir mon ami ! L’amour rend tout permis,
Un véritable amant ne connaît point d’amis,
Et même avec justice on peut trahir un traître
Qui pour une maîtresse ose trahir son maître.
Oubliez l’amitié comme lui les bienfaits.
Un exemple à faillir n’autorise jamais.
Sa faute contre lui vous rend tout légitime,
On n’est point criminel quand on punit un crime.
Un crime par qui Rome obtient sa liberté !
Craignez tout d’un esprit si plein de lâcheté,
L’intérêt du pays n’est point ce qui l’engage,
Le sien, et non la gloire, anime son courage,
Il aimerait César s’il n’était amoureux,
Et n’est enfin qu’ingrat, et non pas généreux.
Pensez-vous avoir lu jusqu’au fond de son âme ?
Sous la cause publique il vous cachait sa flamme,
Et peut cacher encor sous cette passion
Les détestables feux de son ambition.
Peut-être qu’il prétend après la mort d’Octave
Au lieu d’affranchir Rome en faire son esclave,
Qu’il vous compte déjà pour un de ses sujets,
Ou que sur votre perte il fonde ses projets.
Mais comment l’accuser sans nommer tout le reste ?
À tous nos conjurés l’avis serait funeste,
Et par là, nous verrions indignement trahis
Ceux qu’engage avec nous le seul bien du pays.
D’un si lâche dessein mon âme est incapable,
Il perd trop d’innocents pour punir un coupable,
J’ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.
Auguste s’est lassé d’être si rigoureux,
En ces occasions ennuyé de supplices
Ayant puni les chefs il pardonne aux complices ;
Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.
Nous disputons en vain, et ce n’est que folie
De vouloir par sa perte acquérir Émilie,
Ce n’est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
Que de priver du jour ce qu’elle aime le mieux.
Pour moi j’estime peu qu’Auguste me la donne,
Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne,
Et ne fais point d’état de sa possession,
Si je n’ai point de part à son affection.
Puis-je la mériter par une triple offense ?
Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
Je conserve le sang qu’elle veut voir périr,
Et j’aurais quelque espoir qu’elle me pût chérir !
C’est ce qu’à dire vrai je vois fort difficile.
L’artifice pourtant vous y peut être utile,
Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
Et du reste, le temps en pourra disposer.
Mais si pour s’excuser il nomme sa complice ?
S’il arrive qu’Auguste avec lui la punisse ?
Puis-je lui demander pour prix de mon rapport,
Celle qui nous oblige à conspirer sa mort ?
Vous pourriez m’opposer tant et de tels obstacles,
Que pour les surmonter il faudrait des miracles,
J’espère toutefois qu’à force d’y rêver…
Va, devant qu’il soit peu j’irai te retrouver,
Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose
Pour mieux résoudre après ce que je me propose.
Vous me semblez pensif. Ce n’est pas sans sujet.
D’un penser si profond quel est le triste objet ?
Émilie et César, l’un et l’autre me gêne,
L’un me semble trop bon, l’autre trop inhumaine,
Plût aux dieux que César employât mieux ses soins
Et s’en fît plus aimer, ou m’aimât un peu moins,
Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
Et la pût adoucir comme elle me désarme.
Je sens au fond du cœur mille remords cuisants
Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents,
Cette faveur si pleine et si mal reconnue,
Par un mortel reproche à tous moments me tue,
Il me semble surtout incessamment le voir
Déposer en nos mains son absolu pouvoir,
Écouter nos avis, m’applaudir et me dire,
Cinna, par vos conseils, je retiendrai l’Empire,
Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !
Ah plutôt… Mais hélas ! J’idolâtre Émilie,
Un serment exécrable à sa haine me lie,
L’horreur qu’elle a de lui me le rend odieux,
Des deux côtés j’offense et ma gloire et les Dieux,
Je deviens sacrilège, ou je suis parricide,
Et vers l’un ou vers l’autre il faut être perfide.
Vous n’aviez point tantôt ces agitations,
Vous paraissiez plus ferme en vos intentions,
Vous ne sentiez au cœur ni remords, ni reproche.
On ne les sent aussi que quand le coup approche,
Et l’on ne reconnaît de semblables forfaits
Que quand la main s’apprête à venir aux effets.
L’âme de son dessein jusque-là possédée
S’attache aveuglément à sa première idée,
Mais alors quel esprit n’en devient point troublé ?
Ou plutôt quel esprit n’en est point accablé ?
Je crois que Brute même à tel point qu’on le prise
Voulut plus d’une fois rompre son entreprise,
Qu’avant que de frapper elle lui fit sentir
Plus d’un remords en l’âme et plus d’un repentir.
Il eut trop de vertu pour tant d’inquiétude,
Il ne soupçonna point sa main d’ingratitude,
Et fut contre un tyran d’autant plus animé
Qu’il en reçut de biens, et qu’il s’en vit aimé.
Comme vous l’imitez, faites la même chose,
Et formez vos remords d’une plus juste cause,
De vos lâches conseils qui seuls ont arrêté
Le bonheur renaissant de notre liberté :
C’est vous seul aujourd’hui qui nous l’avez ôtée,
De la main de César Brute l’eût acceptée,
Et n’eût jamais souffert qu’un intérêt léger
De vengeance ou d’amour l’eût remise en danger,
N’écoutez plus la voix d’un tyran qui vous aime,
Et vous veut faire part de son pouvoir suprême,
Mais entendez crier Rome à votre côté,
Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m’as ôté,
Et si tu m’as tantôt préféré ta maîtresse,
Ne me préfère pas le tyran qui m’oppresse.
Ami, n’accable plus un esprit malheureux
Qui même fait en lâche un acte généreux.
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte,
Mais pardonne aux abois d’une vieille amitié
Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,
Donner un libre cours à ma mélancolie,
Mon chagrin t’importune, et le trouble où je suis
Veut de la solitude à calmer tant d’ennuis.
Vous voulez rendre compte à l’objet qui vous blesse
De la bonté d’Octave et de votre faiblesse,
L’entretien des amants veut un entier secret :
Adieu. Je me retire en confident discret.
Que tu sais mal nommer le glorieux Empire
Du noble sentiment que la vertu m’inspire,
Et que l’honneur oppose au coup précipité
De mon ingratitude et de ma lâcheté ;
Mais plutôt qu’à bon droit tu le nommes faiblesse,
Puisqu’il devient si faible auprès d’une maîtresse,
Qu’il respecte un amour qu’il devrait étouffer,
Ou s’il l’ose combattre, il n’ose en triompher !
En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ?
De quel côté pencher ? À quel parti me rendre ?
Qu’une âme généreuse a de peine à faillir !
Quelque fruit que par là j’espère de cueillir,
Les douceurs de l’amour, celles de la vengeance,
La gloire d’affranchir le lieu de ma naissance,
N’ont point assez d’appas pour flatter ma raison
S’il les faut acquérir par une trahison,
S’il faut percer le flanc d’un prince magnanime,
Qui du peu que je suis fait une telle estime,
Qui me comble d’honneurs, qui m’accable de biens,
Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
Ô coup, ô trahison trop indigne d’un homme !
Dure, dure à jamais l’esclavage de Rome,
Périsse mon amour, périsse mon espoir
Plutôt que de ma main parte un crime si noir.
Quoi ! Ne m’offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
Et qu’au prix de son sang ma passion achète ?
Pour jouir de ses dons faut-il l’assassiner ?
Et faut-il lui ravir ce qu’il me veut donner ?
Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,
Ô haine d’Émilie, ô souvenir d’un père,
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,
Et je ne puis plus rien que par votre congé.
C’est à vous à régler ce qu’il faut que je fasse,
C’est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce,
Vos seules volontés président à son sort,
Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.
Ô dieux, qui comme vous la rendez adorable,
Rendez-la comme vous à mes vœux exorable,
Et, puisque de ses lois je ne puis m’affranchir,
Faites qu’à mes désirs je la puisse fléchir.
Mais voici de retour cette belle inhumaine.
Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine,
Aucun de tes amis ne t’a manqué de foi,
Et je n’ai point réduite à m’employer pour toi,
Octave en ma présence a tout dit à Livie,
Et par cette nouvelle il m’a rendu la vie.
Le désavouerez-vous, et du don qu’il me fait
Voudrez-vous retarder le bienheureux effet ?
L’effet est en ta main. Mais plutôt en la vôtre.
Je suis toujours moi-même, et mon cœur n’est point autre,
Me donner à Cinna, c’est ne lui donner rien,
C’est seulement lui faire un présent de son bien.
Vous pouvez toutefois… Ô ciel ! L’osai-je dire ?
Que puis-je, et que crains-tu ? Je tremble, je soupire,
Et si nos coeurs étaient conformes en désirs,
Je n’aurais pas besoin d’expliquer mes soupirs :
Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire,
Mais je n’ose parler, et je ne puis me taire.
C’est trop me gêner, parle. Il faut vous obéir,
Je vais donc vous déplaire, et vous m’allez haïr.
Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie
Si cette passion ne fait toute ma joie,
Et si je ne vous aime avec toute l’ardeur
Que peut un bel objet attendre d’un grand cœur :
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme,
En me rendant heureux vous me rendez infâme,
Cette bonté d’Auguste… Il suffit, je t’entends,
Je vois ton repentir et tes vœux inconstants,
Les faveurs du tyran emportent tes promesses,
Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses,
Et ton esprit crédule ose s’imaginer
Qu’Auguste pouvant tout peut aussi me donner,
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne,
Mais ne crois pas qu’ainsi jamais je t’appartienne :
Il peut faire trembler la Terre sous ses pas,
Jeter un roi du trône, et donner ses États,
De ses proscriptions rougir la terre et l’onde,
Et changer à son gré l’ordre de tout le monde :
Mais le cœur d’Émilie est hors de son pouvoir.
Aussi n’est-ce qu’à vous que je veux le devoir ;
Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure,
La pitié que je sens ne me rend point parjure,
J’obéis sans réserve à tous vos sentiments,
Et prends vos intérêts par-delà mes serments.
J’ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime
Vous laisser échapper cette illustre victime.
César se dépouillant du pouvoir souverain
Nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein,
La conjuration s’en allait dissipée,
Vos desseins avortés, votre haine trompée,
Moi seul j’ai raffermi son esprit étonné,
Et pour vous l’immoler ma main l’a couronné.
Pour me l’immoler, traître ! Et tu veux que moi-même
Je retienne ta main ! Qu’il vive et que je l’aime !
Que je sois le butin de qui l’ose épargner,
Et le prix du conseil qui le force à régner !
Ne me condamnez point quand je vous ai servie,
Sans moi vous n’auriez plus de pouvoir sur sa vie,
Et malgré ses bienfaits je rends tout à l’amour
Quand je veux qu’il périsse ou vous doive le jour.
Avec les premiers vœux de mon obéissance
Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance,
Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
Et vous donner pour lui l’amour qu’il a pour vous.
Une âme généreuse, et que la vertu guide
Fuit la honte des noms d’ingrate et de perfide,
Elle en hait l’infamie attachée au bonheur,
Et n’accepte aucun bien aux dépens de l’honneur.
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie,
La perfidie est noble envers la tyrannie,
Et quand on rompt le cours d’un sort si malheureux,
Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.
Vous faites des vertus au gré de votre haine.
Je me fais des vertus dignes d’une Romaine.
Un cœur vraiment romain… Ose tout pour ravir
Et le sang et la vie à qui le fait servir ;
Il fuit plus que la mort la honte d’être esclave.
C’est l’être avec honneur que de l’être d’Octave,
Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
Demander pour appui tels esclaves que nous.
Il abaisse à nos pieds l’orgueil des diadèmes,
Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes,
Il prend d’eux les tributs dont il nous enrichit,
Et leur impose un joug dont il nous affranchit.
L’indigne ambition que ton cœur se propose !
Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose !
Aux deux bouts de la Terre en est-il un si vain
Qu’il prétende égaler un citoyen Romain ?
Antoine sur sa tête attira notre haine
En se déshonorant par l’amour d’une reine,
Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi
Qui du peuple romain se nommait l’affranchi,
Quand de toute l’Asie il se fût vu l’arbitre,
Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité,
Et prenant d’un Romain la générosité,